‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 3 sur 149 · LES ONONDAGAS · texte numérisé non relu

LES ONONDAGAS

Nous étions arrivés au bord du lac auquel les Oqondagas , peuplade iroquoise , ont donné leur nom. Nos cbevaux avoient besoiA de repos. Je choisis avec mon Hollandois un lieu propre à ^tahljir notre camp. Nous en trouvâmes un dans une gorge de vallée » à l'endroit où une rivière sort en bouillonnai^t du lac. Cette rivière n'a pas couru cent toises au nord en directe ligne qu'elle se replie à l'est , et court parallèlement au rivage du lac , en dehors des rochers qui servent de ceinture à ce dernier.

Ce fut dans la courbe de la rivière que nous dre^mes notre appareil de nuit : nous fichâmes deux hauts piquets en terre ^ nous plaçâmes horizontalement dans la fourche de ces piquets une longue perche ; appuyant des écorces de bouleau , un bout sur le sol , l'autre bout sur la gaule transversale, nous eûmes un toit digue de notre palais. Le bûcher de voyage fut allumé pour faire c\iiire notre souper et chasser les maringouins. N03 selles npqs servoieipt d'oreiller sous ïajoupa, et nos manteaux de couverture.

Nous attachâmes une sonnette au cou de no^ chev;aax , et nqifs les lâchâmes dans les bois : par un instinct admirable, ces animaux ne s'écartent jamais assez loin pour perdre de vue le feu que leurs maîtres allument la nuit , afin de chasser les insectes et de se 4^ fendre des serpents.

Du fond de notre hutte , nous jouissions d'une vue pittoresque.: devant nous s'étendoit le lac assez étroit et bordé de forets et de rochers ^ autour de nous , la rivière , enveloppant notre presqu'île de ses ondes vertes et limpides, balayoit ses rivages avec, impétuosité.

Il n'étoit guère que quatre heures après midi lorsque notre établissement fut achevé : je pris mon fusil et j'allai enev dans les environs. Je suivis d'abord le cours de la rivière : mes recherches

* Mnértàre, ton. UI, pag. 105, OBurr. coropl.

botaniques ne furent pas heureuses ; les plantes étoient peu variées. Je remarquai des familles nombreuses de plantago virglnica , et de quelques autres beautés de prairies , toutes assez communes : je quittai les bords de la rivière pour les côtes du lac , et je ne fus pas plus chanceux ; à l'exception d'une espèce de rhododendrum , je ne trouvai rien qui valût la peine de m'arréter : les fleurs de cet arbuste , d'un rose vif, faisoient un effet charmant avec l'eau bleue du lac où elles se miroient , et le flanc brun du rocher dans lequel elles enfonçoient leurs racines.

Il y avoit peu d'oiseaux : je n'apergus qu'un couple solitaire qui voltigeoit devant moi , et qui sembloit se plaire à répandre le mouvement et l'amour sur l'immobilité et la froideur de ces sites. La couleur du mâle me fit reconnoître l'oiseau blanc, ou le passer ^ nivalU des ornithologistes. J'entendis aussi la voix de cette espèce d'orfraie que l'on a fort bien caractérisée par cette définition : strix exclamaior. Cet oiseau est inquiet comme tous les tyrans : je me fatiguai vainement à sa poursuite.

Le vol de cette orfraie m'avoit conduit à travers les bois jusqu'à un vallon resserré par des collines nues et pierreuses. Dans ce lieu extrêmement retiré, on voyoit une méchante cabane de Sauvage, bâtie à mi-côte entre les rochers : une vache maigre paissoit dans un pré au-dessous.

J'ai toujours aimé ces petits abris : l'animal blessé se tapit dans un coin ; l'infortuné craint d'étendre au dehors avec sa vue des sentiments que les hommes repoussent. Fatigué de ma coni'se , je m'assis au haut du coteau que je fwrcourois , ayant en face la hutte indienne sur le coteau opposé. Je couchai mon fusil auprès de moi, et je m'abandonnai à ces rêveries dont j'ai souvent goûté le charme.

J'avois à peine passé ainsi quelques minutes que j'entendis des voix au fond du vallon. J'aperçus trois hommes qui conduisoient cinq ou six vaches grasses. Après les avoir mises paître dans les prairies , ils marchèrent vers la vache maigre, qu'ils éloignèrent à coups de bâton.

L'apparition de ces Européens dans un lieu si désert me flit extrêmement désagréable ; leur violence me les rendit encore plus importuns. Ils chassoient la pauvre bête parmi les roches en riant aux éclats, et en l'exposant à se rompre les jambes. Une femme sauvage, en apparence aussi misérable que sa vache, sortit de la hutte isolée, s'avança vers l'animal effrayé, l'appela doucement et lui offrit quelque chose à manger. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement de joie. Les colons me-

EN AIVIËRIQUE. 53

nacèrent de loin l'Indienne , qui revint à sa cabane. La vache la suivit. Elle s'arrêta à la porte, où son amie la flattoit de la main, tandis que l'animal reconnoissant léchoit cette main secourable. Les colons s'étoient retirés.

Je me levai : je descendis de la colline , je traversai le vallon \ et remontant la colline opposée , j'arrivai à la hutte » résolu de réparer, autant qu'il étoit en moi , la brutalité des hommes blancs. La vache m'aperçut et fit un mouvement pour fuir; je m'avançai avec précaution , et je parvins , sans qu'elle s'en all&t , jusqu'à l'habitation de sa maîtresse.

L'Indienne étoit rentrée chez elle. Je prononçai le salut qu'on m'avoit appris : Siègoh ! Je suis venu. L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : Vous êtes venu! ne répondit rien. Je jugeai que la visite d'un de ses tyrans lui étoit importune. Je me mis alors , à mon tour, à caresser la vache. L'Indieime parut étonnée : je vis sur son visage jaune et attristé des signes d'attendrissement et presque de gralitude. Ces mystérieuses relations de l'infortune remplirent mes yeux de larmes ; il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.

Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, comme si elle craignoit que je ne cherchasse à la tromper; elle fit ensuite quelques pas, et vint elle-même passer sa main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.

Encouragé par cette marque de conOance, je dis en anglois, car j'avois épuisé mon indien : «Elle est bien maigre ! n L'Indienne repartit aussitôt en mauvais anglois : « Elle mange fort peu. » She eau very lUUe, « On l'a chassée rudement , »» repris-je. Et la femme me répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux , boih. » Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous?» Elle répondit : « Cette prairie étoit à mon mari qui est mort. Je n'ai (c point d'enfants, et les blancs mènent leurs^vaches dans ma « prairie. »

Je n'a vois rien à offrir à cette indigente créature : mon dessein eût été de réclamer la justice en sa faveur; mais à qui m'adresser dans un pays où le mélange des Européens et des Indiens rendoit les autorités confuses, où le droit de la force enlevoit l'indépendance au Sauvage , et où l'homme policé , devenu à demi sauvage , avoit secoué le joug dfe l'autorité civile?

Nous nous quittâmes moi et l'Indienne, après nous être serré la main. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris

Si tOYAGE

point , et qui étoient sans doute des souhaits de prospérité pour l'étranger. S'ils n'ont pas été entendus du Ciel , ce n'est pas la faute de celle qui prioit , mais la foute de celui pour qui la prière étoit offerte : toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur , comilie toutes les terres ne portent pas également dcss moissons.

Je retournai à mon ajoupa , où je fis un assez triste souper. La ^irée fut inagnifique ; le lac, dans un repos profond , n'avoit pas if de ride sur ses flots ; la rivière baignoit en murmurant notre presqu'île , que décoroient de faux ébéniers non encore défleuris -, rdiséau nommé coucou des Carolines répétoit son chant monotone : nbus Tentendions tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que rbiseaù changeoit le lieu de ses appels amoureux.

Le lendemain , j'allai avec mon guide rendre visite au premier Saéhem des Onondagas, dont le village n'étoit pas éloigné. Nous arrivâmes à ce village à dix heures du matin. Je fus environné aussitôt d'une foule de jeunes Sauvages , qui me parloient dans lëiir langue , en y mêlant des phrases angloises et quelques mots françois : ils faisoient grand bruit et avoient l'air fort joyeux. Ces tribus indiennes , enclavées dans les défrichements des blancs , ont pris quelque chose dé nos moeurs : elles ont des khèvaux et des tfoùpiBaux ; leurs cabanes sont remplies de meubles et d'ustensiles àchetéis d'uii icôté à Québec , à Montréal , à Wagarà , au Détroit, de l'autre dans les villes des États-Unis.

Le Sachem des Ohondagas étoit un vieil Iroquois dans toute la rigueur du mol ; sa personne gardoit le souvenir des anciens usages eldes anciens temps du désert : grandes oreilles découpées , perle pendant au nez ^ visage bariolé de diverses couleurs, petite touffe de cheveux sur le sommet de la tête , tunique bleue ^ manteau de peau , ceinture de cuir avec le couteau de scalpe et le casse-tête , bras tatoués , mocâssines aux pieds , chapelet ou collier de porcelaines à la main.

Il me reçut bien , et me fit asseoir sur sa natte. Les jeunes gens s'emparèrent de mon fusil; ils en démontèrent la batterie avec une adresse surprenante , et replacèrent les pièces avec la même dextérité : c'étoit un simple fusil de chasse à deux coups.

Le Sachem parloit anglois et entendoit le françois \ mon interprète savoit l'iroquois, de sorte que la conversation fût facile. Entre autres choses le vieillard me dit que , quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, elle l'avoit toujours estimée. Il m'assura que les Sauvages ne cessoient de regretter les

François ; il se plaignoit des Âméricaios , qui bientôt ne laisseroient pas aux peuples dont les ancêtres les avoient reçus , assez de terre pour couvrir leurs os.

Je parlai au Sachem de la détresse de la veuve indienne : il me dit qu'en efiet cette femme étoit persécutée , qu'il avoit plusieurs fois sollicité à son sujet les commissaires américains, mais qu'il n'en avoit pu obtenir justice ; il ajouta qu'autrefois les Iroquois se la seroient faite.

Les femmes indiennes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière vertu sauvage qui soit restée aux Indiens, au milieu des vices de la civilisation européenne. On sait quelle étoit autrefois cette hospitalité ; une fois reçu dans une cabane, on devenoit inviolable^ le foyer avoit la puissance de l'autel^ il vous rendoit sacré. Le maître de ce foyer se fût fait tuer avant qu'on touchât à un seul cheveu de votre tôte.

Lorsqu'une tribu chassée deses bois , ou lorsqu'un homme venoit demander l'hospitalité , l'étranger commençoit ce qu'on appeloit la danse du suppliant. Cette danse s'exécutoit ainsi :

Le suppliant avançoit quelques pas , puis s'arrôloit en regardant le supplié et reculoit ensuite jusqu'à sa première position. Alors les hôtes entonnoient le chant de l'étranger : « Yoici l'étranger, « voici l'envoyé du Grand-Esprit. » Après le chant , un enfant alloit prendre la main de l'étranger pour le conduire à la cabane. Lorsque l'enfant touchoit le seuil de la porte , il disoit : « Yoici « l'étranger! » et le chef de la cabane répondoit : « Enfant» introduis « l'homme dans ma cabane. » L'étranger, entrant alors sous la protection de l'enfant , alloit , comme chez les Grecs , s'asseoir sur la cendre du foyer. On lui présentoit le calumet dç paix ; il fumoit trois fois , et les femmes disoient le chant de la consola*» tion : « L'étranger a retrouvé une mère et une femme : le soleil u se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant. »

On remplissoit d'eau d'érable une coupe consacrée : c'étoit une calebasse ou un vase de pierre qui reposoit ordinairement dans le coin de la cheminée, et sur lequel on mettoit une couronne de fleurs. L'étranger buvoit la moitié de l'eau , et passoit la coupe à son tiôte , qui acbevoit de la vider.

Le lendemain de ma visite au chef des Onondagas, je continuai mon voyage. Ce vieux chef s'éloit trouvé à la prise de Québec : il avoit assisté à la mort du général Wolf . Et moi qui sortois de la hutte d'un sauvage , j'étois nouvellement échappé du palais de Versailles , et je venois de m'asseoir à la table de Washington.

A mesure que nous avancions vers Niagara , la route , plus pénible , étoit à peine tracée par des abatis d'arbres : les troncs de ces arbres servoient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans les fondrières. La population américaine se portoit alors vers les concessions de Génésée. Les gouvernements des États-Unis vendoient ces concessions plus ou moins cher, selon la bonté du sol , la qualité des arbres, le cours et la multitude des eaiix.

Les défrichements offFoient un curieux mélange de Tétat de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avoit jamais retenti que des cris du Sauvage et des bruits de la béte fauve , on rencontroit une terre labourée; on apercevoit du môme point de vue la cabane d'un Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà achevées, rappeloient la propreté des fermes angloises et hollandoises ; d'autres n'étoient qu'à demi terminées, et n'a voient pour toit que le dôme d'une futaie.

J'étois reçu dans ces demeures d'un jour; j'y trouvois souvent une famille charmante, avec tous les agréments et toutes les élégances de l'Europe; des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, tout cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir , lorsque les serviteurs étoient revenus des bois ou des champs , avec la cognée ou la charrue , on ouvroit les fenêtres ; les jeunes filles de mon hôte chantoient, en s'accompagnant sur le piano, la musique de Paësiello et de Cimarosa , à la vue du désert, et quelquefois au murmure lointain d'une cataracte.

Bans les terrains les meilleurs s'établissoient les bourgades. On ne peut se faire une idée du sentiment et du plaisir qu'on éprouve en voyant s'élancer la flèche d'un nouveau clocher du sein d'une vieille forêt américaine. Gomme les mœurs angloises suivent partout les Anglois , après avoir traversé des pays où il n'y avoit pas trace d'habitants, j'apercevois l'enseigne d'une auberge qui pendoit à une branche d'arbre sur le bord du chemin , et que balançoit le vent de la solitude. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontroient à ces caravansérails; mais la première fois que je m'y reposai , je jurai bien que ce seroit la dernière.

Un soir, en entrant dans ces singulières hôtelleries, je restai stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un poteau ; chaque voyageur venoit prendre sa place dans ce lit, les pieds au poteau du centre, la tête a la circonférence du cercle, demanièreque les dormeurs étoient rangés symétriquementcomme les rayons d'une roue ou les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis pourtant dans cette machine, parce-

que je n'y voyois personne. Je commençois à m'assoupir lorsque je sentis la jambe d'un homme qui se glissoit le long de la mienne : c'éioit celle de mon grand diable de Hollandois qui s'étendoit auprès de moi. Je n*ai jamais éprouvé une plus grande horreur de ma vie. Je sautai dehors de ce cabas hospitalier, maudissant cordialement les bons usages de nos bons aïeux. J'allai dormir dans mon manteau au clair de la lune : cette compagne de la couche du voyageur n'a voit rien du moins que d'agréable, de frais et de pur.

Le manuscrit manque ici, ou plutôt ce qu*il contenoit a été inséré dans mes autres ouvrages. Après plusieurs jours de marche , j'arrive à la rivière Génésée ; je vois de l'autre côté de cette rivière la merveille du serpent à sonnettes attiré par le son d'une flûte » \ plus loin je rencontre une famille sauvage , et je passe la nuit avec cette famille à quelque distance de la chule du Niagara. On retrouve l'histoire de cette rencontre , et la description de cette nuit , dans VEssui historique et dans le Génie du Christianisme,

Les Sauvages du saut du Niagara, dans la dépendance des Anglois, étoient chargés de la garde de la frontière du Haut-Canada de ce côté. Ils vinrent au-devant de nous armés d'arcs et de flèches, et nous empêchèrent de passer.

Je fus obligé d'envoyer le Hollandois au fort Niagara chercher une permission du commandant pour entrer sur les terres de la domination britannique; cela me serroit un peu le cœur, car je songeois que la France avoit jadis commandé dans ces contré^.. Mon guide revint avec la permission : je la conserve encore; elle est signée : Le capitaine Gordon, N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le môme nom anglois sur la porte de ma cellule à Jérusalem*?

Je restai deux jours dans le village des Sauvages. Le manuscrit ofire en cet endroit la minute d'une lettre que j'écrlvois à Tun de mes amis en France. Yoici cetla lettre :

Lettre écrite de chez les Sauvages de Niagara.

Il faut que je vous raconte ce qui s'est passé hier matin chez mes hôtes. L'herbe étoit encore couverte de rosée; le ventsortoit des forêts tout parfumé , les feuilles du mûrier sauvage étoient chargées des cocons d'une espèce de ver a soie, et les plantes à

< Génie du chrUtianUme. — • Itinéraire.

4â VOYAGE

a confondu son existence avec celle de son pays; sa gloire est le patrimoine commun de la civilisation croissante ; sa renommée s'élève comme un de ces sanctuaires où coule une source intarissable pour le peuple.

Buonaparte pouvoit enrichir également le domaine public : il agissoit sur la nation la plus civilisée, la plus intelligente , la plus brave , la plus brillante de la terre. Quel seroit aujourd'hui le rang occupé par lui dans l'univers, s'il eût joint la magnanimité à ce qu'il a voit d'héroïque ; si , Washington et Buonaparte à la fois, il eût nommé la liberté héritière de sa gloire !

Mais ce géant démesuré ne lioit point complètement ses destinées à celles de ses contemporains : son génie appartenoit à l'âge moderne, son ambition étoit des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie dépassoient de beaucoup la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui siéroit mal. Tantôt il faisoit un pas avec le siècle , tantôt il reculoit vers le passé ; et , soit qu'il remontât ou suivît le cours du temps, par sa force prodigieuse il entraînoit ou repoussoit les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance -, aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien. Il avoit promis de les délivrer , et il les enchaîna ; il s'isola d'eux ; ils s'éloignèrent de lui. Les rois d'Egypte plaçoient leurs pyramides funèbres, non parmi des campagnes florissantes , mais au milieu des sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans la solitude : Buonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.

Ceux qui , ainsi que moi, ont vu le conquérant de l'Europe et le législateur de l'Amérique , détournent aujourd'hui les yeux de la scène du monde : quelques histrions , qui font pleurer ou rire, lie valent pas la peine d'être regardés.

Un stage semblable à celui qui m'avoit amené de Baltimore à Philadelphie me conduisit de Philadelphie à New-York , ville gaie, peuplée et commerçante , qui pourtant étoit bien loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui. J'allai en pèlerinage à Boston pour saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. « J'ai vu les « champs de Lexington; je m'y suis arrêté en silence, comme « le voyageur aux Thermopyles , à contempler la tombe de ces « guerriers des deux mondes, qui moururent les premiers pour « obéir aux lois de la patrie. En foulant cette terre philoso- « phique qui me disoit dans sa muette éloquence comment les M empires se perdent et s'élèvent , j'ai confessé mon néant de-

« vant les voies de la Providence, et baissé mon Tront dans la <t poussière '. »

Revenu à New-Tork , je m'embarquai sur le paquebot qui faisoit voile pour Albany , en remontant la rivière d'JIudson , autrement appelée la rivière du Nord.

Dans une note de V Essai historique , j'ai décrit une partie de ma navigation sur cette rivière, au bord de laquelle disparolt aujourd'hui, parmi les républicains de Washington, un des rois de Buonaparte , et quelque chose de plus , un de ses frères. Dans cette môme note, j'ai parlé du major André, de cet infortuné jeune homme sur le sort duquel un ami dont je ne cesse de déplorer la perte a laissé tomber de touchantes et courageuses paroles , lorsque Buonaparle étoit près de monter au trône où s'étoit assise Marie-Antoinette ».

Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift pour lequel on m'avoit donné une lettre à Philadelphie. Cet Américain faisoit la traite des pelleteries avec les tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre aux États-Unis; car les puissances civilisées se partagent sans façon , en Amérique, des terres qui ne leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu , M. Swift me fit des objections très raisonnables : il me dit que je ne pouvois pas entreprendre de prime abord , seul , sans secours, sans appui, sans recommandation pour les postes anglois, américains, espagnols, où je serois forcé de passer , un voyage de cette imporlance ; que quand j'aurois le bonheur de traverser sans accident tant de solitudes , j'arriverois à des régions glacées où je périrois de froid et de faim. Il me conseilla de commencer par m'acclimater en faisant une première course dans l'intérieur de l'Amérique, d'apprendre le sioux, l'iroquoiset l'esquimaux, de vivre quelque temps parmi les coureurs de bois canadiens et les agents de la compagnie delà baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites , je pourrois alors , avec l'assistance du gouvernement françois , poursuivre ma hasardeuse entreprise.

Ces conseils , dont je ne pouvois m'empécher de reconnoitre la justesse , me contrarioient ; si je m'en étois cru , je serois parti pour aller tout droit au pôle, comme on va de Paris à Saint-Cloud. Je cachai cependant à M. Swift mon déplaisir. Je le priai de me procurer un guide et des chevaux , afin que je me rendisse à la cataracte de INiagara , et de là à Pittsbourg , d'où je pourrois descendre

I Essai histonquCy tom. I, pag. 213, OEuvr. cotnpi. • M. de Fonlanes, Éloge de fVashingion.

rohio. J'avois toujours dans la tête le premier plan de route que je m'étois tracé.

M. Swift engagea à mon service un Hollandois qui parloit plusieurs dialectes indiens. J'achetai deux chevaux , et je me hâtai de quitter Albany.

Tout le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette ville et celui de Niagara est habité, cultivé, et traversé par le fhmeux canal de New- York ; mais alors une grande partie de ce pays étoit déserte.

Lorsqu'après avoir passé le Mohawk , je me trouvai dans des bois qui n'avoient jamais été abattus, je tombai dans une sorte d'ivresse que j'ai encore rappelée dans YEsscU historique : « J'allois « d'arbre en arbre , à droite et à gauche indifféremment , me di- (i sant en moi-même : Ici plus de chemin à suivre, plus de villes, a plus d'étroites maisons , plus de présidents , de républiques , de

«c rois Et pour essayer si j'étois enfin rétabli dans mes droits

« originels , je me livrois à mille actes de volonté qui faisoient ente rager le grand Hollandois qui me servoit de guide , et qui dans « son ame me croyoit fou «. »

Nous entrions dansles anciens cantons des six nations iroquoises. Le premier Sauvage que nous rencontrâmes étoit un jeune homme qui marchoit devant un cheval sur lequel étoit assise une Indienne parée à la manière de sa tribu. Mon guide leur souhaita le bonjour en passant.

On sait déjà que j'eus le bonheur d'être reçu par un de mes compatriotes sur la frontière de la solitude, par ce M. Violet, maître de danse chez les Sauvages. On lui payoit ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours. « Au milieu d'une forêt, on « voyoit une espèce de grange : je trouvai dans cette grange une « vingtaine de Sauvages , hommes et femmes , barbouillés comme « des sorciers, le corps demi-nu , les oreilles découpées , desplu- « mes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les na- « rines. Un petit François , poudré et frisé comme autrefois, habit « vert-pomme , veste de droguet , jabot et manchettes de mousse- « line , racloit un violon de poche , et faisoit danser Madelon Fri- « quet à ces Iroquois. M. Violet, en me parlant des Indiens, me u disoit toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il te se louoit beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet , je « n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet , tenant son « petit violon entre son menton et sa poitrine , accordoit l'instru-

» Essai historique, lom. U, pag. 417, Cffiuvr. compl.

« meiit fatal : il criait en iroquois : A vos plac^ ! et toiute la trQupe « sautoit comn^e une bande de démons '. »

C'étoit une chose assez étrange pour un disciple de Rousseau que cette introduction à la vie sauvage par un bal que donnoit à des Iroquois un ancien marmiton du général Rochambeau. Nous jcontinu&mes notre route. Je laisse maintenant parler Le ma];msqrit : je le donne tel que je le trouve , tantôt sous la forme d'un r^, tantôt sous celle d'un journal, quelquefois en leUres ou en simpîje^ annotations,

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