‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 39 sur 149 · GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT

DeipoUsme dans l'état de natore.

Presque toujours on a confondu Tétat de nature avec l'état sauvage : de cette méprise il est arrivé qu'on s'est figuré que les Sauvages n'avoient point de gouvernement, que chaque Ikmille étoit simplement conduite par son chef ou par son père , qu'une chasse ou une guerre iréunissoit occasionnellement les familles dans un intérêt commun; mais ^ue cet intérêt satisfait, les familles retoumoient à leur isolement et à leur indépendance-.

Ce sont là de notables erreurs. On retrouve parmi les Sauvages te type dé tous 1^ gouvernements connus des peuples civilisés , depliis le despotisme jusqu'à la république , en passant pèr la monarchie limitée ou absolue , élective ou héréditaire.

Les Indiens de l'Amérique septentrionale connoissent les motiarchies et les républiques représentatives ; le fédéralisme étoit Ube éeiB (brmes politiques les plus communes employées par eux : l'étendue de leur désert avoit fait pour la science ûie leurs gou^ vemements ce que l'excès de la population a produit pour les ildtres.

L'erreur où l'on est tombé relativement à l'existence politique du gouvernement sauvage est d'autant plus singulière , que l'on âuroit dû être éclairé par l'histoire des Grecs et des Romains : à la Puissance de leur empire , ils avoient des institutions très compliquées.

Les lois politiques naissent chez les hommes avant les lois civi* les , qui sembleroient néanmoins devoir précéder les premières ; knais il est de fait que le pouvait s'est réglé avant le droU , paix^eque les hommes ont besoin de se défendre contre l'arbitraire avant de flxer les rapports qu'ils ont entre eux.

Les lois politiques naissent spontanément avec l'homme , et s'établissent sans antécédents •, on les rencontre chez les hordes les plus barbares.

Les lois civiles « au contraire , se forment par les usages : ce qui étoit une coutume religieuse pour le mariage d*une' fille et d'un garçon , pour la naissance d'un enfant , pour la mort d'un chef de fliimille, se transforme en loi par le laps de temps. La propriété particulière , inconnue des peuples chasseurs, est encore une

source de lois civiles qui manque à Pétai dé nature. Au^i n*existoit-il point chez les Indiens de TAmérique septentrionale de code de délits et de peines. Les crimes contre les choses et les personnes étoient punis par la famille, non par la loi. La vengeance étoit la justice : le droit naturel poursui voit, chez lliommé sauvage , Ce que le droit public atteint chez l'homme policé.

Rassemblons d'abord les traits commuas à tous les gouvernements des Sauvages , puis nous entrerons dans le détail de chacun de ces gouvernements.

Les nations indiennes sont divisées en tribus ; chaque tribifla un chef héréditaire différent du chef militaire , qui tire son droit de l'élection comme chez les anciens Germains.

Les tribus portent un nom particulier ; la tribu de l^Aigle , de l'Ours , du Castor, etc. Les emblèmes qui servent à distinguer les tribus deviennent des enseignes à la guerre , des sceaux au bas des traités.

Les chefs des tribus et des divisions de tribus tirent leurs noms de quelque qualité , de quelque défaut de leur esprit ou de leur personne , de quelque circonstance de leur vie. Ainsi l^un s'appelle le bison blanc , l'autre la jambe cassée, la bouche plate , le jour sombre , le dardeur, la belle voix , le tiieur de castors, le cœur de feu , etc.

Il en fut ainsi dans la Grèce; à Rome, Coclès tira son nom de ses yeux rapprochés ou de la perte de son œil , et Cicéron , dé la verrue ou de l'industrie de son aïeul. L'histoire moderne compte ses rois et ses guerriers , Chauve, Bègue, Roux, BoiteUx, Martel ou marteau , Capet ou grosse-tête , etc.

Les conseils des nations indiennes se composent des chefs des tribus, des chefs militaires , des matrones , des orateurs, des prophètes ou jongleurs , des n édecins^ mais ces conseils varient selon la constitution des peuples.

Le spectacle d'un conseil de Sauvages est très pittoresqge. Quand la cérémonie du calumet est achevée , un orateur prend la parole. Les ndembres du conseil sont assis ou couchés à terre dans diverses attitudes: les uns, tout nus, n'ont pour s'envelopper qu'une peaudebuRIe; les autres, tatoués de la tête aux pieds, ressemblent à des statues égyptiennes ; d'autres entremêlent à des ornements sauvages, à des plumes, à des becs d'oiseau , à des griffes d'ours, à des cornes de buffle , à des os de castor, à des dents de poisson , entremêlent , dis-je , des ornements européens. Les visages sont bariolés Ue diverses couleurs', ou peinturés de bfiliic oU

de noir. On écoute attentivement l'orateur ; chacune de ses pauses est accueillie par le cri d'applaudissements , oah ! oah !

Des nations aussi simples ne devroient avoir rien à débattre en politique; cependant il est vrai qu'aucun peuple civilisé ne traite plus de choses à la fois. C'est une ambassade à envoyer à une tribu pour la féliciter de ses victoires , un pacte d'alliance à conclure ou à renouveler, une explication à demander sur la violation d'un territoire, une députalion à faire partir pour aller pleurer sur la mort d'un chef, un suffrage à donner dans une diète , un chef à éUre , un compétiteur à écarter, une médiation à offrir ou à accepta pour faire poser les armes à deux peuples , une balance à maintenir, afin que telle nation ne devienne pas trop forte et ne menace pas la liberté des autres. Toutes ces affaires sont discutées avec ordre ; les raisons pour et oontre sont déduites avec clarté. On a connu des Sachems qui possédoient à fond toutes ces matières , et qui parloient avec une profondeur de vueset de jugement dont peu d'bommes d'état en Europe seroient capables.

Les délibérations du conseil sont marquées dans des colliers de diverses couleurs ; archives de l'état qui renferment les traités de guerre , de paix et d'alliance , avec toutes les conditions et clauses de ces traita. D'autres colliers contiennent les harangues prononcées dans les divers conseils. J'ai mentionné ailleurs la mémoire artificielle dont usoient les Iroquois pour retenir un long discours. Le travail se partageoit entre des guerriers qui , au moyen de quelques osselets, apprenoient par cœur, ou plutôt écrivoient dans leur mémoire , la partie du discours qu'ils étoient chargés de reproduire».

Les arrêtés des Sachems sont quelquefois gravés sur des arbres' en signes énigmatiques. Le temps, qui ronge nos vieilles chroniques, détruit également celles des Sauvages, mais d'une autre manière ; il étend une nouvelle écorce sur le papyrus qui garde l'histoire de l'Indien : au bout d'un petit nombre d'années, l'Indien et son histoire ont disparu à l'ombre du même arbre.

Passons maintenant à l'histoire des institutions particulières des gouvernements indiens , en commençant par le despotisme.

Il faut remarquer d'abord que partout où le despotisme est établi , règne une espèce de civilisation physique , telle qu'on la trouve chez la plupart des peuples de l'Asie , et telle qu'elle existoit au Pérou et au Mexique. L'homme qui ne peut plus se mêler des

« On peul voir dans tes NaUhez la description d*un conseil de Sauvages tenu sur le Rocher du Lac : les détails en sont rigoureusement historiques. •

EN AMÉRIQUE. m

affaires publiques, et qui livre sa vie à un maître coiome une brute ou comme un enfant , a tout le temps de s'occuper de son bienêtre matériel. Le système de l'esclavage soumettant à cet homme d'autres bras que les siens, ces machines labourent son champ, embellissent sa demeure, fabriquent ses vêtements et préparent son repas. Mais , parvenue à un certain degré , cette civilisation du despotisme reste stationnaire ; car le tyran supérieur, qui veut bien permettre quelques tyrannies particulières, conserve toujours le droit de vie et de mort sur ses sujets , et ceux-ci ont soin de se renfermer dans une médiocrité qui n'excite ni la cupidité , ni la jalousie du pouvoir.

Sous l'empire du despotisme , il y a donc commencement de luxe et d'admiifistralion , mais dans une mesure qui ne permet pas à l'industrie de se développer, ni au génie do l'homme d'arriver à la liberté par les lumières.

Ferdinand de Soto trouva des peuples de cette nature dans les Florides, et vint mourir au bord du Mississipi. Sur ce grand fleuve s'étendoit la domination des Natchez ; ceux-ci étoient originaires du Mexique , qu'ils ne quittèrent qu'après la chute du trône de Montezume. L'époque de l'émigration des Natchez concorde avec celle des Chicassois, qui venoient du Pérou , également chassés de leur terre natale par l'invasion des Espagnols.

Un chef surnommé le Soleil gouvernoit les Natchez : ce chef prétendoit descendre de l'astre du jour. La succession au trône avoit lieu par les femmes : ce n'étoit pas le fils du Soleil qui lui succédoit, mais lé Gis de sa sœur ou de sa plus proche parente. Cette fenime-chef, tel étoit son nom , avoit avec le Soleil une garde de jeunes gens appelés Allouez.

Les dignitaires au-dessous du Soleil étoient les deux chefs de guerre, les deux prêtres, les deux ofTiciers pour les traités , l'inspecteur des ouvrages et des greniers publics , homme puissant , appelé le Chef de la farine , et les quatre maîtres des cérémonies.

La récolte , faite en commun et mise sous la garde du Soleil^ fut dans l'origine la cause principale de l'établissement de la tyrannie. Seul dépositaire de la fortune publique , le monarque en proQta pour se faire des créatures : il donnoit aux uns aux dépens des autres; il inventa cette hiérarchie de places qui intéressent une foule d'hommes au pouvoir, par la complicité dans l'oppression. Le Soleil s'entoura de satellites prêts à exécuter ses ordres. Au bout de quelques générations, des classes se formèrent dans l'état : ceux qui descendoient des généraux ou des ofliciers des Al-

louez se prétendirent nobles-, on les crût. Alors furent inventées une multitude de lois : chaque individu se vil obligé de porter au Soleil une partie de sa chasse ou de sa pèche. Si celui-ci comman* doit tel ou tel travail , on étoit tenu de Texécuter sans en recevoir de salaire. En imposant la corvée , le Soleil s'empara du droit de Juger, tt Qu'on me défasse de ce chien, » disoit-ili et ses gardes obéissoient.

Le despotisme du Soleil enfanta celui de la femme^hefy et ensuite celui des nobles. Quand une nation devient esclave, il se forme une chaîne de tyrans depuis la première classe jusqu'à la dernière. L'arbitraire du pouvoir de la femme-chef prit le caractère du sexe de cette souveraine^ il se porta du côté des mœurg* {^a femme^hef se crut maîtresse de prendre autant de maris et d'amants qu'elle le voulut : elle fàisoit ensuite étrangler les objets de ses caprices. En peu de temps il fut admis que le jeune SokU, en parvenant au trône , pou voit faire étrangler son père, lorsque oelui-ci n'étoit pas noble.

Cette corruption de la mère de l'héritier du trône descendit aux autres femmes. Les nobles pou voient abuser des vierges, et môme des jeunes épouses, dans toute la nation. Le Soleil avoit été jus* qu'à ordonner une prostitution générale des femmes, comme cela se pratiquoit à certaines initiations babyloniennes.

A tous ces maux il n'en manquoit plus qu'un , la superstition : les Natchez en furent accablés. Les prêtres s'étudièrent à fortifier la tyrannie par la dégradation de la raison du peuple. Ce devint un honneur insigne , une action méritoire pour le ciel que de se tuer sur le tombeau d'un noble : il y avoit des chefs dont les funérailles entralnoient le massacre de plus de cent victimes. Ces oppresseurs sembloient n'abandonner le pouvoir absolu dans la vie que pour hériter de la tyrannie de la mort : on obéissoit encore à un cadavre , tant on étoit façonné à l'esclavage ! Bien plus : on soir licitoit quelquefois, dix ans d'avance, l'honneur d'accompagner le Soleil au pays des âmes. Le Ciel permettoit une justice : ces mêmes Allouer j par qui la servitude avoit été fondée, recueilloient le fruit de leurs œuvres : l'opinion les obligeoit de se percer df» leur poignard aux obsèques de leur maître ; le suic^ie- devenoit le digne ornement de la pompe funèbre du despotisme. Mais que servoit au souverain des Natchez d'emmener sa garde au delà de la vie? pouvoit-elle le défendre contre l'éternel vengeur des opprimés?

Une femme-chef étant morte, son mari , qui n'étoit pas noble,

ftit étoufTé. La fille aînée de la femme-chef ^ qui lui succédoit en dignité, ordonna l'étranglement de douze enfants : ces douse corps furent rangés autour de ceux de l'ancienne femme^hefei à» son mari. Ces quatorze cadavres étoient déposés sur un brancard pompeusement décoré.

Quatorze Allouez enlevèrent le lit funèbre. Le convoi se mit en marche : les pères et les mères des enfants étranglés ouvroient la marche, marchant lentement deux à deux, et portant leurs en-» fimts morts dans leurs bras. Quatorze victimes qui s'étoient dé* youéesàla mort suivoient le lit funèbre, tenant dans leurs mains le cordon fatal qu'elles avoient filé elles-mêmes ; les plus proches pa« rents de ces victimes les environnoient. La famille de la femme-chef fermoit le cortège.

De dix pas en dix pas, les pères et les mères qui précédoient la Théorie laissoient tomber les corps de leurs enfants; les hommes qui portoient le brancard marchoient sur ces corps , de sorte que quand on arriva au temple, les chairs de ces tendres hosties tom«< boient en lambeaux.

Le convoi s'arrêta au lieu de la sépulture. On déshahilia les quatorze personnes dévouées : elles s'assirent à terre ; un Allouer s'assit sur les genoux de chacune d'elles , un autre leur tint les mains par derrière ; on leur fit avaler trois morceaux de tabac et boire un peu d'eau ; on leur passa le lacet au cou , et les parents de la /etitme-c/ie/* tirèrent , en chantant, sur les deux bouts du kcet.

On a peine à comprendre comntent un peuple chez lequel la propriété individuelle étoit inconnue, et qui ignoroit la plupart des besoins de la société , avoit pu tomber sous un pareil joug. D'un eêté des hommes nus, la liberté de la nature; de l'autre, de^ exactions sans exemple , un despotisme qui passe ce qu'on a vu de plus formidable au milieu des peuples civilisés; l'innooenee et les vertus primitives d'un état politique à son berceaUj la corruption et les crimes d'un gouvernement décrépit; quel monstrueux assemblage !

Une révolution simple, naturelle, presque sans effort , délivra en partie les Natchez de leurs chaînes. Accablés du joug des nobles et du Soleil, ils se contentèrent de se retirer dans les bois ; la solitude leur rendit la liberté. Le SoleUy demeuré au grand v'ûlagey n'ayant plus rien à donner aux AUouex , puisqu'on ne cultivoit plus le champ commun, fut abandonné de ces mercenaires. Ge Soleil eut pour successeur un prince raisonnable. Colui-ci ne

rétablît point les gardes ; il al)oltt les usages tyranniques , rappela ses sujets, et leur fit aimer son gouvernement. Un conseil de vieillards formé par lui détruisit le principe de la tyrannie , en réglant d'une manière nouvelle la propriété commune.

Les nations sauvages, sous l'empire des idées primitives, ont un invincible éloignement pour la propriété particulière, fondement de Tordre social. De là, chez quelques Indiens, cette propriété Commune , ce champ public des moissons , ces récoltes déposées dans des greniers où chacun vient puiser selon ses besoins ; mais de là aussi la puissance des chefs qui veillent à ces trésors , et qui finissent par les distribuer au proGt de leur ambition.

Les Natchez régénérés trouvèrent un moyen de se mettre à Tabri de la propriété particulière , sans tomber dans Tinconvéniént de la propriété commune. Le champ public fut divisé en autant de lots qu'il y avoit de familles. Chaque famille emportoit chez elle la. moisson contenue dans un de ces lots. Ainsi le grenier public fut détruit, en même temps que le champ commun resta , et comme chaque famille ne recueilloit pas précisément le produit du carré qu'elle avoit labouré et semé, elle ne pouvoit pas dire qu'elle avoit un droit particulier à la jouissance de ce qu'elle avoit reçu. Ce ne fut plus la communauté de la terre, mais la communauté du travail , qui fit la propriété commune.

Les Natchez conservèrent l'extérieur et les formes de leurs anciennes institutions : ils ne cessèrent point d'avoir une monarchie absolue, un Soleil, une femme-chef, et différents ordres ou différentes classes d'hommes; mais ce n'étoient plus que des souvenirs du passé; souvenirs utiles aux peuples, chez lesquels il n'est jamais bon de détruire l'autorité des aïeux. On entretint toujours le feu perpétuel dans le temple ; on ne toucha pas même aux cendres des anciens chefs déposées dans cet édifice , parcequ'il y a crime à violer l'asile des morts , et qu*après tout, la poussière des tyrans donne d'aussi grandes leçons que celle des autres hommes.

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