‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 38 sur 149 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

Chez les Sauvages , tout porte les armes, hommes, femmes et enfants; mais le corps des combattants se compose en général du cinquième de la tribu.

Quinze ans est l'âge légal du service militaire. La guerre est la grande affaire des Sauvages et tout le fond de leur politique ; elle a quelque chose de plus légitime que la guerre chez les peuples civilisés, parcequ'elle est presque toujours déclarée pour l'existence même du peuple qui l'entreprend : il s'agit de conserver des pays de chasse ou des terrains propres à la culture. Mais, par la raison même que l'Indien ne s'applique que pour vivre à l'art qui lui donne la mort, il en résulte des fureurs implacables entre les tribus; c'est la nourriture de la fomille qu'on se dispute. Les haines deviennent individuelles : comme les armées sont peu nombreuses, comme chaque ennemi connoit le nom et le visage de son ennemi, on se bat encore avec acharnement par des antipathies de caractère, et par des ressentiments particuliers; ces enfants du

même désert portent dans leurs querelles étrangères quelque chose de ranimosité des troubles civils.

A cette première et générale cause de guerre parmi les Sauvages, viennent se mêler d'autres raisons de prises d'armes, tirées de quelque motif superstitieux , de quelques dissensions domestiques, de quelque intérêt né du commerce des Européens. Ainsi , tuer des femelles de castor étoit devenu , chez les hordes du nord de l'Amérique , un sujet légitime de guerre.

La guerre se dénonce d'une manière extraordinaire et terrible. Quatre guerriers, peints en noir de la tête aux pieds, se glissent dans les plus profondes ténèbres chez le peuple menacé : parvenus aux portes des cabanes , ils jettent au foyer de ces cabanes un casse-tête peint en rouge', sur le pied duquel sont marqués, par des signes connus des Sachems, les motifs des hostilités : les premiers Romains langoient une javeline sur le territoire ennemi. Ces hérauts d'armes indiens disparoissent aussitôt dans la nuit comme des fantômes, en poussant le fameux cri ou woop de guerre. On le forme en appuyant une main sur là bouche et frappant les lèvres, de manière à ce que le son échappe en tremblotant, tantôt plus sourd , tantôt plus aigu , se termine par une espèce de rugissement dont il est impossible de se faire une idée.

La guerre dénoncée , si l'ennemi est trop foible pour la soutenir, il fuit; s'il se sent fort, il l'accepte : commencent aussitôt les préparatifs et les cérémonies d'usage.

Un grand feu est allumé sur la place publique, et la chaudière de la guerre placée sur le^ bûcher : c'est la marmite du janissaire. Chaque combattant y jette quelque chose^de ce qui lui appartient.* On^ plante aussi deux poteaux où l'on suspend des nèches, des casse-tête et des plumes, le tout peint en rouge. Les poteaux sont placés au septentrion, à l'orient, au midi ou à l'occident de la place publique, selon le point géographique d'où la bataille doit venfr.

Gela fait, on présente aux guerriers la médecine de la guerre, vomitif violent délayé dans deux pintes d'eau qu'il faut avaler d'un trait. Les jeûnas gens se dispersent aux environs, mais sans trop s'écarter. Le chef qui doit les commander, après s'être frotté le cou et le visage de graisse d'ours et de charbon pilé, se relire a l'étuve où il passe deux jours entiers à suer, à jeûner et à observer ses songes. Pendant ces deux jours, il est défendu aux femmes d'approcher des guerriers; mais elles peuvent parler au chef de l'expédition , qu'elles visitent afîn d'obtenir de lui une part du

butin fait sur rennemi, car les Sauvages ne doutent jamais du succès de leurs entreprises.

Ces femmes portent différents présents qu'elles déposent aux pieds du chef. Celui-ci note avec des graines ou des coquillages les prières particulières. : une sœur réclame un prisonnier pour lui tenir lieu d'un frère mort dans les combats^ une matrone exige des chevelures pour se consoler de la perte de ses parents ; une veuve requiert un captif pour mari , ou une veuve étrangère pour esclave; une mère demande un orphelin pour remplacer l'enfant qu'elle a perdu .

Les deux jours de retraite écoulés, les jeunes guerriers se rendent à leur tour auprès du chef de guerre ; ils lui déclarent leur dessein de prendre part à l'expédition ^ car , bien que le conseil ait résolu la guerre, cette résolution ne lie personne; l'engagement est purement volontaire.

Tous les guerriers se barbouillent de noir et de rouge de la manière la plus capable , selon eux, d'épouvanter l'ennemi. Ceux-ci .se font des barres longitudinales ou transversales sur les joues; ceux-là , des marques rondes ou triangulaires ; d*autres y tracent des figures de serpents. La poitrine découverte et les bras nus d'un guerrier offrent l'histoire de ses exploits : des chiffres particuliers expriment le nombre des chevelures qu'il a enlevées, les combats où il s'est trouvé , les dangers qu'il a courus. Ces hiéroglyphes, imprimés dans la peau en points bleus, restent ineffaçables : ce sont des piqûres fînes , brûlées avec de la gomme de pin.

Les combattants, entièrement nus ou vêtus d'une tunique sans manches , ornent de plumes la seule touffe de cheveux qu'ils conservent sur le sommet de la tète. A leur ceinture de cuir est passé le couteau pour découper le crâne; le casse-tête pend à la même ceinture : dans la main droite ils tiennent l'arc ou la carabine^^sur l'épaule gauche ils portent le carquois gann de flèches, ou la corne remplie de poudre et de balles. Les Cimbres, les Teutons et les Francs essayoient ainsi de se rendre formidables aux yeux des Romains.

Le chef de guerre sort de l'étuve un collier de porcelaine rouge à la main , et adresse un discours à ses frères d'armes : u Le Grandu Esprit ouvre ma bouche. Le sang de nos proches tués dans la « dernière guerre n'a point été essuyé ; leure corps n'ont point été « recouverts : il faut aller les garantir des mouches. Je suis résolu H de marcher par le sentier de la guerre; j'ai vu des ours dans

« mes songes ; les bons Manitous m'ont promis de m'assister, «< et les mauvais ne me seront pas contraires : j'irai donc manger les « ennemis , boire leur sang , faii'e des prisonniers. Si je péris, ou « si quelques-uns de ceux qui consentent à me suivre perdent « la vie, nos âmes seront reçues dans la contrée des Esprits; nos « corps ne resteront pas couchés dans la poussière ou dans la « boue, car ce collier rouge appartiendra a celui qui couvrira les « morts. »

Le chef jette le collier à terre; les guerriers les plus renommés se précipitent pour le ramasser : ceux qui n'ont point encore combattu ou qui n'ont qu'une gloire commune n'osent disputer le collier. Le guerrier qui le relève devient le lieutenant-général du chef; il le remplace dans le commandement, si ce chef périt dans l'expédition.

Le guerrier possesseur du collier fait un discours. On apporte de l'eau chaude dans un vase. Les jeunes gens lavent le chef de guerre et lui enlèvent la couleur noire dont il est couvert; ensuite ils lui peignent les joues, le front, la poitrine avec des craies et des argiles de différentes teintes, et le revêtent de sa plus belle robe.

Pendant cette ovation , le chef chante à demi-voix cette fiimeuse chanson de mort que l'on entonne lorsqu'on va subir le supplice du feu.

M Je suis brave , je duis intrépide , je ne crains point la mort ; je « me ris des tourments; qu'ils sont lâches ceux qui les redou- M tent ! des femmes, moins que des femmes I Que la rage suffoque t< mes ennemis! puissé-je les dévorer et boire leur sang jusqu'à la « dernière goutte 1 >»

Quand le chef a achevé la chanson de mort , son lieutenantgénéral commence la chanson de guerre.

« Je combattrai pour la patrie; j'enlèverai des chevelures ; je « bqirai dans le crâne de mes ennemis, etc. »

Chaque guerrier, selon son caractère , ajoute à sa chanson des détails plus ou moins atroces. Les uns disent : « Je couperai les « doigts de mes ennemis avec les dents; je leur brûlerai les pieds (c et ensuite les jambes. » Les autres disent : « Je laisserai les vers « se mettre dans leur plaie; je leur enlèverai la peau du crâne, M je leur arracherai le cœur , et je le leur enfoncerai dans la « bouche. »

Ces infernales chansons n'étoient guère hurlées que par les hordes septentrionales. Ijes tribus du midi se contentoient d'étouffer les prisonniers dans la fumée.

Le guiBrrier, ayant répété sa chanson de guerre ^ redit sa chanson de famille; elle consiste dans l'éloge des aïeux. Les jeunes gens qui vont au combat pour la première fois gardent le silence.

Ces premières cérémonies achevées, le chef se rend au conseil des Sachems qui sont assis en rond, une pipe rouge à la bouche : il leur demande s'ils persistent à vouloir lever la hache. La délibération recommence , et presque toujours la première résolution est conQrmée. Le chef de guerre revient sur la place publique , annonce aux jeunes gens la décision des vieillards , et les jeunes gens y répondent par un cri.

On délie le chien sacré qui étoit attaché à un poteau ; on ToiTre à Areskoui, dieu de la guerre. Chez les nations canadiennes, on égorge ce chien, et après l'avoir fait bouillir dans une chaudière , on le sert aux hommes rassemblés. Aucune femme ne peut assister à ce festin mystérieux. A la fin du repas, le chof déclare qu'il se mettra en marche tel jour, au lever ou au coucher du soleil.

L'indolence naturelle des Sauvages est tout à coup remplacée par une activité extraordinaire-, la gatté et l'ardeur martiale des jeunes gens se communiquent à la nation. U s'établit des espèces d'ateliers pour la fabrique des traîneaux et des canots.

Les traîneaux employés au transport des bagages , des malades et des blessés , sont faits de deux planches fort minces , d*un pied et demi de long sur sept pouces de large; relevés sur le devant , ils ont des rebords où s'attachent des courroies pour Qxer les fkrdeaux. Les Sauvages tirent ce char sans roues à l'aide d'une double bande de cuir, appelée me/timp, qu'ils se passent sur la poitrine , et dont les bouts sont liés à Tavant-train du traîneau.

Les canots sont de deux espèces : les uns plus grands , les autres plus petits. On les construit de la manière suivante :

Des pièces courbes s'unissent par leur extrémité, de façon à former une ellipse d'environ huit pieds et demi dans le court diamètre, de vingt dans le diamètre long. Sur ces maîtres pièces, on attache des côtes minces de bois de cèdre rouge ; ces côtes sont renforcées par un treillage d'osier. On recouvre ce squelette du canot de l'écorce enlevée pendant l'hiver aux ormes et aux bouleaux, en jetant de l'eau bouillante sur le tronc de ces arbres. Ou assemble ces écorces avec des racines de sapin extrêmement souples , et qui sèchent dîHicilement. La couture est enduite en dedans et en dehors d'une résine dont les Sauvages gardent le secret. Lorsque le canot est fini , et qu'il est garni de ses pagaies d'érable , il ressemble

assez à une araignée d'eau ; élégant et léger insecte qui nnarche avec rapidité sur la surface des lacs et des fleuves.

Un combattant doit porter avec lui dix livres de maïs ou d'autres grains, sa natte, son Manitou et son sac de méilecine.

Le jour qui précède celui du départ, et qu'on appelle le jour des adieux, est consacré à une cérémonie touchante, chez les nations des langues huronne et aigonquine. Les guerriers , qui jusqu'alors ont campé sur la place publique , ou sur une espèce de Ghamp-de-Mars , se dispersent dans les villages et vont faire leurs adieux de cabane en cabane. On les reçoit avec les marqués du plus tendre intérêt -, on veut avoir quelque chose qui leur ait appartenu ; on leur ôte leur manteau pour leur en donner un meilleur ; on échange avec eux un calumet : ils sont obligés de manger, ou de vider une coupe. Chaque hutte a pour eux un vœu particulier , et il faut qu'ils répondent par un souhait semblable i leurs hôtes.

Lorsque le guerrier fait ses adieux h sa propre cabane, il s'arrête, debout, sur le seuil delà porte. S'il a une mère, cette mère s'avance la première : il lui baise les yeux , la bouche et les mamelles. Ses sœurs viennent ensuite , et il leur touche le front ; sa femme se prosterne devant lui : il la recommande aux bons génies. De tous ses enfants, on ne lui présente que ses (ils; il étend sur eux sa hache bu son casse^tête sans prononcer un mot. Enfin , son père paroît le dernier. Le Sachem , après lui avoir frappé l'épaule , lui fait un discours pour l'inviter à honorer ses aïeux ; il lui dit : « Je suis derrière toi comme tu es derrière Ion fils : si « l'on vient à moi , on fera du bouillon de ma chair en insultant ta « mémoire. >»

Le lendemain du jour des adieux est le jour même du départ. A la première blancheur de l'aube, le chef de guerre sort de sa hutte et pousse le cri de mort. Si le moindre nuage a obscurci lo ciel , si un songe funeste est survenu , si quelque oiseau ou quelque animal de mauvais augure a été vu , le jour du départ est difTéré. Le camp, réveillé par le cri de mort , se lève et s'arme.

Les chefs des tribus haussent les étendards , formés de morceaux d'écorce ronds, attachés au bout d'un long dard, et sur lesquels se voient grossièrement dessinés des Manitous, une tortue , un ours , un castor, etc. Les chefs des tribus sont des espèces de maréchaux-de-camp , sous le commandement du général et de son lieutenant. Il y a , de plus, des capitaines non reconnus par le gros de l'armée : ce sont des partisans que suivent les aventuriers.

Le recensement ou le dénombrement de l'armée s'opère: chaque guerrier donne au chef, en passant devant lui , un petit morceau de bois marqué d'un sceau particulier. Jusqu'au moment de la remise de leur symbole , les guerriers se peuvent retirer de l'expédition ; mais, après cet engagement, quiconque recule est déclaré infâme.

Bientôt arrive le prêtre suprême suivi du collège des jongleurs ou médecins; ils apportent des corbeilles de jonc en forme d'entonnoir, des sacs de peau remplis de racines et de plantes. Les guerriers s'asseyent à terre les jambes croisées, formant un cercle; les prêtres se tiennent debout au milieu.

Le grand jongleur appelle les combattants par leurs noms : le guerrier appelé se lève , ot donne son Manitou au jongleur, qui le met dans une des corbeilles de jonc en chantant ces mots algonquins: Ajouh'Oyah-aUwja !

Les Manitous varient à l'infini , parcequ'ils représentent les caprices et les songes des Sauvages : ce sont des peaux de souris rembourrées avec du foin ou du coton , de petits cailloux blancs, des oiseaux empaillés , des dents de quadrupèdes ou de poissons , des morceaux d'étofie rouge , des branches d'arbre, des verroteries ou quelques parures européennes , enfin toutes les formes que les bons Génies sont censés avoir prises pour se manifester aux possesseurs de ces Maniions ; heureux du moins de se rassurer à si peu de frais, et de se croire sous un fétu à Tabri des coups de la fortune! Sous le régime féodal, on prenoit acte d'un droit acquis par le don d'une baguette , d'une paille , d'un anneau , d*un couteau, etc.

Les Manitous, distribués en trois corbeilles, sont confiés à la garde du chef de guerre et des chefs de tribus.

De la collection des Manitous , on passe à la bénédiction des plantes médicinales et des instruments de la chirurgie. Le grand jongleur les tire tour à tour du fond d'un sac de cuir ou de poil de buffle ; il les dépose à terre, danse à l'en tour avec les autres jongleurs, se frappe les. cuisses, se démonte le visage^ hurle et prononce des mots inconnus. Il finit par déclarer qu'il a communiqué aux simples une vertu surnaturelle, et qu'il a la puissance de rendre à la vie les guerriers expirés. Il s'ouvre les lèvres avec les dents, applique une poudre sur la blessure dont il a sucé le sang avec adresse, et parott subitement guéri. Quelquefois on lui présente un chien réputé mort ; mais , à l'application d'un instrument , le chien se relève sur ?es pattes , cl l'on crie au miracle. Ce sont

pourtant des hommes intrépides qui se laissent enchanter par des prestiges aussi grossiers Le Sauvage n'aperçoit , dans les jonglerieB de ses prêtres, que l'intervention du Grand-Esprit; il ne rougit point d'invoquer à son aide celui qui a fait la plaie , et qui peut la guérir.

Cependant les femmes ont préparé le festin du départ; ce dernier repas est composé de chair de chien comme le premier. Avant de toucher au mels sacré , le chef s'adresse à l'assemblée :

« Mes Frères,

« Je ne suis pas encore un homme, je le sais; cependant on « n'ignore pas que j'ai vu quelquefois l'ennemi. Nous avons été « tués dans la dernière guerre ; les os de nos compagnons n'ont « point été garantis des mouches ; il les faut aller couvrir. Com- « ment avons-nous pu rester si longtemps sur nos nattes? Le « Manitou de mon courage m'ordonne de venger l'homme. Jeu- « nesse , ayez du cœur. >»

Le chef entonne la chanson du Manitou des combats ' ; les jeunes gens en répètent le refrain. Après le cantique , le chef se retire au sommet d'une éminence , se couche sur une peau , tenant à la main un calumet rouge dont le fourneau est tourné du côté du pays ennemi. On exécute les danses et les pantomimes de la guerre : la première s'appelle la danse de la découverte.

Un Indien s'avance seul et à pas lents au milieu des spectateurs ; il représente le départ des guerriers : on les voit marcher, et puis camper au déclin du jour. L'ennemi est découvert; on se traîne sur les mains pour arriver jusqu'à lui : attaque, mêlée , prise de l'un, mort de l'autre, retraite précipitée ou tranquille, retour douloureux ou triomphant.

Le guerrier qui exécute cette pantomime y met (in par un chant en son honneur et à la gloire de sa famille :

« Il y a vingt neiges que je (is douze prisonniers; il y a dix « neiges que je sauvai le chef. Mes ancêtres étoient braves et fii« «. meux. Mon grand-père étoit la sagesse de Ja tribu et le rugisse- « ment de la bataille; mon père étoit un pin dans sa force. Ma « trisaïeule fut mère de cinq guerriers; ma grand'mère valoit « seule un conseil de Sachems ; ma mère fait la sagamité excel- « lente. Moi , je suis plus fort , plus sage que tous mes aïeux. » C'est la chanson de Sparte : Nous avons été jadis jeunes^ vaiUanU et har^,

> VoyM les ifatche*.

Après ce guerrier, les autres se lèvent et chantent pareillement leurs hauts faits; plus ils se vantent, plus on les félicite : rien n'est noble, rien n'est beau comme eux; ils ont toutes les qualités et toutes les vertus. Celui qui se disoit au -dessus de tout le monde, applaudit à celui qui déclare le surpasser en mérite. Les Spartiatesavoient encore celte coutume : ils pensoient que l'homme qui se donne en public des louanges prend l'engagement de les mériter.

Peu à peu tous les guerriers quittent leur place , pour se nfttor aux danses; on exécute des marches au bruit du tambourin, du fifre et du chichikoué. Le mouvement augmente ; on imite les travaux d'un siège , l'attaque d'une palissade : les uns sautent comme pour franchir un fossé, les autres semblent se jeter à la nage ; d'autres présentent la main à leurs compagnons pour les aider à monter à l'assaut. Les casse -tête retentissent contre les casse-tête ; le chichikoué précipite la mesure ; les guerriers tirent leurs poignards; ils commencent à tourner sur eux-mêmes, d'abord lentement, ensuite plus vite, et bientôt aveo une telle rapidité , qu'ils disparoissent dans le cercle qu'ils décrivent : d'horribles cris percent la vOûte du ciel. Le poignard que ces hommes féroces se portent à la gorge avec une adresse qui fait frémir, leur visage noir ou bariolé, leurs habits fantastiques, leurs longs hurlements, tout ce tableau d'une guerre sauvage inspire la terreur.

Epuisés, haletants, couverts de sueur, les acteurs terminent la danse, et l'on passe à l'épreuve des jeunes gens. On les insulte ^ on leur fait des reproches outrageants, on répand des cendres brûlantes sur leurs cheveux , on les frappe avec des fouets , on leur jette des tisons à la tête ; il leur faut supporter ces traitements avec la plus parfaite insensibilité. Celui qui laisseroit échapper le moindre signe d'impatience seroit déclaré indigne de lever la hache.

Le troisième et dernier banquet du chien sacré couronne ces diverses cérémonies : il ne doit durer qu'une demi* heure. Les guerriers mangent en silence ; le chef les préside : bientôt il quitte le festin. A ce signal, les convives courent aux bagages, et prennent les armes. Les parents et les amis les environnent sans pro» noncer une parole ; la mère suit des regards son flis occupé à charger les paquets sur les traîneaux ; on voit couler des larmes muettes. Des familles sont assises à terre , quelques-unes se tiea«ncnt debout; toutes sont attentives aux occupations du d^[Murt)

on lit, écrite sur tous les fironts, cette même question faite intérieurement par diverses tendresses : » Si je n'allois plus le revoir? »

EnGn le chef de guerre sort , complètement armé , de sa cabane. La troupe se forme dans l'ordre militaire : le grand jongleur, portant les Manitous , paroît k la têle *, le chef de guerre marche derrière lui; vient ensuite le porte -étendard de la première (ribu , levant en Tair son enseigne; les hommes de celte tribu suivent leur symbole. Les autres tribus défilent après la première, et tirefit les traîneaux chargés des chaudières , des nattes et des sacs de maïs; des guerriers portent sur leurs épaules , quatre à quatre ou huit k huit, .les petits et les grands canots. Les filles peintes ou les courtisanes , avec leurs enfants, accompagnent l'armée; elles sont aussi attelées aux traîneaux , mais au lieu d'avoir le meiump passé sur la poitrine, elles l'ont appliqué sur le front. Le lieutenant-général marche seul sur le flanc de la colonne.

Le chef de guerre , après quelques pas faits sur la route , arrête les guerriers , et leur dit :

« Bannissons la tristesse : quand on va mourir, on doit être con- « tent. Soyez dociles à mes ordres. Celui qui se distinguera re-

« cevra beaucoup de petun. Je donne ma natte à porter à ,

« puissant guerrier. Si moi et mon lieutenant nous sommes mis

« dans la chaudière, ce sera qui vous conduira. Allons, frappez-

« vous les cuisses et hurlez trois fois. »

TjC chef remet alors son sac de maïs et sa natte au guerrier qu'il a désigné , ce qui donne à celui-ci le droit de commander la troupe si ce chef et son lieutenant périssent.

La marche recommence : l'armée est ordinairement accompagnée de tous les habitants des villages jusqu'au fleuve ou au lac où l'on doit lancer les canots. Alors se renouvelle la scène des adieux : les guerriers se dépouillent et partagent leurs vêtements entre les membres de leur famille. II est permis, dans ce dernier moment, d'exprimer tout haut sa douleur : chaque combattant est entouré de ses parents, qui lui prodiguent des caresses, le pressent dans leurs bras, l'appellent par les plus doux noms qui soient entre les hommes. Avant de se quitter, peut-être pour jamais, on se pardonne les torts qu'on a pu avoir réciproquement. €eux qui restent prient les Manitous d'abréger la longueur de l'absence; ceux qui partent invitent la rosée à descendre sur la hulte natale : ils n'oublient pas même, dans leurs souhaits de bonheur, les animaux domestiques, hôtes du foyer paternel. Les canots sont lancés sur le fleuve ; ou s'y embarque , et la flotte s'é-

loignc. Les femmes, demeurées au rivage, Tonldc loin les derniers signes de Tamitié à leurs époux , à leurs pères et k leurs Tils.

Pour se rendre au pays ennemi , on ne suit pas toujours la route directe; on prer.d quelquefois le chemin le plus long comme le plus sûr. La marche est réglée par le jongleur, d'après les bons ou les mauvais présages : s'il a observé un chat-huant, on s'arrête. La flotte entre dans une crique; on descend à terre, on dresse uno palissade : après quoi, les feux étant allumés, on fait bouillir les chaudières. Le souper fini, le camp est mis sous la garde des Esprits. Le chef recommande aux guerriers de tenir auprès d'eux leur casse-lôte, et de ne pas ronfler trop fort. On suspend aux palissades les Manitous, c'est-à-dire les souris empaillées, les petits cailloux blancs, les brins de paille, les morceaux d'étoOb rouge, et le jongleur commence la prière :

« Manitous, soyez vigilants : ouvrez les yeux et les oreilles. Si « les guerriers éloient surpris, cela tourneroit à votre deshonneur. « Comment! diroient les Sachems, les Manitous de ngtre nation M se sont laissé battre par les Manitous de l'ennemi? Vous sentez M combien cela seroit honteux; personne ne vous donneroit à « manger; les guerriers réveroient pour obtenir d'autres Esprits « plus puissants que vous. Il est de votre intérêt de faire bonne « garde; si l'on enlevoit notre chevelure pendant notre sommeil , « ce ne seroit pas nous qui serions blâmables, mais vous qui au- «< riez tort. >»

Après cette admonition aux Manitous, cliacun se retire dans la plus parfaite sécurité, convaincu qu'il n'a pas la moindre chose à craindre.

Des Européens qui ont fait la guerre avec les Sauvages , étonnés de cette étrange confiance, demandoient à leurs compagnons de natte s'ils n'étoient jamais surpris dans leurs campements : «< Très « souvent, répondoient ceux-ci. — Ne feriez-vous pas mieux, dans «( ce cas, disoient les étrangers, de poser des sentinelles? — Cela « seroit fort bien , » répondoit le Sauvage en se tournant pour dormir. L'Indien se fait une vertu de son imprévoyance et de sa paresse, en se mettant sous la seule protection du Ciel.

Il n'y a point d'heure fixe pour le repos ou pour le mouvement : que le jongleur s'écrie à minuit qu'il a vu une araignée sur une feuille de saule, il faut partir.

Quand on se trouve dans un pays abondant en gibier, la troupe se disperse ; les bagages et ceux qui les portent restent à la merci du premier parti hostile; mais deux heures avant le couc)ier do

soleil, tous les chasseurs reviennent au camp avec une justesse et une précision dont les Indiens sont seuls capables.

Si l'on tombe dans le sentier blazed ou le sentier du commerce, la dlsperaion des guerriers est encore plus grande : ce sentier est marqué, dans les forêts, sur le tronc des arbres , entaillés à la même hauteur. C'est le chemin que suivent les diverses nations rouges, pour trafiquer les unes avec les autres, ou avec les nations blanches. Il est de droit public que ce chemin demeure neutre ; on ne trouble point ceux qui s'y trouvent engagés.

La même neutralité est observée dans le sentier du sang: ce sen* tier est tracé par le feu que l'on a mis aux buissons. Aucune cabane ne s'élève sur ce chemin , consacré au passage des tribus dans leurs expéditions lointaines. Les partis , même ennemis, s'y rencontrent, mais ne s'y attaquent jamais. Violer le sentier du commerce ou celui du 1011.9 est une cause immédiate de guerre contre la nation coupable du sacrilège.

Si une troupe trouve endormie une autre troupe avec laquelle elle a des alliances, elle reste debout, en dehors des palissades du camp, jusqu'au réveil des guerriers. Ceux-ci étant sortis de leur sommeil, leur chef s'approche de la troupe voyageuse, lui présente quelques chevelures destinées pour ces occasions , et lui dit : « Vous avez coup ici; » ce qui signifie : « Vous pouvez passer, « vous êtes nos frères, votre honneur est à couvert. » Les alliés répondent: « Nous avons coup ici ; » et ils poursuivent leur chemin. Quiconque prendroit |K)ur ennemie une tribu amie , et la réveilleroit , s'exposeroit à un reproche d'ignominie et de Iftcheté.

Si l'on doit traverser le territoire d'une nation neutre , il faut demander le passage. Une députation se rend, avec le calumet, au principal village de cette nation. L'orateur déclare que l'arbre de paix a été planté par les aïeux ; que son ombrage s'étend sur lea deux peuples ; que la hache est enterrée au pied de l'arbre ; qu'il but ^laircir la chaîne d'amitié et fumer la pipe sacrée. Si le chef de la nation neutre reçoit le calumet et fume, le passage est accordé. L'ambassadeur s'en retourne, toujours dansant, vers les siens.

Ainsi l'on avance vers la contrée où l'on porte la guerre sans plan, sans précaution , comme sans crainte. C'est le hasard qui donne ordinairement les premières nouvelles de l'ennemi : un chasseur reviendra en hâte déclarer qu'il a rencontré des traces d'bomme. On ordonne aussitôt de cesser toute espèce de travaux, afin qu'aucun bruit ne se fasse entendre. Le chef part avec les

guerriers les plus expérimentés pour examiner les traces. Les Sauvages, qui entendent les sons à des distances infinies , reconnoisr sent des^ empreintes sur d'arides bruyères, sur des rochers nus où tout autre œil que le leur ne verroit rien. Non-seulement ils dé^ couvrent ces vestiges , mais ils peuvent dire quelle tribu indienne les a laissés, et de quelle date ils sont. Si la disjonction des deux pieds est considérable, ce sont des Illinois qui ont passé là ^ si la marque du talon est profonde , et Timpression de l'orteil large , on reconnolt les Outchipouois; si le pied a porté de côté, on est sAr que les Pontonélamissonten course^ si l'herbe est à peine foulée, si son pli est à la cime de la plante et non près de la terre , ce sont les traces fugitives des Hurons; si les pas sont tournés en dehors, s'ils tombent à trente-six pouces l'un de l'autre, des Européens ont marqué cette route : les Indiens marchent la pointe du pied en dedans, les deux pieds sur la même ligne. On juge de l'âge des guerriers par la pesanteur ou la légèreté , le raccourci ou l'allongement du pas.

Quand la mousse ou l'herbe n'est plus humide , les traces sont de la veille ; ces traces comptent quatre ou cinq jours , quand les insectes courent déjà dans l'herbe ou dans la mousse foulée^ elles ont huit , dix ou douze jours , lorsque la force végétale du sol a reparu , et que les feuilles nouvelles ont poussé : ainsi quelques insectes , quelques brins d'herbe et quelques jours effacent les pas de l'homme et de sa gloire.

Les traces ayant été bien reconnues , on met Toreille à terre , et l'on juge par des murmures que l'ouïe européenne ne peut saisir, à quelle distance est l'ennemi.

Rentré au camp, le chef fait éteindre les feux : il défend la parole , il interdit la chasse ; les canots son t tirés à terre et cachés dans les buissons. On fait un grand repas en silence; après quoi on se couche.

La nuit qui suit la première découverte de l'ennemi s'appelle la itiit< des songes. Tous les guerriers sont obligés de rêver et de raconter le lendemain ce qu'ils ont rêvé, afin que l'on puisse jugw du succès de l'entreprise.

Le camp ofire alors un singulier spectacle : des Sauvages se le* vent et marchent dans les ténèbres, en murmurant leur chanson de mort, à laquelle ilsajoutent quelques paroles nouvelles , comme celles-ci : « J'avalerai quatre serpents blancs, et j'arracherai les « ailes à un aigle roux. >» C'est le rôve que le guerrier vient de faire et qu'il entremêle à sa chanson. Ses compagnons sont tenus

de deviner Ce songe , ou le songeur est dégagé du service. Ici les quatre serpents blancs peuvent être pris pour quatre Européens que le songeur doit tuer, et Taigle roux, pour un Indien auquel il enlèvera la chevelure.

Un guerrier, dans la nuU des songes , augmenta sa chanson de mort de l'histoire d'un chien qui avoil des oreilles de feu ^ il ne put jamais obtenir l'explication de son rôve, et il partit pour sa cabane. Ces usages, qui tiennent du caractère de l'enfance, pourraient fovoriser la lâcheté chez l'Européen ^ mais, chez les Sauvages du nord de l'Amérique, ils n'avoient point cet inconvénient : on n'y reconnoissoit qu'un acte de cette volonté libre' et bizarre dont l'Indien ne se départ jamais, quel que soit l'homme a^iquel il se soumet un moment par raison ou par caprice.

Dans la nuit des songes, les jeunes getis craignent beaucoup que le jongleur n'ait mal rêvé, c'est-à-dire qu'il n'ait eu peur; car le jongleur, par un seul songe , peut faire rebrousser chemin à l'armée , eût-elle marché deux cents lieues. Si quelque guerrier a cru voir les esprits de ses pères, ou s'il s'est figuré entendre leur voix, il oblige aussi le camp à la retraite. L'indépendance absolue et la religion sans lumières gouvernent les actions des Sauvages.

Aucun rêve n'ayant dérangé l'expédition , elle se remet en route. Les femmes peintes sont laiss(^s derrière avec les canots ; on envoie en avant une vingtaine de guerriers choisis entre ceux qui ont fait le serment des amis '. Le plus grand ordre et le plus profond silence régnent dans la troupe; les guerriers cheminent à la Ole, de manière que celui qui suit pose le pied dans l'endroit quitté par le pied de celui qui précède : on évite ainsi la multiplicité des traces. Pour plus de précaution , le guerrier qui ferme la marche répand des feuilles mortes et de la poussière derrière lui. Le chef est à la tôte de la colonne; guidé par les vestiges de l'ennemi , il parcourt leurs sinuosités à travers les buissons , comme un limier sagace. De temps en temps , on fait halte et l'on prête une oreille attentive. Si la chasse est l'image de la guerre parmi les Européens, chez les Sauvages la guerre est l'image de la chasse : l'Indien apprend, en poursuivant les hommes, à découvrir les ours. Le plus grand général , dans l'état de nature , est le plus fort et le plus vigoureux chasseur; les qualités intellectuelles, les combinaisons savantes, l'usage perfectionné du jugement, font, dans l'état social , les grands capitaines.

Les coureurs envoyés à la découverte rapportent quelquefois des

I Voyei let rfatchc^.

paquets de roseaux nouvellement coupés ; ce sont des défis ou des cartels. On compte les roseaux; leur nombre indique celui des ennemis. Si les tribus qui portoient autrefois ces défis étoient con-* nues, comme celles des Hurons, pour leur franchise militaire , les paquets de joncs disoient exactement la vérité; si , au contraire, elles étoient renommées, comme celles des Iroquois, pour leur génie politique , les roseaux augmentoient ou diminuoient la force numérique des combattants.

L'emplacement d'un camp que l'ennemi a occupé la veille vientil à sWrir, on l'examine avec soin : selon la construction des huttes, les chefe reconnoissent les différentes tribus de la même nation , et leurs différents alliés. Les huttes qui n'ont qu'un seul poteau à l'entrée sont celles des Illinois. L'addition d*une seule perche, son incUnaison plus ou moins forte, devient un indice. Les ajoupas ronds sont ceux des Outouois. Une hutte dont le toit est plat et exhaussé annonce des Chairs blanches. Il arrive quelquefois que les ennemis , avant d'être rencontrés par la nation qui les cherche, ont battu un parti allié de cette nation : pour intimider ceux qui sont à leur poursuite , ils laissent derrière eux ua monument de leur victoire. On trouva un jour un large bouleau dépouillé de son écorce. Sur l'aubier nu et blanc, étoit tracé un ovale où se détachoient, en noir et en rouge, les figures suivantes : un ours , une feuille de bouleau rongée par un papillon , dix cercles et quatre nattes, un oiseau volant, une lune sur des gerbes de mais , un canot et trois ajoupas , un pied d'homme et vingt huttes , un hibou et un soleil à son couchant , un hib<iu , trois cercles et un homme couché, un casse-tôte et trente tètes rangées sur une ligne droite, deux hommes debout sur un petit cercle, trois têtes dans un arc avec trois lignes.

L'ovale, avec des hiéroglyphes, désignoit un chef illinois appelé Atabou : on le reconnoissoit par les marquas particulières qui étoient celles qu'il avoit au visage^ l'ours étoit le Manitou de ce chef*, la feuille de bouleau rongée par un papillon représentoit le symbole national des Illinois ; les dix cercles nombroient mille guerriers, chaque cercle étant posé pour cent; les quatre nattes proclamoient quatre avantages obtenus ; l'oiseau volant marquoit le départ de^ Illinois; la lune sur des gerbes de maïs signifioit que ce départ avoit eu lieu dans la lune du blé vert ; le canot et les trois ajoupas raconloient que les mille guerriers avoient voyagé trois jours par eau ; le pied d'homme et les vingt huttes dénotoient vingt jours de marche par terre; le hibou étoit le symbole des If. Il

Ghicassas; le soleil à son couchant montroit que les Illinois étoieni arrivés à l*ouest du camp des Ghicassas ; le hibou , les trois cercles et riiomme couché disoient que trois cents Ghicassas avoient été surpris pendant la nuit ; le casse-tète et les trente têtes rangées sur une ligne droite déclaroient que les Illinois avoient tué trente Ghicassas \ les deux hommes debout sur un petit cercle annonçoient qu'ils emmenoient vingt prisonniers ; les trois tètes dans l'arc comptoient trois morts du côté des Illinois , et les trois lignes indiquoient trois blessés.

Un chef de guerre doit savoir expliquer avec rapidité et précision ces emblèmes , et par les connoissances qu'il a de la force et des alliances de l'ennemi , il doit juger du plus ou moins d'exactitude historique de ces trophées. S'il prend le parti d'avancer , malgré les victoires vraies ou prétendues de l'ennemi , il se prépare au combat.

De nouveaux investigateurs sont dépêchés. Ils s'avancent en se courbant le long des buissons , et quelquefois en se traînant sur les mains. Ils montent sur les plOs hauts arbres ; quand ils ont découvert les huttes hostiles , ils se hâtent de revenir au camp , et de rendre compte au chef de la position de l'ennemi. Si cette posH tion est for le, on examine par quel stratagème on pourra la lui faire abandonner.

Un des stratagèmes les plus communs est de contrefaire le cri des bêtes fauves. Des jeunes gens se dispersent dans les taillis, imitant le bramement des cerfs, le mugissement des buffles, le glapissement des renards. Les Sauvages sont accoutumés à cette ruse ; mais telle est leur passion pour la chasse , et telle est la parfaite imitation de la voix des animaux , qu'ils sont continuellement pris à ce leurre. Ils sortent de leur camp, et tombent dans des embuscades. Ils se rallient, s'ils le peuvent , sur un terrain détendu par des obstacles naturels , tels qu'une chaussée dans un marais , une langue de terre entre deux lacs.

Gemés dans ce poste , on les voit alors , au lieu de chercher à se fcire jour, s'occuper paisiblement de différents jeux, comme s'ils éloient dans leurs villages. Ge n'est jamais qu'à la dernière extrémité que deux troupes d'Indiens se déterminent A une attaque de vive force-, elles aiment mieux lutter de patience et de ruse; et comme ni l'une ni l'autre n'a do provisions , ou ceux qui bloquent un défilé sont contraints à la retraite, ou ceux qui y sont renfermés sont obligés de s'ouvrir un passage.

La mêlée est épou va niable ; c'est un grand duel comme dans les

combats antiques : l'homme voit l'homme. Il y a àaios le regard humain, animé par la colère, quelque chose de contagieux, de terrible qui se communique. Les cris de mort, les chansons de guerre, les outrages mutuels, font retentir le champ de bataille; les guerriers s'insultent comme les héroé d'Homère; ils se con* noissent tous par leur nom : « Ne te souvient-il plus, se disent* « ils , du jour où tu desirois que tes pieds eussent la vitesse du « vent pour fuir devant ma flèche? Vieille femme I te ferai-je ap* u porter de la sagamité nouvelle , et de la cassine brûlante daôs « le nœud de roseau ? — Chef babillard , à la large bouche ! répoo- «< dent les autres, on voit bien que tu es accoutumé à porter le « jupon; ta langue est comme la feuille du tremble; eUe remue « sans cesse ! »

Les combattants se reprochent aussi leurs imperfections natu* relies : ils se donnent le nom de boiteux , de louche , de petit; ces blessures faites à l'amour-propre augmentent leur rage. L'aRreuse coutume de scalper l'ennemi augmente la férocité du combat. Où, met le pied sur le cou du vaincu : de la main gauche on saisit le toupet de cheveux que les Indiens gardent sur le sommet de ta tète; de la main droite on trace, à l'aide d'un étroit couteau, un cercle dans le crâne , autour de la chevelure : .ce trophée est sou-vent enlevé avec tant d'adresse , que la cervelle reste à découvert sans avoir été entamée par la pointe de l'instrument.

Lorsque deux partis ennemis se rencontrent en rase campagne, et que l'un est plus foible que l'autre, le plus foible creuse daa trous dans la terre : il y descend et s'y bat , ainsi que dans ces viUea de guerre dont les ouvrages, presque de niveau avec le sol, présentent peu de surface au boulet. Les assiégeants lancent leurs flèches comme des bombes avec tant de justesse , qu'elles retombent sur la tète des assiégés.

Des honneurs militaires sont décernés à ceux qui ont abattu le plus d'ennemis : on leur permet de porter des plumes de kiUiou. Pour éviter les injustices, les flèches de chaque gu^rier portent une marque particulière : en les retirant du corps de la victime, on connoit la main qui les a lancées.

L'arme à feu ne peut rendre témoignage de la gloire de son mat* tre. Lorsque l'on tue avec la balle , le casse-tète ou la hache , c'est par le nombre des chevelures enlevées que les exploits sont comptés.

Pendant le combat, il est rare que Ton obéisse au chef do guerre , qui , lui-même , ne cherche qu'à se distinguer persoimel-

lement. Il est rare que les vainqueurs poursuivent les vaincus ; ils restent sur le champ de bataille à dépouiller les morts , à lier les prisonniers , à célébrer le triomphe par des danses et des chants : on pleure les amis que l'on a perdus ^ leurs corps sont exposés avec . de grandes lamentations sur les branches des arbres : les corps des ennemis demeurent étendus dans la poussière.

Un guerrier détaché du camp porte à la nation la nouvelle de la victoire et du retour de l'armée ' : les vieillards s'assemblent*, le chef de guerre fait au conseil le rapport de l'expédition : d'après ce rapport , on se détermine à continuer la guerre ou à négocier la paix.

Si l'on se décide à la paix , les prisonniers sont conservés comme moyen de la conclure*, si Ton s'obstine à la guerre , les prisonniers sont livrés au supplice. Qu'il me soit permis de renvoyer les lecteurs à l'épisode d*Atala et aux Natchez pour le détail. Les femmes se montrent ordinairement cruelles dans ces vengeances : elles déchirent les prisonniers avec leurs ongles , les percent avec les instruments des travaux domestiques, et apprêtent le repas de leur chair. Ces chairs se mangent grillées ou bouillies, et les cannibales connoissent les parties les plus succulentes de la victime. Ceux qui ne dévorent pas leurs ennemis , du moins boivent leur sang , et s'en barbouillent la poitrine et le visage.

Mais les.femmes ont aussi un beau privilège; elles peuvent sauver les prisonniers en les adoptant pour frères ou pour maris , surtout si elles ont perdu des frères ou des maris dans le combat. L'adoption confère les droits de la nature : il n'y a point d'exemple qu'un prisonnier adopté ait trahi la famille dont il est devenu membre, et il ne montre pas moins d'ardeur que ses nouveaux compatriotes en portant les armes contre son ancienne nation \ de là les aventures les plus pathétiques. Un père se trouve assez souvent en face d'un dis : si le fils terrasse le père , il le laisse aller une première fois ; mais il lui dit : « Tu m'as donné la vie , je te « la rends : nous voilà quittes. Ne te présente plus devant moi ; « car je t'enlèverois la chevelure. »

Toutefois les prisonniers adoptés ne jouissent pas d'une sûreté complète. S'il arrive que la tribu où ils servent fasse quelque perte, on les massacre : telle femme qui avoit pris soin d'un en-* llint , le coupe en deux d'un coup de hache.

Les Iroquois , renommés d'ailleurs pour leur cruauté envers les prisonniers de guerre , avoient ui) usage qu'on auroit dit emprunté

> Ce retour est décrit dans le xi« livre des mtchez.

des Romains , et qui annonçoit le génie d'un grand peuple : ils incorporoient la nation vaincue dans leur nation sans la rendre esclave ^ ils ne la forçoient même pas d'adopter leurs lois , ils ne la soumettoient qu'à leurs mœurs.

Toutes les tribus ne brûloient pas leurs prisonniers ; quelquesunes se contenloient de les réduire en servitude. Les Sachems , rigides partisans des vieilles coutumes , déploroient cette humanité , dégénération , selon eux, de l'ancienne vertu. Le christianisme, en se répandant chez les Indiens , avoit contribué à adoucir des caractères féroces. G'étoit au nom d'un Dieu sacrifié par les hommes que les Missionnaires obtenoient l'abolition des sacrifices humains : ils plantoient la croix à la place du poteau du supplice , et le sang de Jésus-Christ rachetoit le sang du prisonnier.

REUGION.

Lorsque les Européens abordèrent en Amérique, ils trouvèrent parmi les Sauvages des croyances religieuses presque efiacées aujourd'hui. Les peuples de la Floride et de la Louisiane adoroient presque tous le soleil comme les Péruviens et les Mexicains. Ils avoient des temples, des préires ou jongleurs, des sacrifices; ils mèloient seulement à ce culte du midi le culte et les traditions de quelque divinité du nord.

Les sacrifices publics avoient lieu au bord des fleuves ; ils se faisoient aux changements de saison , ou à l'occasion de la paix ou de )a guerre. Les sacrifices particuliers s'accomplissoient dans les huttes. On jetoit au vent les cendres profanes, et l'on allumoit un feu nouveau. L'ofirande aux bons et aux mauvais Génies consistoit en peaux de bêtes , ustensiles de ménage , armes , colliers , le tout de peu de valeur.

Mais une superstition commune à tous les Indiens, et pour ainsi dire la seule qu'ils aient conservée , c'étoit celle des Maniioug. Chaque Sauvage a son Manitou , comme chaque Nègre a sa fétiche : c'est un oiseau, un poisson, un quadrupède, un reptile, une pierre , un morceau de bois , un lambeau d'étoffe , un objet coloré , un ornement américain ou européen. Le chasseur prend soin de ne tuer ni blesser l'animal qu'il a choisi pour Manitou : quand ce malheur lui arrive , il cherche par tous les moyens possibles à apaiser les mânes du dieu mort , mais il n'est parfaitement rassuré que quand il a rêvé un autre Manitou.

108 TOYAGE

Les songes joueht un grand rôle dans la religion du Sauvage ; leur interprétation est une science et leurs illusions sont tenues pom des réalités. Chez les peuples civilisés , c'est souvent le contraire : les réalités sont des illusions.

Parmi les nations indigènes du Nouveau-Monde , le dogtne de l'immortalité de l'ame n'est pas dlstinctem^ exprimé ; mais elles en ont toutes une idée conftise , comme le témoignent leurs usagés , leurs febles, leurs cérémonies ftinèbres, leur piété envers les morts. Loin de nier l'immortalité de l'ame , les Sauvages la multiplient : ils semblent l'accorder aux âmes des bêtes , depuis l'insecte, le reptile, le poisson et l'oiseau , jusqu'au plus grand quadrupède. Sti effet, des peuples qui voient et qui entendent partout des esprits doivent naturellement supposer qu'ils en portent un eii euxmêmes, et que les êtres animés compagnons de leur solitude ont' aussi leurs intelligences divines.

Chez les nations du Canada il existoit un système complet de fables religieuses, et l'onremarquoit, non sans étonnement, dans ces Tables , des traces des fictions grecques et des vérités bibliques.

Le Grand-Lièvre assembla un jour sur les eaux sa cour composée de l'orignal, du chevreuil, de l'ours et des autres quadrupèdes. Il tira un grain de sable du fond du grand lac , et il en Ibrma la terre ^ il créa ensuite les hommes des corps morts de divers animaux.

Une autre tradition fait d'Areskoui ou d^Agresgoué , dieu de la guerre, l'Être suprême ou le Grand-Esprit.

Le Grand-Lièvre fut traversé dans ses desseins : le dieu dçs eaux , Michabou , surnommé le Grand Chat-Tigre , s'opposa à l'entreprise du Grand-Lièvre ; celui-ci , ayant à combattre Michabou , ne put créer que six hommes : un de ces hommes monta au Ciel ; il eut commerce avec la belle Athaëhsic, divinité des vengeances. Le Grand-Lièvre, s'apercevant qu'elle éloit enceinte, la précipita d'un coup de pied sur la terre : elle tomba sur le dos d'une tortue.

Quelques jongleurs prétendent qu'A thaënsic eut deux fils, dont l'un tua l'autre; mais on croit généralement qu'elle ne mit au monde qu'une fille, laquelle devint mère de Tahouet-Saron et de JouskelÂ. Jouskeka tua Tahouet-Saron .

Athaënsic est quelquefois prise pour la lune , et Jouskeka pour le soleil ; Areskoui , dieu de la guerre , devient aussi le soleil. Parmi les Natchez , Athaënsic , déesse de la vengeance, étoit la femmechef des mauvais Manitous , comme Jouskeka étoit la femme-chef des bons.

A la troisième génération , la race de Jouskeka s'éteignit presque tout entière : le Grand-Esprit envoya un déluge. Messou , autre^ ment Saketchak , voyant ce débordement , députa un corbeau pour s'enquérir de l'état des choses, mais le corbeau s'acquitta mal de sa commission ; alors Messou fit partir le rat musqué , qui lui apporta un peu de limon. Messou rétablit la terre dans son premier état; il lança des flèches contre le tronc des arbres qui restoient encore debout, et ces flèches devinrent des branches. Il épousa ensuite par reconnoissance une femelle du rat musqué : de ce mariage naquirent tous les hommes qui peuplent aujourd'hui le monde.

Il y a des variantes à ces fables : selon quelques autorités , ce ne fût pas Messou qui fit cesser l'inondation, mais la tortue sur laquelle Athaënsic tomba du ciel ; cette tortue , en nageant , écarta les eaux avec ses pattes , et découvrit la terre. Ainsi c'est la vengeance qui est la mère de la nouvelle race des hommes.

Le Grand-Castor est , après le Grand-Lièvre , le plus puissant des Manitous ; c'est lui qui a formé le lac Nipissingue; les cataractes que Ton trouve dans la rivière des Ontaouois, qui sort du Nipissingue, sont les restes des chaussées que le Grand-Castor avoit construites pour former ce lac; mais il mourut au milieu de son entrepiise. Il est enterré au haut d'une montagne à laquelle il a donné sa forme. Aucune nation ne passe au pied de son tombeau sans fumer en son honneur.

Michabou , dieu des eaux , est né à Méchillinakinac , sur le détroit qui joint le lac Huron au lac Michigan. De là il se transporta auDétroit, jeta une digue au saut Sainte-Marie, et, arrêtant les mux du lac Alimipigon , il fit le lac Supérieur pour prendre des castors. Michabou apprit de l'araignée à tisser des filets, et il enseigna ensuite le même art aux hommes.

Il y a des lieux où les Génies se plaisent particulièrement. A deux journées au-dessous du saut Saint-Antoine , on voit la grande Wakon-Teebe ( la caverne du Grand- Esprit ); elle renferme un lac souterrain d'une profondeur inconnue : lorsqu'on jette une pierre dans ce lac , le Grand-Lièvre fait entendre une voix redoutable. Des caractères sont gravés par les Esprits sur la pierre de la voûte.

Au soleil couchant du lac Supérieur sont des montagnes formées de inerres qui brillent comme la glace des cataractes en hiver. Derrière ces montagnes s'étend un lac bien plus grand que le lac Supérieur : Michabou aime particulièrement ce lac et ces montagnes ». Maia c'est au lac Supérieur que le Grand-Esprit a fixé sa résidence :

< Cette ancienne tradition d'une ctialne de niunlaanes et d'un lac immcnte situés au

on l'y voit se promener au clair de la lune ; il se platt aussi à cueillir le fruit d'un groseillier qui couvre la rive méridionale du lac. Souvent , assis sur la pointe d'un rocher , il déchaîne les tempêtes. 11 habite dans le lac une tle qui porte son nom : c'est laque les âmes des guerriers tombés sur les champs de bataille se rendent pour jouir du plaisir de la chasse.

Autrefois , du milieu du lac sacré émergeoit une montagne de cuivre que le Grand-Esprit a enlevée et transportée ailleurs depuis longtemps ; mais il a semé sur le rivage des pierres du même métal qui ont une vertu singulière : elles rendent invisibles ceux qui les portent. Le Grand-Esprit ne veut pas qu'on touche à ces pierres. Un jour des Algonquins furent assez téméraires pour en enlever une; à peine étoient-iis réhtrés dans leurs canots qu'un Manitou de plus de soixante coudées de hauteur, sortant du fond d'une forêt, les poursuivit : les vagues lui alloient à peine à la ceinture ; il obligea les Algonquins de jeter dans les flots le trésor qu'ils avoient ravi.

Sur les bords du lac Huron , le Grand-Esprit a fait chanter le lièvre blanc comme un oiseau et. donné la voix d'un chat à Toiseau bleu.

Alhaënsic a planté dans les ties du lac Érié V herbe à la puce : si un guerrier regarde cette herbe, il est saisi de la fièvre; s'il la touche, un feu subtil court sur sa peau. Athaënsic planta encore au bord du lac Erié le cèdre blanc pour détruire la race des hommes : la vapeur de l'arbre fait mourir l'enfant dans le sein de la jeune mère , comme la pluie fait couler la grappe sur la vigne.

Le Grand-Lièvre a donné la sagesse au chat-huant du lac Erié. Cet oiseau fait la chasse aux souris pendant l'été; il les mutile, et les emporte toutes vivantes dans sa demeure , où il prend soin de les engraisser pour l'hiver. Cela ne ressemble pas trop mal aux maîtres des peuples.

A la cataracte du Niagara habite le Génie redoutable des Iroquois.

Auprès du lac Ontario , des ramiers mâles se précipitent le matin dans la rivière Génessé ; le soir ils sont suivis d'un pareil nombre de femelles ; ils vont chercher la belle Endaé qui fut retirée de la contrée des âmes par les chants de son époux.

Le petit oiseau du lac Ontario fait la guerre au serpent noir. Yoici ce qui a donné lieu à cette guerre.

Hondioun étoit un fameux chef des Iroquois, constructeurs de

nord-ouest du lac Supérieur, indique assez les inouUgnej Rocheuses et rocéan Pacf* fiquc.

cabanes. Il vit la jeune Almilao , et il fut étonné. Il dansa trois fois de colère, car Almilao étoit fille de la nation des Hurons, ennemis des Iroquois. Hondioun retourne à sa hutte en disant : « C'est égal ^ » mais Tame du guerrier ne parloit pas ainsi.

Il demeura couché sur la natte pendant deux soleils, et il ne put dormir ; au troisième soleil il ferma les yeux , et vit un ours dans ses songes. Il se prépara à la mort.

Il se lève , prend ses armes , traverse les forêts, et arrive à la hutte d'Almilao dans le pays des ennemis. Il faisoit nuit.

Almilao entend marcher dans sa cabane ; elle dit : « Akouessan , « assieds-toi sur ma natte. » Hondioun s'assit sans parler sur la natte. Athaënsic et sa rage étoient dans son cœur. Almilao jette un bras autour du guerrier iroquois sans le connoître , et cherche ses lèvres. Hondioun l'aima comme la lune.

Akouessan l'Abénaquis , allié des Hurons , arrive ; il s'approche dans les ténèbres : les amants dormoient. Il se glisse auprès d'Almilao, sans apercevoir Hondioun roulé dans les peaux de la couche. Akouessan enchanta le sommeil de sa maîtresse.

Hondioun s'éveille , étend la main , touche la chevelure d'un guerrier. Le cri de guerre ébranle la cabane. Les Sachems des Hurons accourent. Akouessan l'Abénaquis n'étoitplus.

Hondioun , le chef iroquois , est attaché au poteau des prisonniers*, il chante sa chanson de mort; il appelle Almilao au milieu du feu , et invite la fille huronne à lui dévorer le cœur. Celles;! pleuroit et sourioit : la vie et la mort étoient sur ses lèvres.

Le Grand-Lièvre fit entrer l'ame d'Hondioun dans le serpent noir, et celle d'Almilao dans le petit oiseau du lac Ontario. Le petit oiseau attaque le serpent noir, et l'étend mort d'un coup de bec. Akouessan fut changé en homme marin.

Le Grand-Lièvre fit une grotte de marbre noir et vert dans le pays des Abénaquis ; il planta un arbre dans le lac salé (la mer), à l'entrée de la grotte. Tous les efibrts des chairs blanches n'ont jamais pu arracher cet arbre. Lorsque la tempête souffle sur le lac sans rivage , le Grand-Lièvre descend du rocher bleu , et vient pleurer tous l'arbre Hondioun , Almilao et Akouessan.

C'est ainsi que les fables des Sauvages amènent le voyageur du fond des lacs du Canada aux rivages de l'Atlantique. Moïse, Lucrèce et Ovide sembloient avoir légué à ces peuples , le premier sa tradition, le second sa mauvaise physique, le troisième ses métamorphoses. Il y avoit dans tout cela assez de religion , de mensonge et de poésie » pour s'instruire , s'égarer et se consoler.

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