‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 25 sur 149 · FÊTES · texte numérisé non relu

FÊTES

La fête du blé vert arrivoit au mois de juin : on cueilloit une

m VOYAGE

certaine quantité de maïs tandis que le grain étoit encore en lait. De ce grain, alors excellent, on pétrissoit le tossomanony , espèce de gâteau qui sert de provisions de guerre ou de chasse.

Les quenouilles de maïs, mises bouillir dans de l'eau de fontaine, sont retirées à moitié .cuites et présentées à un feu sans flamme. Lorsqu'elles ont acquis une couleur roussâtre , on les égraine dans un pouiagan ou mortier de bois ; on pile le grain en l'humectant. Cette pâte , coupée en tranches et séchée au soleil , se conserve un temps infini. Lorsqu'on veut en user, il suffit de la plonger dans de l'eau , du lait de noix ou du jus d'érable ; ainsi détrempée , elfe offre une nourriture saine et agréable.

La plus grande fête des Natchez étoit la fête du feu nouveau ; espèce de jubilé en l'honneur du soleil à l'époque de la grande moisson : le soleil étoit la divinité principale de tous les peuples voisins de l'empire mexicain.

Un crieur public parcouroit les villages , annonçant la cérémo-* nie au son d'une conque. Il faisoit entendre ces paroles :

« Que chaque famille prépare des vases vierges, des vêtements *< qui n'ont point été portés ^ qu'on lave les cabanes ; que les vieux « grains, les vieux habits, les vieux ustensiles, soient jetés et ti brûlés dans un feu commun au milieu de chaque village ^ que « les malfaiteurs reviennent : les Sachems oublient leurs crimes. »

Cette amnistie des hommes , accordée aux hommes au moment où la torro leur prodigue ses trésoi's , cet appel général des heureux et des infortunés , des innocents et des coupables, au grand banquet de la nature, étoient un reste touchant de la simplicité primitive de la race humaine.

Le crieur reparoissoit le second jour, prescrivoit un jeûne de soixante-douze heures, une abstinence rigoureuse de tout plaisir, et ordonnoit en même temps la médecine des purificatmis. Tous les Natchez prenoient aussitôt quelques gouttes d'une racine qu'ils appeloient ta racine de sang. Cette racine appartient à une espèce de plantain ] elle distille une liqueur rouge , violent émétique. Pendant les trois jours d'abstinence et de prière , on gardoit un profond silence ] on s'efforçoit de se détacher des choses terrestres pour s'occuper uniquement de Celui qui mûrit le fruit sur l'arbre et le blé dans l'épi.

A la fin du troisième jour , le crieur proclamoit l'ouverture de la fête, fixée au lendemain.

A peine l'aube avoit-elle blanchi le ciel , qu'on voyoit s'avancer,

par les chemins brillants de rosée, les jeunes filles, les jeunes guerriers, les matrones et les Sachems. Le temple du soleil , grande cabane qui ne recevoit le jour que par deux portes, Tune du côté de l'occident et Tautre du côté de l'orient , étoit le lieu du rendezvous : on ouvroit la porte orientale ; le plancher et les parois intérieures du temple étoient couverts de nattes fines , peintes et ornées de différents hiéroglyphes. Des paniers rangés en ordre dans le sanctuaire renfermoient les ossements des plus anciens chefs de la nation , comme les tombeaux dans nos églises gothiques.

Sur un autel , placé en face de la porte orientale de manière à recevoir les premiers rayons du soleil levant , s'élevoit une idole représentant un chouchouacha. Cet animal , de la gro^ur d'un cochon de lait, a le poil du blaireau , la queue du rat , les pattes du singe 5 la femelle porte sous le ventre une poche où elle nourrit ses petits. A droite de l'image du chouchouacha étoit la figure d'un serpent à sonnettes, à gauche un marmouset grossièrement sculpté. On entretcnoit dans un vase de pierre, devant les symboles, un feu d'écorce de chêne qu'on ne laissoit jamais éteindre, excepté la veille de la fête du feu nouveau ou de la moisson ; les prémices des fruits étoient suspendues autour de l'autel, les assistants ordonnés ainsi dans le temple :

Le Grand-Chef ou le Soleil , à droite de l'autel ; à gauche ^ la Femme-Chef, qui , seule de toutes les femmes, avoit le droit de pénétrer dans le sanctuaire. Auprès du Soleil se rangeoient successivement les deux chefs de guerre , les deux offioiors pour l«s traités et les principaux Sachems \ à côté de la Femme-Chef s'asseyoient l'édile ou l'inspecteur des travaux publics, les quatre hérauts des festins et ensuite les jeunes guerriers. A terre, devant l'autel, des tronçons de cannes séchées, couchés obliquement les uns sur les autres jusqu'à la hauteur de dix-huit pouces, traçoient des cercles concentriques dont les différentes révolutions embrassoient, en s'éloignant du centre, un diamètre de douze à treize pieds.

Le grand-prétre , debout au seuil du temple, tenoit les yeux attachés sur l'orient. Avant de présider à la fête , il s'étoit plongé trois fois dans le Mississipi. Une robe blanche d'écorce de bouleau l'enveloppoit et se rattachoit autour de ses reins par une peau de serpent. L'ancien hibou empaillé, qu'il portoitsur sa tête, avoit fait place à la dépouille d'un jeune oiseau de cette espèce. Ce prêtre frottoit lentement , l'un contre l'autre , deux morceaux de bois sec I et prononçoit à voix basse des paroles magiques. A ses côtés.

deux acolytes soulevoient par les anses deux coupes remplies d^une espèce de sorbet noir. Toutes les femmes , le dos tourné à l'orient, appuyées d'une main sur leur crosse de labour, de l'autre tenant leurs petits enfants, décrivoient en dehors un grand cercle à la . porte du temple.

Cette cérémonie avoit quelque chose d'auguste : le vrai Dieu se fait sentir jusque dans les fausses religions *, l'homme qui prie est respectable; la prière qui s'adresse à la Divinité est si sainte de sa nature , qu'elle donne quelque chose de sacré à celui-là même qui la prononce, innocent, coupable ou malheureux. C'étoit un touchant spectacle que celui d'une nation assemblée dans un désert à l'époque de la moisson , pour remercier le Tout-Puissant de ses bienfaits , pour chanter ce Créateur qui perpétue le souvenir de la création , en ordonnant chaque matin au soleil de se lever sur le monde.

Cependant un profond silence régnoit dans la foule. Le grand- • prêtre observoit altentivement les variations du ciel. Lorsque les couleui's de l'aurore , muées du roseau pourpre, commcnçoient à être traversées des rayons d'un feu pur, et devenoientdeplusen plus vives, le prêtre accéléroit la collision des deux morceaux do bois sec. Une mèche soufrée de moelle de sureau étoit préparée afin de recevoir l'étincelle. Les deux maîtres de cérémonie s'a vançoient à pas mesurés l'un vers le Grand-Chef, l'autre vers la Femme- Chef. De temps en temps, ils s'inclinoient; et s'arrêtant enfin devant le Grand Chef et devant la Femme-Chef, ils demcuroient complètement immobiles.

Des torrents de flamme s'échappoient de l'orient, et la portion supérieure du disque du soleil se montroit au-dessus de l'horizon. A l'instant le grand-prêtre pousse i'oah sacré ; le feu jaillit du bois échauffé par le frottement, la mèche soufrée s'allume ; les femmes, en dehors du temple , se retournent subitement et élèvent toutes à la fois vers l'astre du jour leurs enfants nouveau-nés et la crosse du labourage.

Le Grand-Chef et la Femme-Chef boivent le sorbet noir que leur présentent les maîtres de cérémonie; le jongleur communique le feu aux cercles de roseaux : la flamme serpente en suivant leur spirale. Des écorces de chêne sont allumées sur l'autel , et ce feu nouveau donne ensuite une nouvelle semence aux foyers éteints du village. Le Grand-Chef entonne l'hymne au soleiL

Les cercles de roseaux étant consumés et le cantique achevé , la Femme-Chef sortoit du temple , se mettoit à la tête des femmes ,

qui , toutes rangées à la Ole , se rendoient au champ commun de la moisson. Il n'étoit pas permis aux hommes de les suivre. Elles alloient cueillir les premières gerbes de maïs pour les offrir au temple , et pétrir avec le surplus les pains azymes du banquet de ' la nuit.

Arrivées aux cultures , les femmes arrachoient dans le carré attribué à leur famille un certain nombre des plus belles gerbes de maïs; plante superbe dont les roseaux de sept pieds de hauteur, environnés de feuilles vertes et surmontés d'un rouleau de grains dorés, ressemblent à ces quenouilles entourées de rubans que nos paysannes consacrent dans les églises de village. Des milliers de grives bleues , de petites colombes de la grosseur d*un merle » des oiseaux de rizière , dont le plumage gris est môle de brun , se posent sur la tige des geri}es , et s'envolent à l'approche dés moissonneuses américaines, entièrement cachées dans les avenues des ^ grands épis. Les renards noirs font quelquefois des ravages considérables dans ces champs.

Les femmes revenoient au temple, portant les prémices en faisceau sur leurs têtes; le grand-prétre recevoit l'oArande, et la déposoit sur l'autel. On fermoit la porte orientale du sanctuaire , et l'on ouvroit la porte occidentale.

Rassemblée à cette dernière porte lorsque le jour alloit clore, la foule dessinoit un croissant dont les deux pointes étoient tournées vers le soleil; les assistants, le bras droit levé, présentoient les pains azymes à l'astre de la lumière. Le jongleur ohanioit l'hymne du soir; c'étoit l'éloge du soleil à son coucher : ses rayons naissants avoient fait croibre le maïs, ses rayons mourants avoient sanctiûé les gflleaux formés du grain de la gerbe moissonnée.

La nuit venue, on allumoit des feux; on faisoit rôtir des oursons, lesquels, engraissés de raisins sauvages, offroient à cette époque de l'année un mets excellent. On mettoit griller sur les charbons des dindes de savanes, des perdrix noires, des espèces de faisans plus gros que ceux d'Europe ; ces oiseaux ainsi préparés s'appeloieut la nourriture des hommes blancs. Les boissons et les fruits servis à ces repas étoient l'eau de smilax , d'érable, de plane, de noyer blanc, les pommes de mai , les plaquemlnes, les noix. La plaine resplendissoit de la flamme des bûchers; on entendoit de toutes parts les sons du chichikoué , du tambourin et du flfre , mêlés aux voix des danseurs et aux applaudissements de la foule.

Dans ces fêles, si quelque infortuné relire à l'écart promenoit

ses regards sur les jeux de la plaine , un Sachem Talloit chercher^ et s'informoit de la cause de sa tristesse ; il guérissoit ses maux , s'ils u'étoient pas sans remède , ou les soulageoitdu moins, s'ils étoient de nature à ne pouvoir finir.

La moisson du maïs se fait en arrachant les gerbes, ou en les coupant à deux pieds de hauteur sur leur tige. Le grain se conserve dans des outres ou dans des fosses garnies de roseaux. On garde aussi les gerbes entières ; on les égraine à mesure que Ton en a besoin. Pour réduire le maïs en farine, on le pile dans un mortier ou on Técrase entre deux pierres. Les Sauvages usent aussi de moulins à bras achetés des Européens.

La moisson de la folle-avoine ou du riz sauvage suit immédiatement celle du maïs. J'ai parlé ailleurs de cette moisson ■.

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