‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 4 sur 149 · LES ONONDAGAS · texte numérisé non relu

LES ONONDAGAS

Nous étions arrivés au bord du lac auquel les Oqondagas , peuplade iroquoise , ont donné leur nom. Nos chevaux avoient besoin de repos. Je choisis avec mon HoUandois un lieu propre à étal^ir notre camp. Nous en trouvâmes un dans une gorge de vallée , à l'endroit où une rivière sort en bouillonnant du lac. Cette rivière n'a pas couru cent toises au nord en directe ligne qu'elle se replie à Test , et court parallèlement au rivage du lac , en dehors des rochers qui servent de ceinture à ce dernier.

Ce fut dans la courbe de la rivière que nous dressâmes notre appareil de nuit : nous fichâmes deux hauts piquets en terre ; nous plaçâmes horizontalement dans la fourche de ces piquets une loijigue perche ; appuyant des écorces de bouleau , un bout sur le sol , l'autre bout sur la gaule transversale, nous eûmes un toit digne de notre palais. Le bûcher de voyage fut allumé pour faire c\iyre notre souper et chasser les maringouins. Nos selles nous seryqieipt d'oreiller sous Vajoupa, et nos manteaux de couverture.

Nous attachâmes une sonnette au cou de no^ chevaux , et nqifs les lâchâmes dans les bois : par un instinct admirable, ces animaux ne s'écartent jamais assez loin pour perdre de vue le feu que leurs maîtres allument la nuit , afin de chasser les insectes et de se 4^ fendre des serpents.

Du fond de notre hutte , nous jouissions d'ane vue pittorosçiue.: devant nous s'étendoit le lac assez étroit et bordé de forets et de rochers ; autour de nous , la rivière , enveloppant notre presqu^tle de ses ondes vertes et limpides, balayoit ses rivages avec, impétuosité.

Il n'étoit guère que quatre heures après midi lorsque notre établissement fut achevé : je pris mon fusil et j'allai ener dans les environs. Je suivis d'abord le cours de la rivière : mes recherches

> Mnérob-ef ton. UI, pag. 105, OBurr. compl.

botaniques ne furent pas heureuses ; les plantes étoient peu variées. Je remarquai des familles nombreuses de plantago virginica , et de quelques autres beautés de prairies , toutes assez communes : je quittai les bords de la rivière pour les côtes du lac , et je ne fus pas plus chanceux ; à l'exception d'une espèce de rhododendrum , je ne trouvai rien qui valût la peine de m'arréter : les fleurs de cet arbuste , d'un rose vif, faisoient un effet charmant avec l'eau bleue du lac où elles se miroient , et le flanc brun du rocher dans lequel elles enfonçoient leurs racines.

Il y avoit peu d'oiseaux : je n'aperçus qu'un couple solitaire qui voltigeoit devant moi , et qui sembloit se plaire à répandre le mouvement et l'amour sur l'immobilité et la froideur de ces sites. La couleur du mâle me fit reconnoître l'oiseau blanc, ou le passer ^ nivalii des ornithologistes. J'entendis aussi la voix de cette espèce d'orfraie que l'on a fort bien caractérisée par cette définition : strix exclamator. Cet oiseau est inquiet comme tous les tyrans : je me fatiguai vainement à sa poursuite.

Le vol de cette orfraie m'avoit conduit à travers les bois jusqu'à un vallon resserré par des collines nues et pierreuses. Dans ce lieu extrêmement retiré, on voyoit une méchante cabane de Sauvage, bâtie à mi-côte entre les rochers : une vache maigre paissoit dans un pré au-dessous.

J'ai toujours aimé ces petits abris : l'animal blessé se tapit dans un coin ^ l'infortuné craint d'étendre au dehors avec sa vue des sentiments que les hommes repoussent. Fatigué de ma course , je m'assis au haut du coteau que je fwrcourois , ayant en face la hultc indienne sur le coteau opposé. Je couchai mon fusil auprès de moi, et je m'abandonnai à ces rêveries dont j'ai souvent goûté le charme.

J'avois à peine passé ainsi quelques minutes que j'entendis des voix au fond du vallon. J'aperçus trois hommes qui conduisoient cinq ou six vaches grasses. Après les avoir mises paître dans les prairies , ils marchèrent vers la vache maigre, qu'ils éloignèrent à coups de bâton.

L'apparition de ces Européens dans un lieu si désert me flit extrêmement désagréable -, leur violence me les rendit encore plus importuns. Ils chassoient la pauvre bête parmi les roches en riant aux éclats, et en l'exposant à se rompre les jambes. Une femme sauvage, en apparence aussi misérable que sa vache, sortit de la hutte isolée, s'avança vers l'animal effrayé, l'appela doucement et lui offrit quelque chose à manger. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement de joie. Les colons me-

nacèrent de loin l'Indienne , qui revint à sa cabane. La vache la suivit. Elle s'arrêta à la porte, où son amie la flattoit de la main, tandis que Tanimal reconnoissant léchoit cette main secourable. Les colons s'étoient retirés.

Je me levai : je descendis de la colline , je traversai le vallon \ et remontant la colline opposée , j'arrivai a la hutte, résolu de réparer, autant qu'il étoit en moi, la brutalité des hommes blancs. La vache m'aperçut et fit un mouvement pour fuir; je m'avançai avec précaution , et je parvins , sans qu'elle s'en all&t , jusqu'à l'habitation de sa maîtresse.

L'Indienne étoit rentrée chez elle. Je prononçai le salut qu'on m'avoit appris : Siègoh ! Je suis venu. L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : Vous êtes venu! ne répondit rien. Je jugeai que la visite d'un de ses tyrans lui étoit importune. Je me mis alors, à mon tour, à caresser la vache. L'Indienne parut étonnée : je vis sur son visage jaune et attristé des signes d'attendrissement et presque de gralitude. Ces mystérieuses relations de l'infortune remplirent mes yeux de larmes : il y a de la douceur a pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.

Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, comme si elle craignoit que je ne cherchasse à la tromper \ elle fit ensuite quelques pas, et vint elle-même passer sa main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.

Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglois, car j'avois épuisé mon indien : «Elle est bien maigre! n L'Indienne repartit aussitôt en mauvais anglois : « Elle mange fort peu. » She eau very lUUe, « On l'a chassée rudement, »» repris-je. Et la femme me répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux , both. » Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous?» Elle répondit : « Cette prairie étoit à mon mari qui est mort. Je n'ai u point d'enfants, et les blancs mènent leurs^ vaches dans ma « prairie. »»

Je n'avois rien à offrir à cette indigente créature : mon dessein eût été de réclamer la justice en sa faveur; mais à qui m'adresser dans un pays où le mélange des Européens et des Indiens rendoit les autorités confuses, où le droit de la force enlevoit l'indépendance au Sauvage, et où l'homme policé, devenu à demi sauvage , avoit secoué le joug dfe l'autorité civile?

Nous nous quittâmes moi et l'Indienne, après nous être serré la main. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris

al tOYAGE

fioint , et qui étoient sans doute des souhaits de prospérité pour l'étranger. S'ils n'ont pas été entendus du Ciel , ce n'est pas la faute de celle qui prioit , mais la faute de celui pour qui la prière étoit offerte : toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur , comme toutes les terres ne portent pas également des mois- ^ns.

Jfe retournai à mon ajoupa , où je fis un assez triste souper. La i^irée Ait inagnifique ; le lac, dans un repos profond , n'avoit pas litie ride sur ses flots ; la rivière baignoit en murmurant notre presqu'île , que décoroient de faux ébéniers non encore défleuris ; rëiséau nommé coucou des Carolines répétoit son chant monotone : nbus Tentendions tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que rbiseàti changeoit le lieu de ses appels amoureux.

Le lendemain , j'allai avec mon guide rendre visite au premier Sàchem des Onondagas, dont le village n'étoit pas éloigné. Nous arrivâmes à ce village à dix heures du matin. Je fus environné aussitôt d'une foule de jeunes Sauvages , qui me parloient dans leur langue , en y mêlant des phrases angloises et quelques mots fi*ançois : ils faisoient grand bruit et avoient l'air fort joyeux. Ces tribus indiennes , enclavées dans les défrichements des blancs , ont pris quelque chose dé nos moeurs : elles onl des fehévaux et des troupeaux ^ leurs cabanes sont remplies de meubles et d'ustensiles achetés d'uii côié à Québec , à Montréal , à ISTiagarà , au Détroit, de l'autre dans les villes des États-Unis.

Le Sachem des Onondagas étoit un vieil Iroquois dans toute la rigueur du inol ; sa personne gardoit le souvenir des anciens usages eldes anciens temps du désert : grandes oreilles découpées , perle pendant au hèz ^ visage bariolé de diverses couleurs , petite touflb de cheveux sur le sommet de la tête , tunique bleue , manteau de peau , ceinture de cuir avec le couteau de scalpe et je casse-tête , bras tatoués , mocâssines aux pieds , chapelet ou collier de porcelaines à la main.

Il me reçut bien , et me fit asseoir sur sa natte. Les jeunes gens s'emparèrent de mon fusil; ils en démontèrent la batterie avec une adresse surprenante , et replacèrent les pièces avec la même dextérité : c'étoit un simple fusil de chasse à deux coups.

Le Sachem parloit anglois et entendoit le françoisj mon interprète sa voit l'iroquois, de sorte que la conversation fut facile. Entre autres choses le vieillard me dit que , quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, elle l'avoit toujours estimée. Il m'assura que les Sauvages ne cessoient de regretter les

François ; il se pkignoit des Américains , qui bientôt ne laisseroient pas aux peuples dont les ancêtres les avoient reçus , assez de terre pour couvrir leurs os.

Je parlai au Sacbem de la détresse de la veuve indienne : il me dit qu'en effet cette femme étoit persécutée , qu'il avoit plusieurs fois sollicité à son sujet les commissaires américains , mais qu'il n'en avoit pu obtenir justice ; il ajouta qu'autrefois les Iroquois se la seroient faite.

Les femjnes indiennes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière vertu sauvage qui soit restée aux Indiens, au milieu des vices de la civilisation européenne. On sait quelle étoit autrefois cette hospitalité ; une fois reçu dans une cabane, on devenoit inviolable; le foyer avoit la puissance de l'autel ^ il vous rendoit sacré. Le maître de ce foyer se fût fait tuer avant qu'on touchât à un seul cheveu de votre tête.

Lorsqu'une tribu chassée deses bois , ou lorsqu'un homme venoit demander l'hospitalité , l'étranger conunençoit ce qu'on appeloit la danse du suppliant. Cette danse s'exécutoit ainsi :

Le suppliant avançoit quelques pas , puis s'arrôtoit en regardant le supplié et reculoit ensuite jusqu'à sa première position. Alors les h6tes entonnoient le chant de l'étranger : «< Voici l'étranger, « voici l'envoyé du Grand-£sprit. » Après le chant , un enfant alloit prendre la main de l'étranger pour le conduire à la cabane. Lorsque l'enfant touchoit le seuil de la porte , il disoit : « Yoici « l'étranger! > et le chef de la cabane répondoit : » Enfant, introduis « l'bonune dans ma cabane. » L'étranger, entrant alors sous la protection de l'enfant, alloit, conune chez les Grecs, s'asseoir sur la cendre du foyer. On lui présentoit le calumet dç paix ; il fumoit trois fois , et les femmes disoient le chant de la consola^ tion : « L'étranger a retrouvé une mère et une femme : le soleil u se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant. »

On remplissoit d'eau d'érable une coupe consacrée : c'étoit une calebasse ou un vase de pierre qui reposoit ordinairement dans le coin de la cheminée, et sur lequel on mettoit une couronne de fleurs. L'étrmger buvoit la moitié de l'eau , et passoit la coupe à son hôte , qui acbevoit de la vider.

Le lendemain de ma visite au chef des Onondagas, je continuai mon voyage. Ce vieux chef s'étoit trouvé à la prise de Québec : il «voit assisté à la mort du général Wolf . Et moi qui sortois de la hutte d'un sauvage , j'étois nouvellement échappé du palais de Versailles , et je venois de m'asseoir à U table de Washington.

â6 VOYAGE

A mesure que nous avancions vers Niagara , la route , plus pénible , étoil à peine tracée par des abatis d'arbres : les troncs de ces arbres servoient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans les fondrières. La population américaine se portoit alors vers les concessions de Génésée. Les gouvernements des États-Unis vendoient ces concessions plus ou moins cher, selon la bonté du sol , la qualité des arbres, le cours et la multitude des eaiix.

Les défrichements ofljpoient un curieux mélange de l'état de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avoit jamais retenti que des cris du Sauvage et des bruits de la bote fauve , on rencontroit une terre labourée ; on apercevoit du môme point de vue la cabane d'un Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà achevées, rappeloient la propreté des fermes angloises et holiandoises ; d'autres n'étoient qu'à demi terminées, et n'a voient pour toit que le dôme d'une futaie.

J'étois reçu dans ces demeures d'un jour; j'y trouvois souvent une famille charmante, avec lous les agréments et toutes les élégances de l'Europe; des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, tout cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir , lorsque les serviteurs étoien t revenus des bois ou des champs , avec la cognée ou la charrue , on ouvroit les fenêtres ; les jeunes filles de mon hôte chantoient, en s'accompagnant sur le piano , la musique de Paësiello et de Cimarosa , à la vue du désert, et quelquefois au murmure lointain d'une cataracte.

Dans les terrains les meilleurs s'établissoient les bourgades. On ne peut se faire une idée du sentiment et du plaisir qu'on éprouve en voyant s'élancer la flèche d'un nouveau clocher du sein d'une vieille fOFÔt américaine. Gomme les mœurs angloises suivent partout les Ânglois , après avoir traversé des pays où il n'y avoit pas trace d'habitants, j'apercevois l'enseigne d'une auberge qui pendoit à une branche d'arbre sur le bord du chemin , et que balançoit le vent de la solitude. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontroient à ces caravansérails ; mais la première fois que je m'y reposai , je jurai bien que ce seroit la dernière.

Un soir, en entrant dans ces singulières hôtelleries, je restai stupéfait à l'aspect d'un lit immense, bâti en rond autour d'un po« teau ; chaque voyageur venoit prendre sa place dans ce lit, les pieds au poteau du centre, la tête à la circonférence du cercle, de manière que les dormeurs étoient rangéssymétriquement comme les rayons d'une roue ou les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis pourtant dans cette machine, parce-

EN AMÉMQUE. 57

que je n'y voyois personne. Je commençois à m'assoupir lorsque je sentis la ja*mbe d'un homme qui se glissoit le long de la mienne : c'éioit celle de mon grand diable de Hollandois qui s'étendoit auprès de moi. Je n'ai jamais éprouvé une plus grande horreur de ma vie. Je sautai dehors de ce cabas hospitalier, maudissant cordialement les bons usages de nos bons, aïeux. J'allai dormir dans mon manteau au clair de la lune : cette compagne de la couche du voyageur n'avoit rien du moins que d'agréable, de frais et de pur.

Le manuscrit manque ici, ou plutôt ce qu*il contenoit a été inséré dans mes autres ouvrages. Après plusieurs jours de marche , j'arrive à la rivière Génésée ; je vois de l'autre côté de cette rivière la merveille du serpent à sonnettes attiré par le son d'une flûte ' \ plus loin je rencontre une famille sauvage, et je passe la nuit avec celte famille à quelque distance de la chute du Niagara. On retrouve l'histoire de cette rencontre , et la description de cette nuit , dans YEssai historique et dans le Génie du Christianisme.

Les Sauvages du saut du Niagara, dans la dépendance des Anglois, étoient chargés de la garde de la frontière du Haut-Canada de ce côté. Ils vinrent au-devant de nous armés d'arcs et de flèches, et nous empêchèrent de passer.

Je fus obligé d'envoyer le Hollandois au fort Niagara chercher une permission du commandant pour entrer sur les terres de la domination britannique^ cela me serroit un peu le cœur, car je songeois que la France avoit jadis commandé dans ces contrée. Mon guide revint avec la permission : je la conserve encore^ elle est signée : Le capitaine Gordon, N'est-il pas singulier que j'aie retrouvé le même nom anglois sur la porte de ma cellule à Jérusalem'?

Je restai deuiL jours dans le village des Sauvages. Le manuscrit oflre en cet endroit la minute d'une lettre que j'écrivois à Tun de mes amis en France. Voici cette, lettre :

Lettre écrite de chez les Sauvages de Niagara.

Il faut que je vous raconte ce qui s'est passé hier matin chez mes hôtes. L'herbe étoit encore couverte de rosée ^ le ventsortoit des forêts tout parfumé , les feuilles du mûrier sauvage étoient chargées des cocons d'une espèce de ver à soie , et les plantes à

> Génie du Chi-Utianitme. — * Itinéraire.

coton da pays, renversant leurs capsules épanouies , ressembloient à des rosiers blancs.

Les Indiennes s'occupoient de divers ouvrages , réunies ensem* ble au pied d'un gros hêtre pourpre. Leurs plus petits enfants étoient suspendus dans des réseaux aux branches de l'arbre : la brise des bois berçoit ces couches aériennes d'un mouvement presque insensible^ Les mères se levoient de temps en temps pour voir si leurs enfants dormoient , et s'ils n'avoient point été réveillés par une multitude d'oiseaux qui chantoient et voltigeoient à l'entour. Cette scène étoit charmante.

Nous étions assis à part , l'interprète et moi , avec les guerriers , au nombre de sept ; nous avions tous une grande pipe à la bouche : deux ou trois de ces Indiens parloient anglois.

A quelque distance, de jeunes garçons s'ébattoient; mais au milieu de leurs jeux, en sautant, en courant, en lançant des balles , ils ne prononçoient pas un mot. On n'entendoit point l'étourdissante criailierie des enfants européens ; ces jeunes Sauvages bondissoient comme des chevreuils , et ils étoient muets comme eux. Un grand garçon de sept ou huit ans, se détachant quelquefois de la troupe , venoît téter sa mère et fetoumoit jouer avec ses camarades.

L'enfant n'est jamais sevré de force -, après s'être nourri d'autres aliments , il épuise le sein de sa mère , comme la coupe que l'on vide à la fin d'un banquet. Quand la nation entière meurt de faim , l'enfant trouve encore au sein maternel une source de vie. Cette coutume est peut-être une des causes qui empêchent les tribus américaines de s'accrottre autant que les familles européennes.

Les pères ont parlé aux enfants et les enfants ont répondu aux pères : je me suis fait rendre compte du colloque par mon HoUandois. Voici ce qui s'est passé :

Un sauvage d'une trentaine d'années a appelé son fils et l'a invité à touter moins fort ; l'enfont a répondu : C'est raisonnabie, £t sans faire ce que le père lui disoit , il est retourné au jeu.

Le grand-père de l'enfant l'a appelé à son tour , et lui a dit : Fais cela; et le petit garçon s'est soumis. Ainsi l'enfant a désobéi à son père qui le prioU, et a obéi à son aïeul qui lui commandoii. Le père û*est presque rien pour l'enfant.

On n'inflige jamais une punition à celui-ci ^ il ne reconnott que Tautorité de l'ftge et celle de sa mère. Un crime réputé affreux et sans exemple parmi les Indiens, est celui d'un fils rebdie à sa mère. Lorsqu'elle est devenue vieille , il la nourrit.

A regard du père, tant qa'il est jeune 4 Tentent ne le compte pour rien ; mais lorsqu'il avance dans la vie , son fils Thonore , non comme père , mais comme vieillard , c'est-àndire comme un homme de bons conseils et d'expérience.

Cette manière d'élever les enfants dans toute leur kidépeiH dance devroit lès rendre sujets à l'humeur et aux caprices; ce* pendant les enfants des Sauvages n'ont ni caprices , ni humeur^ parcequ'ils ne désirent que ce qu'ils savent pouvoir obtenir^ S'il arrive à un enfant de pleurer pour quelque cbosé que sa mère n'a pas , on lui dit d'aller p^etldre cette chose où ii l'a vue \ or , comme il n'est pas le plus fort et qu'il sent sa fœblesse^ il oublie l'objet de sa convoitise. Si l'enfant Sauvage n'obéit à personne, personne ne lui obéit : tout le secret de sa gaité, ou de sa raison, est là.

Les enfants indiens ne se querellent point, ne se battent point : ils ne sont ni bruyants, ni tracasslers, ni hargneux-, ils ont dans l'air je nesaisquoi de sérieux comme le bonheur , de noble comme l'indépendance.

Nous ne pourrions pas élever ainsi notre jeunesse \ il nous faudroit commencer par nous défaire de nos vices : or, nous trouvons plus aisé de les ensevelir dans le cœur de hos etifànts , prenant soin seulement d'empêcher ces vices de paroître au dehors.

Quand le jeune Indien sent naître en lui le goût de la pêche , de la chasse, de la guerre , de la politique, il étudie idt imite les arts qu'il Voit pratiquer à son père ; il apprend alors ft coudre un canot, à tresser un filet , à manier l'arc , le fusil, le casse^ête, ht hache, à couper un arbre, à bâtir une hutte, à expliquer les tat^ Hers. Ce qui est un amusement pour le Qls devient une aiito^ rite pour le père : le droit de la force et dé l'intelligence de celui-ci est reconnu , et ce droit le conduit peu à peu au pouvoir du Sachem.

Les filles jouissent de la m^e liberté que tes gar^tis : dlés font à peu près ce qu'elles veulent, mnis elles restent davahtagli avec leurs tnèrës , qui leur enseignent les travaux du ménage. Lorsqu'une Jeune Indietthe a mal agi , sa mère se cbntehte de lui jeter des gouttes d'eaii au visage et de lui dire : Tu me déskonores. Ce reproche manque rarement son effet.

Nous sommes restés jusqu'à midi à ta porté de la cabane : le soleil éloit devehu brillant. Un de nos hôtes s'est avancé vere les petits garcbns et leur a dit : Enfants ^ le goteiivous mangera la téte^ altez rformir. Ils se sont tous écriés : Cetu jmte. Et pout toute

réponse d'obéissance , ils ont continué de jouer, après être convenus que le soleil leur mangeroit la tète.

Mais les femmes se sont levées, l'une montrant de la sagamité dans un vase de bois , l'autre un fruit favori , une troisième déroulant «ne liatte pour se coucher : elles ont appelé la troupe obatieéé, en joignant à chaque nom un mot de tendresse. A l'instant , les enfants ont volé vers leurs mères comme une couvée d'diseimx. -Les femmes les ont saisis en riant , et chacune d'elles a emporté avec asai&i de peine son fils, qui mangeoitdans les hvB» maternels ce qu'on venoit de lui donner.

Adieu : je ne sais si cette lettre écrite du milieu des bois vous arflyelu jamais. :

Je me rendis du village des Indiens à la cataracte du Niagara : la description de ceUe^ Cataracte , placée k la fin d'Aiala , est trop connue pour la reproduire ; d'ailleurs , elle fait encore partie d'une note deVEssai historique : mais il y a dans cette même note quelques détails si intimement liés à l'histoire de mon voyage , que je ch)is devoir les répéter ici.

A la eataraScte du Niagara , l'échelle indienne qui s'y trouvoit jadis étant rompue, je voulus, en dépit des représentations de mon guide , n^e rendre au bas de la chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente. Malgré les rugissements de la cataracte et l'abîme eflhiyant qui bouillonnoit au-dessous de moi , je conservai ma tête et parvins à une quarantaine de pieds du fond. Mais ici le rocher lisse et vertical n'offroit plus ni racines ni fentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par la main à toute ma longueur, ne pouvant ni remonter, ni descendre , sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu de lassitude sous le poids de mon corps , et voyant la mort inévitaUe. n y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai alors , suspendu sur le gouffre de Niagara. Enfin mes mains s'ouvrirent, et je tombai. Par le bonheur le plus inouï, je me trouvai sur le roc vif, où j'aurois dû me briser cent fois , et cependant je ne me sentois pas grand mal ; j'étois à un demi-pouce de Tabime , et je n'y avois pas roulé : mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étois pas quitte à aussi bon marché que je Tavois cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche , je Tavois cassé au-dessous du coude.

EN AMÉRIQUE. 6l

Mon guide, qui me regardoit d'en haut et auquel je fis signe , courut chercher quelques Sauvages qui , avec beaucoup de peine , me remontèrent avec des cordes de bouleau et me transportèrent chez eux.

Ce ne fut pas le seul risque que je courus à Niagara : en arrivant , je m'étois rendu à la chute , tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras. Tandis que je me penchois pour regarder en bas, un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins; le cheval s'efiraie, recule en se cabrant et en approchant du gouffre. Je ne puis dégager mon bras des rênes, et le cheval , toujours plus effarouché, m'entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittoient la terre, et, accroupi sur le bord de Tabîme, il ne s'y tenoit plus que par force de reins. C'en étoit fait de moi , lorsque l'animal , étonné lui-même du nouveau péril , fait un effort , s'abat en dedans par une pirouette , et s'élance à dix pieds loin du bord'.

Je n'avois qu'une simple fracture au bras : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma guérison. Mon Hollandois ne voulut pas aller plus loin ; je le payai , et il retourna chez lui. Je fis un nouveau marché avec des Canadiens de Niagara , qui avoient une partie de leur famille à Saint-Louis des Illinois , «ur le Mississipi.

Le manuscrit présente maintenant un aperçu général des lacs du Canada.

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