‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 2 sur 149 · IV · texte numérisé non relu

IV

de rhomme , parcequ'on ne veut pas voir que Tesprit humain est perfectible.

Les gouvernements qui arrêtent Tessor du génie ressemblent à ces oisf^ leurs qui brisent les ailes de l'aigle pour Tempécher de prendre son vol. Enfin on ne s'élève contre les progrès de la civilisation que par Tobsession des préjugés : on continue à voir les peuples comme on les yqyoit autrefois , içoles , n'ayant rien 4e commun dans leurs destinées. Mais si Ton considère Tej^pèce humaine conime une grapde famille qui s'avanc^ jfirs le même bi|t ; si l'on ne s'imagine pas que tout est fait ici-bas pour qu'une petite province , un petit royaume, restent éternellement dans lepr ignorance , leur pauvreté , leurs institutions politiques telles que la barbarie, le temps et le hasard les ont produites, alorç ce dévelop^^n^t (}e l'industrie , dc;s sciences et des arts , semblera ce qu'il psi ei^ i^et , unp diose légitime et naturelle. Daqs ce mouvement universel, on recQnnottfrigi celui de la société, qui, finissant son histoire particulière, pof^oience son histoire générale. >

Autrefois , quand on avoit quitté ses foyers comme Ulyss.e , on étpif un objet de curiosité : aujourd'hui , excepté une demi-douzaine de personDag.es hors de ligne par leur mérite individuel , qui peut iutérjBsser au récit de ses courses? Je viens me ranger dans la foule des voyageurs obscur^ qui n'ont TU que tout ce que le monde a vu, qui n'ont fait faire aucun progrès axvf. sciences, qui n'ont rien ajouté au trésor des connoissances humaines; mais je me présente comme le dernier historien des peuples de la terre de (jplQmb , de ces peuples dont la race ne tardera pas à disparoître ; je viens dire quelques mots sur les destinées futures de l'Amérique , sur ces autres peuples héritiers des infortunés Indiens : je n'ai d'autre prétention que d'exprimer des regrets et des espérances.

Pans une nq(e de Y Essai kistoriqfiffi' écrite ea 17d4, j'^i raç(U|tô,''av^ des éijiiHails a3sez étendus , quel avoit été v^a dessala eoi passant e% 411^7 rique^ j*ai plusieurs fois parlé de ce même dessein dans mes autçei qq^ yvfg^i et particulièrement dans la préface d'Àtala, Je ne préte|i^<;ti« ^ riep fnoins qu*à découvrir le passage au nord-ouest de TAmérj^^, ^" retrouvant la nier Polaire , vue par Hearn en 1772, aperçue plus àrquosl en 1789 par Mackenzie, reconnue par le capitaine Parry, qui s'en apprQpiui en 1819 à t|:avers le déçoit de Lancastre , et en 1821 à Textrémité du df- IroU de VHéda et de la Fur\f*\ enfin le capitaine Franklin, aprèfi ayoîl^ descendu successivement la rivière de Hearn en 1821 , et celle de Mapk^o^ eu 1826 , vient d'explorer les bords de cet océan , qu'environne une çeîptujct. de glaces , et qui jusqu'à présent a repoussé tous les vaisseau)^.

11 faut remarquer une chose particulière à la France : la plupact d9 s^a voyageurs ont été des hommes isolés , abandonnés à leurs propres fprcei et à leur propre génie : rarement le gouverneineDt ou des compagqies. par-, ticulières les ont employés ou secourus. Il est arrivé de là que des peu|^lea étrangers , mieux avisés, ont fait, par un concours de volontés ns^tionalea, ce que des individus françois n'ont pu achever. £n France on a le coiueoge; le courage mérite le succès , mais il ne suffit pas toujours pour l'obtenir.'

Ai^ourd'hui que j'approche de la fin de ma carrière, je ne puis m'empécher, en jetant un regard sur le passé, de songer combien cette carcj^ê eût été changée pour moi , si j'avois rempli le but de mon voyage. Perdit dans ces mers sauvages , sur ces grèves hyperhoréennes où aucun hoounft n'a imprimé ses pas , les années de discordes qui ont écrasé tant de génésa-. tions avec tant de bruit seroieut tombées sur ma tête en silence : le monclft auroit changé , moi absent. Il est probable que je n'aurofs janiais eu le mat heur d'écrire; mon nom seroit demeuré inconnu , ou il s'y fût attaché une de ces renommées paisibles qui ne soulèvent point l'envie , et qui annoA? cent moins de gloire que de bonheur. Qui sait même si j'aurois rc^asé l'Atlantique, si je ne me serois pas fixé dans les solitudes par moi déciMln vertes, comme un conquérant au milieu de ses conquêtes? 11 est vrai qwi je n'aurois pas figuré au congrès de Vérone, et qu'on ne ip'eftt pa^ appelé iftforueiynettr dans Thôtellerie des Affaires Étrangères, rue des CMPHciafi%f à Paris.

Tout cela est fort indifférent au terme de la route : qu^le que s^ût lt diversité des chemins, les voyageurs arrivent au commun rendez-TQUii; illt y parviennent tous également fatigués; car ici-bas, depuis le commencib

> Euai kUtorique, tom. II, pag. S35, Œuy. compt.

» Cet intrépide marin étoit reptrU pour le Spiubeii avec IHnieiition d'aller Jiucpi^ pôle en traîneau. Il est rest^ 0oiunte-un Jours sur It gUce mm pouvoir ({^pMfV; It S^« des« 4S dUq. {)e lat^Uide N«

ment jusqu'à la Gn de la course, on ne s'assied pas une seule fois pour se reposer : comme les Juifs au festin de la Pâque, on assiste au banquet de la vie à la hâte, debout, les reins ceints d'une corde, les souliers aux pieds , et le bâton à la main.

Il est donc inutile de redire quel étoit le but de mon entreprise, puisque je l'ai dit cent fois dans mes autres écrits. Il me suffira de faire observer au lecteur que ce premier voyage pouvoit devenir le dernier, si je parvenois à me procurer tout d'abord les ressources nécessaires à ma grande découverte ; mais dans le cas où je serois arrêté par des obstacles imprévus , ce premier voyage ne devoit être que le prélude d'un second, qu'une sorte de reconnoissance dans le désert.

Pour s'expliquer la route qu'on me verra prendre, il faut aussi se sou* venir du plan que je m'étois tracé : ce plan est rapidement esquissé dans la note de Y Essai hisiorique ci-dessus indiquée. Le lecteur y verra qu'au lieu de remonter au septentrion, je voulois marcher à l'ouest , de manière à attaquer la rive occidentale de l'Amérique , un peu au-dessus du golfe de Californie. De là , suivant le profil du continent, et toujours en vue de la mer, mon dessein étoit de me diriger vers le nord jusqu'au détroit de Behring , de doubler le dernier cap de r Amérique , de descendre à l'est le long des rivages de la mer Polaire, et de rentrer dans les États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.

Ce qui me déterminoit à parcourir une si longue côte de l'océan Pacifique, étoit le peu de connoissance que l'on avoit de cette côte. Il restoit des doutes, même après les travaux de Vancouver, sur l'existence d'un passage entre le 40" et le 60" degré de latitude septentrionale : la rivière de la Colombie, les gisements du Nouveau-Comouailles, le détroit de Chelckboff , les régions Alëutiennes , le golfe de Bristol ou de Cook , les terres des Indiens Tchoukotches , rien de tout cela n'avoit encore été exploré par Kotzebue et les autres navigateurs russes ou américains. Aujourd'hui le capitaine Franklin, évitant plusieurs mille lieues de circuit, s'est épargné la peine de chercher à l'occident ce qui ne se pouvoit trouver qu'au septentrion.

Maintenant je prierai encore le lecteur de rappeler dans sa mémoire divers passages de la préface générale de mes Œuvres complètes, et de la préface de V Essai historique, où j'ai raconté quelques particularités de ma vie. Destiné par mon père à la marine, et par ma mère à l'état ecclésiastique, ayant choisi moi-même le service de terre, j'avois été présenté à Louis XVI : afin de jouir des honneurs de la cour et de monter dans les carrosses, pour parler le langage du temps , il falloit avoir au moins le rang de capitaine de cavalerie; j'étois ainsi capitaine de cavalerie de droit, et sous-lieutenant d'infanterie de fait dans le régiment de Navarre. Les soldats de ce régiment, dont le marquis de Mortemart étoit colonel, s'étant insurgés comme les autres, je me trouvai dégagé de tout lien vers la fin de 1790. Quand je quittai la France, au commencement de 1791 , la révolution marchoit à grands pas : les principes sur lesquels elle se fondoit

étoient les miens , mais je détestois les violences qui Tavoient déjà déshonorée : c'étoit avec joie que j'allois chercher une indépendance plus conforme à mes goâts , plus sympathique à mon caractère.

A cette même époque, le mouvement de l'émigration s'accroissoit; mais comme on ne se battoit pas, aucun sentiment d*honneur ne me forçoit, contre le penchant de ma raison , à me jeter dans la folie de Coblentz. Une émigration plus raisonnable se dirigeoit vers les rives de TOhio ; une terre de liberté offroît son asile à ceux qui fuyoient la liberté de leur patrie. Rien ne prouve mieux le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire des partisans du pouvoir absolu daus un monde républicain.

Au printemps de 1791 , je dis adieu à ma respectable et digne mère, et je m'embarquai h Saint-Malo ; je portois au général Washington une lettre de recommandation du marquis de La Rouairie. Celui-ci avoit fait la guerre de l'indépendance en Amérique; il ne tarda pas à devenir célèbre en Franco, par la conspiration royaliste à laquelle il donna son nom. J'avois pour compagnons de voyage de jeunes séminaristes de Saint-Sulpice , que leur supérieur, homme de mérite, conduisoit à Baltimore. Nous mtmes à la Toiie : au bout de quarante-huit heures nous perdîmes la terre de vue, et nous entrâmes dans l'Atlantique.

Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire une idée des sentiments qu'on éprouve lorsque du bord d'un vaisseau on n'aperçoit plus que la mer et le ciel. J'ai essayé de retracer ces sentiments dans le chapitre du Génie du Christianisme intitulé : deux Perspectives de la tuiture; et dans les Nalchez, en prêtant mes propres émotions à Ckaetas. VEssai historique et Vltinéraire sont également remplis des souvenirs et des images de ce qu'on peut appeler le désert de l'Océan. Me trouver au milieu de la mer, c*étoit n'avoir pas quitté ma patrie ; c'étoit , pour ainsi dire, être porté dans mon premier voyage par ma nourrice, par la confidente de mes premiers plaisirs. Qu'il me soit permis, afin de mieux faire entrer le lecteur dans l'esprit de la relation qu'il va lire , de citer quelques pages de mes Mémoires inédits; presque toujours notre manière de voir et de sentir tient aux réminiscences de notre jeunesse.

C'est à moi que s'appliquent les vers de Lucrèce :

Tom porro puer ut ssvis projectus ab ondis NavIUi

Le Ciel voulut placer dans mon berceau une image de mes destinées. « Élevé comme le compagnon des vents et des flots, ces flots, ces vents, « celte solitude, qui furent mes premiers maîtres, convenoient peut-étro « mieux à la nature de mon esprit et à l'indépendance de mon caractère. « Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu que j'aurois « ignorée : la vérité est qu'aucun système d'éducation n'est en soi préférable à un autre. Dieu fait bien ce qu'il fait ; c'est sa providence qui nous dirige, lorsqu'elle nous appelle à jouer un rôle sur la scène du monde. » Après les détails de l'enfance viennent ceux de mes études. Bientôt

38 lîSftRODUCTION.

échappé du toit paternel , je dis l'impression que fit sur moi Paris , la cour, le monde; je peins la société d'alors, les hommes que je rencontrai, les premiers mouvements de la révolution : la suite des dates m'amène à l'époque de mon départ pour les États-Unis. En me rendant au port, je visitai la terre où s'étoit écoulée une partie de mon enfance : je laisse parler les Mémoires,

« Je n'ai revu Combourg que trois fois : à la mort de mon père, toute la « èimille se trouva réunie au château pour se dire adieu. Deux ans plus « tard, j'accompagnai ma mère à Combourg ; elle vouloit meubler le vieux « manoir; mon frère y devoit amener ma belle-soeur : mon frère ne vint « point en Bretagne ; et bientôt il monta sur l'échafaud avec la jeune « femme' pour qui ma mère avoit préparé le lit nuptial. Enfin , je pris te « chemin de Ck)mbourg en me rendant au port, lorsque je me décidai à « iMSser en Amérique.

41 Après seize années d'absence, prêt à quitter de nouveau le sol natal * pour les ruines de la Grèce, j'allai embrasser au milieu des landes de « ma pauvre Bretagne ce qui restoit de ma famille; mais je n'eus pas le « courage d'entreprendre le pèlerinage des champs paternels. C'est dans les k bruyères de Combourg que je suis devenu le peu que je suis ; c'est là que k j'ai vu se réunir et se disperser ma famille. De dix enfants que nous k avons été, nous ne restons plus que trois. Ma mère est morte de dou- « leur; les cendres de mon père ont été jetées au vent.

« Si nies ouvrages me survi voient i si je devois laisser un nom , peut-être « un jour^ guidé par ces Mémoires, le voyageur s'arréteroit un moment « aux lieux que j'ai décrits. Il pourroit reconnoitre ie château, mais il « chercheroit en vain le grand mail ou le grand bois; il a été abattu : le it berceau de mes songes a disparu conune ces songes. Demeuré seul de- K bout Éor Son rocher, l'antique donjon semble regretter les chênes qui « l'environnoient et le protégeoient contre les tempêtes. Isolé comme lui , il j*ai vta comme lui tomber autour de moi la famille qui embellissoit mes « jours et me prétoit son abri : grâce au Ciel , ma vie n'est pas bâtie sur la « terre aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse. »

Les lecteurs connoissent à présent le voyageur auquel ils vont avoir affaire dans le récit de ses premiKres cotlrses.

I Mi^« de Rosambo, peUte-fille de M. de DIalesberbes, exécutée avec son mari et sa mère le dfêlne Jour que son llloslre àleul.

EN AMËRlOtE.

Jb m'embarquai donc à Saint-Malo, comme je Tai dit; nous pHmei^ la haute mer, et le 6 mai 1791 , vers les huit heures du matin , nous déi;ouyrtmes le pic de l'île de Pico , l'une des Açores : quelques heures après, nous jetâmes l'ancre dans une mauvaise llHle , sur un fbnd de roches, devant l'Ile Graciosa. On en peut lire là description dans VEssai historique. On ignore la date précise de la découverte de cette île.

Cétolt la première terre étrangère à laquelle j'abordois ; par Cette rai^n même il m'en est resté un souvenir qui conserve chez moi l'empreinte et la vivacité de la jeunesse. Je n'ai pas manî]ué de conduire Chactas aux Açores, et de lui faire voir la fameuse Stffttie que les premiers navigateurs prétendirent avoir trouvée sur tes rftaged.

Des Açores poussés par les vents sur le banc de Terre-Neuve , iious fÛtllés obligés de faire une seconde relâche à l'île Saint-Pief re. « T. et moi , dis-je encore dans VEssai historique, nous allions courir « dans lès montagnes de cette île affreuse ; nous nous perdions au « thilien des brouillards dont elle est sans cesse Couverte, errant ce au milieu des nuages et des bouffé^ de vent , entendant les mu- « gissements d'une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés « stir une bruyère laineuse et morte , et au bord d'un torrent rou- « geâtre qui rouloît entre des rochers. »

Les vallées sont semées , dans différentes parties , de cette espèce de pin dofat les jeunes pousses servent à fôire une bière amère. L'île est environnée dé plusieurs écueils, entre lesquels on remarque celui du Colombier^ ainsi nommé parceque les oiseaux de mer y font leUr tild àti printemps. J'en ai donné la description dans te Génie du Christianisme.

L*tle Saint-Pierre n*est séparée de celle de Terre-Neuve que jiar un détroit assez dangereux ; de ses côtes désolées on découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. En été , les grèves de ces lies sont couvertes de poissons qni sèchwt au soleil ^ et en

hiver d'ours blancs qui se nourrissent des débris oubliés par les pécheurs.

Lorsque j'abordai à Saint-Pierre , la capitale de l'ile consistoit, autant qu'il m'en souvient, dans une assez longue rue, bfltie le long de la mer. Les habitants , fort hospitaliers , s'empressèrent de nous offrir leur table et leur maison. Le gouverneur logeoit à l'extrémité de la ville. Je dînai deux pu trois fois chez lui. Il cultivoit dans un des fossés du fort quelques légumes d'Europe. Je me souviens qu'après le dîner il me montroit son jardin; nous allions ensuite nous asseoir au pied du mât du pavillon planté sur la forteresse. Le drapeau françois flottoit sur notre tête , tandis que nous regardions une mer sauvage et les côtes sombres de l'île de Terre- Neuve , en parlant de la patrie.

Après une relâche de quinze jours, nous quittâmes l'île Saint- Pierre, et le bâtiment, faisant route au midi, atteignit la latitude des côtes du Maryland et de la Virginie : les calmes nous arrôtèrent. Nous jouissions du plus beau ciel ; les nuits, les couchers et les levers du soleil étoient admirables. Dans le chapitre du Génie du Christianisme déjà cité, intitulé deux Perspectives de la nature, j'ai rappelé une de ces pompes nocturnes et une de ces magnificences du couchant. « Le globe du soleil prêt à se plonger dans «* les flots apparoissoit entre les cordages du navire , au milieu des « espaces sans bornes, etc. »

Il ne s'en fallut guère qu'un accident ne mît un terme à tous mes projets.

La chaleur nous accabloit ; le vaisseau , dans un calme plat , sans voile, et trop chargé de ses mâts, étoit tourmenté par le roulis. Brûlé sur le pont et fatigué du mouvement , je voulus me baigner ; et, quoique nous n'eussions point de chaloupe dehors , je me jetai du mât de beaupré à la mer. Tout alla d'abord à merveille , et plusieurs passagers m'imitèrent. Je nageois sans regarder le vaisseau ; mais quand je vins à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'avoit déjà entraîné bien loin. L'équipage étoit accouru sur le pont; on avoit filé un grelin aux autres nageurs. Des requins se montroient dans les eaux du navire, et on leur tiroit du bord des coups de fusil pour les écarter. La houle étoit si grosse qu'elle retardoit mon retour et épuisoit mes forces. J'avois un^ abîme au-dessous de moi , et les requins pouvoient à tout moment m'emporter un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, on s'efTorçoit de mettre un canot à la mer ; mais il fallôit établir un palan , et cela prenoit un temps considérable.

EN AiMÉRIQUE. 41

Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva ; le vaisseau , gouvernant un peu , se rapprocha de moi ; je pus m'emparer du bout de la corde ; mais les Compagnons de ma témérité s'étoient accrochés à celte corde ; et quand on nous attira au flanc du bâtiment , me trouvant à l'extrémité de la Gle , ils pesoient sur moi de tout leur poids. On nous repécha ainsi un à un , ce qui fut long. Les roulis continuoient ^ à chacun d'eux nous plongions de dix ou douze pieds dans la vague , ou nous étions suspendue en l'air à un même nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne. A la dernière immersion', je me sentis prêt à m'évanouir ^ un roulis de plus, et c'en étoit fait. Enfin on me hissa sur le pont à demi mort : si je m'étois noyé , le bon débarras pour moi et pour les autres !

Quelques jours après cet accident , nous aperçûmes la terre 5 elle étoit dessinée par la cime de quelques arbres qui sembioient sortir du sein de l'eau : les palmiers de l'embouchure du Nil me découvrirent depuis le rivage de l'Egypte de la même manière. Un pilote vint à notre bord. Nous entrâmes dans la baie de Chesapeak , et le soir même on envoya une chaloupe chercher de l'eau et des vivres frais. Je me joignis au parti qui alloit à terre, et une demiheure après avoir quitté le vaisseau , je foulai le sol américain.

Je restai quelque temps les bras croisés , promenant mes regards autour de moi dans un mélange de sentiments et d'idées que je ne pouvois débrouiller alors , et que je ne pourrois peindre aujourd'hui. Ce Continent ignoré du reste du monde pendant toute la durée des temps anciens et pendant un grand nombre de siècles modernes ; les premières destinées sauvages de ce Continent , et ses secondes destinées depuis l'arrivée de Christophe Colomb ; la domination des monarchies de l'Europe, ébranlée dans ce Nouveau-Monde ; la vieille société finissant dans la jeune Amérique ; une république d'un genre inconnu jusqu'alors, annonçant un changement dans l'esprit humain et dans Tordre politique^ la part que ma patrie a voit eue à ces événements ; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance au pavillon et au sang françois ^ un grand homme sortant à la fois du milieu des discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante, dans le même lieu où , un siècle auparavant , Guillaunie Penn avoit acheté un morceau de terre de quelques Indiens ; les États-Unis renvoyant à la France, à travers l'Océan, la révolution et la liberté que la France avoit soutenues de ses armes ; enfin , mes propres desseins , les découvertes que je voulois tenter dans ces solitudes na-

4è VOYAGE

thl5à , ijui étendoient encore leur vaste royaume derrière l'étroit ëttipii*e d*uhe citilisatîon étrangère : voilà les choses qui occuîidlént ebnftisément mon imagination.

Nous nous avançfllnes vers une habitation assez éloignée pour t acheter ce qu'oh voudroit nous vendre. Nous traversftniéâ quel- Ûiies petits bois de baumiers et de cèdres de la Virginie qui pàrromoieiit Tair. Jfe vis voltiger des oiseaux-moqueurs et des cardiâàai , dont les chants et les couleurs m'annoncèrent un nouveau èlimat. Une négresse de quatorze ou quinze ans , d'une beauté ëitraordiiiairé , vint hous ouvrir la barrière d'une îtiaison qui lënoit à Id foià de la ferme d'un Anglois et de l'habitation d'un cblôn. Deâ troupeaux de vaches paissoient dans des prairies artificielles entourées de palissades dans lesquelles se jôuoient des ëcureuils gris , noirs et rayés ; des nègres scioient des pièces de ik)i8, et d'aùtries cUltivoient des plantations de tabac. Nous acheiâhies des gâteaux de maïs, des poules, des œufs, du lait, et nous Tètoùrnâmes au bâtiment mouillé dans la baie.

Oil leva l'ancre pour gagner la rade et ensuite le port de Baltitriore. Le trajet fut lent ; le vent manquoit. En approchant de Bâltimôte, les eaux se rétrécirent : elles étoient d'un calme parfait; hdus aVioîis l'air de remonter un fleuve bordé de longues Avenues, fiâltiîilôre s'ofiVit à nous comme au fond d'un lac. En ftcé de la ville s'élevôlt une colline ombragée d'arbres , au pied de ihqdelle ori côinmeiiçoit à bâtit quelques maisons. Nous amarrâmes lu Quài du p6rt; Je couchai à bord , et ne descendis à terré que le lendemain. J'allai loger à l'auberge où l'on porta mes bagages. Les àëtnihàristes se retirèrent avec leur supérieur à l'établissement tJrëpar^ pour elix, d'où ils se sont dispersés en Amérlgue.

Bâltiirioré, cdhiirië toutes les autres métropoles des Etat^Unis, n'avoît pas l'étendue qu'il a aujourd'hui : c'étoit une jolie ville fort propre et fort animée. Je payai mon passage au capitaine et iiii dorinài un dîner d'adieii dânstiqe très bonne taverne auprèd du fidrt. j'arrêtai ma pjaceau stage, qui faisoit trois jfbis la semaine le ^yàge dé I^iiadelphie. A quatre heures du matin je montai dans te stage , et me voilà roulant sur les grands chemins du Nouveau- Hlonde où je né connoissois personne , où je n'étois connu de qui que ce soit : mes compagnons de voyage ne m'avoient jamais vu , et je ne dèvois jamais les revoir après notre arrivée à la capitale de la Pensylvariie.

la route iiue nous parcourûmes étoit plutôt tracée que faite. Le pays étoil assez nii ci assez plat : peu d'oiseaux , peu d'arbres, quel-

qtiés maiâ^ohâ éparses, point de villages, yoilà ce qtie ^ïrèéëhtdit là campagne et ce qui me frappa désagréablemëiit.

En approchant de Philadelphie , nous rencontrâmes des pàysàtlÉ allant au marché , des voitures publiques et d'autres vdtures fort élégantes. Philadelphie me parut une belle ville : les rues larges , quelques-unes plantées d'arbres, se coupent à angle droit dans un ordre régulier du nord au sud et de l'est à Touest. La i)el4t^are coule parallèlement à la rue qui suit son bord occidental: c'est une rivière qui seroit considérable en Europe, riiâls dont on ne parlé pas en Amérique. Ses rives sont basses et peu pittoresques.

Philadelphie, à l'époque de mon voyage (ITlJl), he s'étehdolt point encore jusqu'au Schuylkill; seulement le terrain, etlavaîiçant vers cet affluent, étoit divisé par lots sur lesquels oh con- Struisoit quelques maisons isolées.

L'aspect de Philadelphie est n-oid et monotone. En géhéral , ce qui manque aux cités des États-Unis, ce sont les hiohumehts, et surtout les vieux monunjents. Le protestantisme , qtii ne sacrifie point à l'imaginatioii , et qui est lui-mèine nouveau , n'a poitlt élevé ces tours et ces dômes dont l'antique religiDil bdtfaolique a couronné l'Europe. Presque rien à Philadelt)hië , â iTe^-York, à Boston , ne s^élëve au-dessus de là masse deà thûrS et dés tbltfa. L'œil est attristé de ce niveau.

Les Étals-Unis donnent plutôt l'idée d'une colonie qiîè d'une riàtion-mère ^ on y trouve des usages plutôt que des riiœurà. On sent que les habitants ne sont point nés du sol : cette société, si belle dans le présent , n'a point de passé ^ les Villes iont neuves,^ les tombeaux sont d'hier. C'est ce qui ih'a fait dire dans lés Nàichez : « Les Européens n'avoient point encore dé tombeâiii eh « Amérique , qu'ils y avoient déjà des cachots. C'étoient les seuls u monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans s6u- « venirs. »

Il n'y a de vieux en Amérique que les bois , enfants dé la terre , et la liberté , mère de toute société Humaine : cela vaut bien éSs monuments et dès aïeux.

Un homme débarqué , comme moi , aux États-Unis , plein d'ëhthousiasme pour les anciens , un Caton qui chefchoit piartbul; la rigidité des premières mœurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout l'élégance des vêtements, le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des fortunes, l'immorâiité des maisons de banque et de jeu , le i)rùit des salles de l)al et

de spectacle. A Philadelphie , j'aurois pu me croire dans une ville angloise : rien n'annonçoit que j'eusse passé d'une monarchie à une république.

On a pu voir dans YEssai historique qu'à cette époque de ma vie j'admirois beaucoup les républiques : seulement je ne les croyois pas possibles à l'âge du monde où nous étions parvenus , parceque je ne connoissois que la liberté à la manière des anciens , la liberté fille des mœurs dans une société naissante; j'ignorois qu'il y eût une autre liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation ; liberté dont la république représentative a prouvé la réalité. On n'est plus obligé aujourd'hui de labourer soi-même son petit champ, de repousser les arts et les sciences, d'avoir les ongles crochus et la barbe sale pour être libre.

Mon désappointement politique me donna sans doute l'humeur qui me fit écrire la note satirique contre les quakers , et même un peu contre tous les Américains , note que l'on trouve dans VEssai historique. Au reste, l'apparence du peuple dans les rues de la capitale de la Pensylvanie étoit agréable ; les hommes se montroient proprement vêtus ; les femmes , surtout les quakeresses , avec leur chapeau uniforme , paroissoient extrêmement jolies.

Je rencontrai plusieurs colons de Saint-Domingue et quelques François émigrés. J'étois impatient de commencer mon voyage au désert : tout le monde fut d'avis que je me rendisse à Albany , où , plus rapproché des défrichements et des nations indiennes , je serois à même de trouver des guides et d'obtenir des renseignelâents.

Lorsque j'arrivai à Philadelphie , le général Washington n'y étoit pas. Je fus obligé de l'attendre une quinzaine de jours; il irevint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportoienl avec rapidité quatre chevaux fringants , conduits à grandes guides. Washington , d'après mes idées d'alors , étoit nécessairement Cincinnatus ; Gincinnatus en carrosse dérangeoit un peu ma république de Tan de Rome 296. Le dictateur Washington pouvoit-il être autre chose qu'un rustre piquant ses bœufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand homme , je retrouvai la simplicité du vieux Romain.

Une petite maison dans le genre anglois , ressemblant aux maisons voisines , étoit le palais du président des États-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je frappai : une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général étoit chez lui ; elle me répon-

dit qu'il y éloit. Je répliquai que j'avois une lettre à lui remettre, La servante me demanda mon nom , difficile à prononcer en Anglois, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Tf^alk in , sir : « Entrez , monsieur ; » et elle marcha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux maisons angloises : elle m'introduisit dans un pdrloir, où elle me pria d'attendre le général.

Je n'étoispas ému. La grandeur de l'ame ou celle de la fortune ne m'imposent point : j'admire la première sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect. Visage d'honune ne me troublera jamais.

Au bout de quelques minutes le général entra. C'étoit un homme d'une grande taille , d'un air calme et froid plutôt que noble : il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : « le colonel Armand ! » Cétoit ainsi qu'il appeloit et qu'avoit signé le marquis de la Rouairie.

Nous nous assîmes; je lui expliquai , tant bien que mal, le motif de mon voyage. Il me répondoit par monosyllabes françois ou anglois, et m'écoutoit avec une sorte d'étonnement. Jem'enaperçus , et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins dif- « ficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un « peuple comme vous l'avez fait. » Weil, weii^ young man! s'écria-t-il, en me tendant la main. Il m'invita à dtner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.

Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula presque entièrement sur la révolution françoise. Le général nous montra une clef de la Bastille :'ce8 clefs de la Bastille étoient des jouets assez niais, qu'on se distribuoit alors dans les deux mondes. Si Washington avoit vu , comme moi, dans les ruisseaux de Paris, les vainqueurs de la Bastille ^ il auroit eu moins de foi dans sa relique. Le sérieux et la force de la révolution n'étoient pas dans ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton avec autant de zèle qu'elle dévasta l'éghse de Saint-Denis en 1793.

Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et je ne l'ai jamais revu : il partit le lendemain pour la campagne, et je continuai mon voyage.

Telle fut ma rencontre avec cet homme qui a affranchi tout un monde. Washington est descendu dans la tombe avant qu'un peu

4ê yOYAGE

de bruit sa fût attaché à mes pa^ ; j'ai passé devant lui comme l'être le plus inconnu ; il étoit dans tout son éclat , et moi dans toute qapn pb3curité. Afon nom n'est peut-être pas demeuré un jpur enti^f dan^ sa mémoire. Heureux pourtant que ses regards ap|ÇQ^ ipfnt)és sur moi ! je m'çn suis senti réchauffé le reste de ma Yie : U y a une vertu dans les regards d'un grand homme.

J'ai vu depuis Buonaparte : ainsi la Providence m'a montré les deux personnages qu'elle s'étoit plu à mettre à la tête des destinées 4e leyr^ siècles.

Si l'op compare Wa^ington et Buonaparte , liomme à homnie , le génie du premier semble d'un vol moins élevé que celui du second. Washington n'appartient pas , comme Buonaparte , ^ cette ^ace deç Alexandre et des César qui dépasse la stature de l'espèce humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne ; il n'est point placé sur un vaste théâtre, il q'est point aux prises ayec les plqs habiles et les plus puissants monarques du temps \ il ne trilverse point les mers ; il ne court point de Memphis à Yiennç et de Cadix à AIoscou : il se défend avec une poignée de citoyensi sur une terre sans souvenirs et sans célébrité , dans le cercle étfoU àt^ foyers domestiques. Il ne livre point de ces combats qui renpuveilent les triqfpphes sanglants d'Arbelles et de Pharsale; il lie renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec lours débris^ il ne met point le pied sur le cou des rois; il ne leur fait point dire sous les vestibules de son palais :

Qu'ils se font trop attendre et qo'Attili •*eimQie»

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washingtm \ il agit avec lenteur : on diroit qu'il se sent le mandataire de I4 Uberté de l'avenir, et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce , ce sont celles de son pays ; il ne se permet pas de jouer ce qui pe \W appvtient pas. ]\tais de cette profonde obscurité , quelle lumitee va jaillir ! Cherchez les bois inconnus où brilla l'épée de Washington, qu'y trouverez-vous? des tombeaux? non ! un monde ! Washington a laissé les États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.

Buonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain : il combat Vur une vieille terre, environné d'éclat et de bruit ^ il ne veut créer que sa renommée ; il ne se charge que de son propre sort. B semble savoir que sa mission sera courte , que le torrent qui deiK^ead ^e si haut s'écoulera prooïptement ; il se hâte de jouir et

d'abuser de sa gloire comme d'une jeunesse fugitive. A Tinstar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout di} monde : il paroît sur tous les rivages , il inscrit précipitammenf son nom dans les fastes de tous les peuples -, il jette en couraqt des couronnes à sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires ; penché sur le mondCi^ d'une main il terrasi^e les rois , de l'autre il abat le géant réyoliitionnaire; mais en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, g| finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.

Chacun est récompensé selon ses œuyres. Washington él,èvj^ une nation à l'indépendance : magistrat retké , il s*endort paisiblement sous son toit .paternel , au milieu des regrets de $es comr. patriotes, et de la vénération de tous les peuples.

Buonaparte ravit à une nation son indépendance : empere^f déchu , il est précipité dans l'exil où la frayeur de la terre ne te croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Tant qu'il se débat contre la mort, foible et enchaîné sur un rocher^ l'Europe n'ose déposer les armes. Il expire : cette nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le conquérant avoit fait proclamer tant de funérailles , n'arrête ni n'étonne le passant : qu'avoient à pleurer les citoyens ?

La république de Washington subsiste; l'empire dp Bupaa*: parle est détruit : il s'est écoulé entre le premier et le second voyage d'un François qui a trouvé une nation reconnoissante, {^ où il avoit combattu pour quelques colons opprimés.

Washington et Buonaparte sortirent du sein d'une république : nés tous deux de la liberté , le premier lui a été fidèle , le second l'a trahie. Leur sort , d'après leur choix y sera différent dans l'a^ venir.

Le nom de Washington se répandra avec la liberté d'âge en 4ge; il marquera le conunencement d'une nouvelle ère pour le genre humain.

Le nom de Buonaparte sera redit aussi par les^ générations ftiT tures \ mais il ne se rattachera à aucune bénédiction , ejt servîn| souvent d'autorité aux oppresseurs , grands q\i pe^t9.-

Washington a été tout entier le représentant des besoins, à^ idées , des lumières , des opinions de son époque ; il a' secondé , au Ueu de contrarier, le mouvement des esprits ; il a voulu CQ qu'il devoit vouloir, la chose même à laquelle il étoit appelé : dei là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cet bonune qui fisppe peu 7 parcequ'il est naturel et dans des propprtions justas >

a conroodu son existence avec celle de son pays \ sa gloire est le patrimoine commun de la civilisation croissante^ sa renommée s'élève comme un de ces sanctuaires où coule une source intarissable pour le peuple.

Buonaparte pouvoit enrichir également le domaine public : il agissoit sur la nation la plus civilisée, la plus intelligente , la plus brave , la plus brillante de la terre. Quel seroit aujourd'hui le rang occupé par lui dans l'univers, s'il eût joint la magnanimité à ce qu'il avoit d'héroïque ; si , Washington et Buonaparte à la fois, il eût nommé la liberté héritière de sa gloire !

Mais ce géant démesuré ne lioit point complètement ses destinées à celles de ses contemporains : son génie appartenoit à l'âge moderne, son ambition étoit des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie dépassoient de beaucoup la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui siéroit mal. Tantôt il faisoitun pas avec le siècle, tantôt il reculoit vers le passé-, et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du temps, par sa force prodigieuse il entraînoit ou repoussoit les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance -, aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien. Il avoit promis de les délivrer , et il les enchaîna ^ il s'isola d'eux ; ils s'éloignèrent de lui. Les rois d'Egypte plaçoient leurs pyramides funèbres, non parmi des campagnes florissantes , mais au milieu des sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans la solitude : Buonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.

Ceux qui, ainsi que moi, ont vu le conquérant de l'Europe et le législateur de l'Amérique, détournent aujourd'hui les yeux de la scène du monde : quelques histrions , qui font pleurer ou rire, ne valent pas la peine d'être regardés.

Un stage semblable à celui qui m'avoit amené de Baltimore à Philadelphie me conduisit de Philadelphie à New-York , ville gaie, peuplée et commerçante , qui pourtant étoit bien loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui. J'allai en pèlerinage à Boston pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. « J'ai vu les M champs de Lexington; je m'y suis arrêté en silence, comme « le voyageur aux Thermopyles , à contempler la tombe de ces « guerriers des deux mondes , qui moururent les premiers pour « obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre phiioso- « phique qui me disoit dans sa muette éloquence comment les « empires se perdent et s'élèvent , j'ai confessé mon néant de-

<( vant les voies de la Providence, et baissé mon front dans la « poussière '. »

Revenu à New-York , je m'embarquai sur le paquebot qui faisoit voile pour Albany , en remontant la rivière d'Hudson , autrement appelée la rivière du Nord.

Dans une note de V Essai historique , j'ai décrit une partie de ma navigation sur cette rivière, au bord de laquelle disparolt aujourd'hui, parmi les républicains de Washington, un des rois de Buonaparte , et quelque chose de plus , un de ses frères. Bans cette môme note, j'ai parlé du major André, de cet infortuné jeune homme sur le sort duquel un ami dont je ne cesse de déplorer la perte a laissé tomber de touchantes et courageuses paroles , lorsque Buonaparte étoit près de monter au trône où s'étoit assise Marie-Antoinette \

Arrivé à Albany , j'allai chercher un M. Swift pour lequel on m'avoit donné une lettre à Philadelphie. Cet Américain faisoit la traite des pelleteries avec les tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Anglelerre aux États-Unis; car les puissances civilisées se partagent sans fagon , en Amérique, des terres qui ne leur appartiennent pas. Après m'a voir entendu , M. Swift me fit des objections très raisonnables : il médit que je ne pouvois pas entreprendre de prime abord , seul , sans secours, sans appui, sans recommandation pour les postes anglois , américains , espagnols , où je serois forcé de passer , un voyage de cette importance ; que quand j*aurois le bonheur de traverser sans accident tant de solitudes , j'arriverois à des régions glacées où je périrois de froid et de faim. Il me conseilla de commencer par m'acclimater en faisant une première course dans l'intérieur de l'Amérique, d'apprendre le sioux, l'iroquoiset l'esquimaux, de vivre quelque temps parmi les coureurs de bois canadiens et les agents de la compagnie delà baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites , je pourrois alors , avec l'assistance du gouvernement françois , poursuivre ma hasardeuse entreprise.

Ces conseils , dont je ne pouvois m'empêcher de reconnoître la justesse , me contrarioient \ si je m'en étois cru , je serois parti pour aller tout droit au pôle, comme on va de Paris à Saint-Cloud. Je cachai cependant à M. Swift mon déplaisir. Je le priai de me procurer un guide et des chevaux , afin que je me rendisse à la cataracte de Niagara , et de là à Pittsbourg , d'où je pourrois descendre

I Euai historique y tom. I, pag. 213, OEuvr. coinpl. • M. de Fontanes, Éloge de fVashington.

rohio. J'avois toujours dans la tête le premier plan de route que je m'étois tracé.

M. Swift engagea à mon service un HoUandois qui parloit plusieurs dialectes indiens. J'achetai deux chevaux , et je me hâtai de quitter Albany.

Tout le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette ville et celui de Niagara est habité , cultivé , et traversé par le fhmeux canal de New-York \ mais alors une grande partie de ce pays étoit déserte.

Lorsqu'après avoir passé le Mohawk , je me trouvai dans des bois qui n'avoient jamais été abattus, je tombai dans une sorte d'ivresse que j'ai encore rappelée dans VEssm historique : « Gallois « d'arbre en arbre , à droite et à gauche indifféremment , me di- « sant en moi-même : Ici plus de chemin à suivre, plus de villes, a plus d'étroites maisons , plus de présidents , de républiques , de

« rois Et pour essayer si j'étois enfin rétabli dans mes droits

« originels , je me livrois à mille actes de volonté qui faisoient en- <( rager le grand HoUandois qui me servoit de guide, et qui dans « son ame me croyoit fou ». »

Nous entrions dansles anciens cantons des six nations iroquoises. Le premier Sauvage que nous rencontrâmes étoit un jeune homme qui marchoit devant un cheval sur lequel étoit assise une Indienne parée à la manière de sa tribu. Mon guide leur souhaita le bonjour en passant.

On sait déjà que j'eus le bonheur d'être reçu par un de mes compatriotes sur la frontière de la solitude, par ce M. Violet, maître de danse chez les Sauvages. On lui payoit ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours. « Au milieu d'une forêt, on « voyoit une espèce de grange : je trouvai dans cette grange une « vingtaine de Sauvages , hommes et femmes , barbouillés comme « des sorciers, le corps demi-nu , les oreilles découpées , desplu- « mes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les na- «c rines. Un petit François , poudré et frisé comme autrefois, habit « vert-pomme , veste de droguet , jabot et manchettes de mousse- « line , racloit un violon de poche , et faisoit danser Madelon Fri- « quet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me u disoit toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il « se louoit beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet , je « n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet , tenant son « petit violon entre son menton et sa poitrine , accordoit l*instru-

» Essai historique, lom. U, pag. 417, OEuvr. conipl.

EN AMEKIQUE. 61

« meiit fatal : il crio^t en iroquois : A vos places ! ot tc^iite la ti;o|upe « sautoit comme une bande de démons '. »

C'étoit une chose assez étrange pour un disciple de Rousseau que cette introduction à la vie sauvage par un bal que donnoit à des Iroquois un ancien marmiton du général Rochambeau. Nous continuâmes notre route. Je laisse maintenant parler Le maousQrit : je le doqne tel que je le trouve , tantôt sous la forme d'un récii» tantôt sous celle d'un journal, quelquefois en leures ou en simpl|QS annotations.

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