‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 144 sur 149 · IV · texte numérisé non relu

IV

Cl chevreuil qui ne connoît point de barrière dont il ne puisse fran- « chir la hauteur; votre bras étoit un rameau de chêne qui se ce roidit aux coups de la tempête \ votre voix étoit la voix du tor- «< rent que rien ne peut forcer au silence. Ceux qui ont habité « votre cœur savent qu'il étoit trop grand pour être resserré dans « la petite main de la servitude. Quant à votre ame, c'étoit un « souffle de liberté. »

Le Sachem représentant Chactas répondit de derrière le cercueil :

« Frère , je vous remercie : je fus libre et le suis encore 5 si mon « corps vous semble enchaîné , vos yeux vous trompent : il est « sans mouvement, mais on ne le peut faire souflVir ^ il est donc « libre. Quant à mon ame, je garde Id secret. Adieu , frère! >»

«t Vous n'avez point parlé de votre amitié mutuelle! » s'écria Outougamiz en se levant , à la grande surprise des spectateurs-

Adario et le Sachem représentant Chactas se regardèrent sans répliquer une parole.

Le tuteur du Soleil s'avança pour prononcer un discours au nom des jeunes guerriers; mais un des bras de Chactas , plié de force , s'échappa comme pour repousser Ondouré. Une voix s'élève : «« H « est désagréable aux morts , qu'il s'éloigne ! >»

Céluta, flUc adoptive de Chactas, fut chargée de rattacher le bras du vieillard. Dans sa tunique noire et sa beauté religieuse, on l'eût prise pour une de ces femmes qui se consacrent en Europe aux œuvres les plus pénibles de la charité.

Céluta, s'adressant au mort, lui dit :« Mon père, êtes-vous bien ? »»

— « Oui , ma fille , répliqua le Sachem interprète ^ si dans iè « tombeau je me retourne pour me délasser, ma main s'étendra « sur toi. »

Le représentant de Chactas répondit aux discours des mères , des veuves, des jeunes filles et des enfants.

Ces harangues extraordinaires finies, les parents poussèreiit trois cris ; trois sons des conques funèbres annoncèrent la levée dii corps. Les huit Sachems les plus Agés, au nombre desquels étoit Adario, s'avancèrent en exécutant la marche de la mort pour emporter Chactas : ils imitoient le bûcheron , le moissonneur , le chasseur, qui coupe l'arbre, rompt l'épi, perce l'oiseau. Adario dit à Chactas : u frère , voulez-vous vous coucher? »>

Le truchement de la tombe répondit :« Frère, j'ai besoin de som- « meil. »

Alors quatre des huit Sachems de la mort formèrent en s'agenouiiiant un carré étroit ; les autres Sachems prennent le lit où

reposoit le défont, le posent sur les quatre épaules des quatre Sachems à genoux ; ceux-ci se relèvent et montrent à la foule ce qui n'étoit plus qu'une idole pour la patrie. Les quatre vieillards 1h bres appuyoient de leurs bâtons , comme avec des arcs-boutants, le lit de Chactas : le cercueil traîné sur des roues snivoit son maître comme le char vide du triomphateur. On marche aux Bocages de la Mort.

La tombe avoit été marquée près du ruisseau de la Paix ^ la fosse étoit large et profonde, les parois en étoient tapissées des plus belles pelleteries. Les huit Sachems de la mort déposèrent leur frère dans le cercheil que Ton planta debout à la tête de la fosse ouverte : le vieillard ainsi placé ressembloit à une statue dans un tabernacle. Les jeux funèbres commencèrent le long d'une vallée verte qui se prolonge à travers les Bocages.

Ces jeux s'ouvrirent par la lutte des jeunes filles ^ la course des guerriers suivit la lutte , et le combat de l'arc , la course.

A un poteau peint de diversescouleurs étoit attaché par un pied, au bout d'une longue corde , un écureuil , symbole de la vie chez les Sauvages. L'animal agile tournoit autour du poteau, deseendoit, remontoit, descendoit encore, sautoit,couroit sur le gazon, puisregagnoit le haut du poteau, où il se tenoit planté sur les pieds de derrière, en se couvrant de sa queue de soie : c'étoit le but que la flèchok devoit atteindre, et dont la mobilité fatiguoit les regards. Un arc de bois de cyprès étoit le prix désigné au vainqueur.

Ce prix, ainsi que celui de la course, fu t remporté par Outougamiz , qui disoit à Céluta : « A qui l'offrirai-je? Mila est morte, René « est absent, et je dois tuer mon ami s'il revient. >»

Tandis qu'on étoit occupé à ces jeux, on vit arriver le Grand- Prêtre, l'air effaré , le vêtement en désordre, cherchant et demandant partout le tuteur du Soleil ; on le lui montra dans la foule. Il courut à lui , Tentratna au fond d'un des Bocages^ d'où il sortit avec lui quelque temps après. Ondouré paroissoit ému •, on levitse pencher à l'oreille d'Adario , et parler à plusieurs autres Sachems. Le jongleur déclara qu'il avoit vu des signes dans le ciel , que les augures n'étoient pas favorables, qu'il falloit abréger la cérénfioiile.

On se hâta de faire au trépassé les présents d'usage. Chactas fut descendu dans son dernier asile; et tandis qu'on élevoit le mont du tombeau , le jongleur entonnoit l'hymne à la mort.

LE ORAKD-PRàTRB.

«» Est-ce un fantôme que j'aperçois, ou n'est-ce rien? c'est Uii H fantôme ! A moitié sorti d'une tombe fermée , il s'élève â6 là

« pierre sépulcrale comme une vapeur. Ses yeux sont le vide , sa bouche est sans langue et sans lèvres, il est muet et pourtant il parle ; il respire , et il n'a point d'haleine : quand il aime, au lieu de donner l'être, il donne le néant. Son cœur ne bat point.

« Fantôme, laisse-moi vivre. »

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