LIVRE
devant Télranger; et dansant la chanson de Thospitalité , elle disoit:
«( Salut , hôte du Grand Esprit ^ salut , ô le plus sacré des « hommes ! Nous avons du maïs et une couche pour toi : salut , « hôte du Grand Esprit -, salut , ô le plus sacré des hommes ! » La jeune fille prit l'étranger par la main, le conduisit à la peau d'ours qui devoit lui servir de lit, et puis elle se retira auprès de ses parents. René s'étendit sur la couche du chasseur, et dormit son premier sommeil chez les Natchez.
Tandis que la nation du Soleil s'occupe encore de jeux et de fêtes , une Tatale destinée précipite de toutes parts les événements. Abandonnant les champs fertilisés par les sueurs de leurs aïeux , de jeunes hommes, plantes étrangères arrachées au doux sol de la France , viennent en foule peupler de leur fructueux exil le fort qui gourmande le Meschacebé , et qui fait redire à ses bords le nom charmant de Rosalie. Perrier, qui gouverne à la Nouvelle-Orléans les vastes champsde la Louisiane, Perrier ordonne à Chépar, vaillant capitaine des François aux Natchez , de faire le dénombrement de ses soldats , afin de porter ensuite , si telle étoit la nécessité , le soc ou la bêche jusque dans les tombeaux des Indiens. Chépar commande aussitôt à ses bataillons de se déployer à la première aurore sur les bords du fleuve.
A peine les rayons du matin avoient jailli du sein des mers Atlantiques , que le bruit des tambours, et les fanfares des trompettes font tressaillir le guerrier jdans sa tente assoupi. Le désert s'épouvante et secoue sa chevelure de forêts ; la terreur pénètre au fond de ces demeures qui , depuis la naissance du monde , ne répétoient que les soupirs des vents, le bramement des cerfs et le chant des oiseaux.
A ce signal , le Démon des Combats , le sanguinaire Areskoui * , et les autres esprits des ombres, poussent un cri de joie. L'ange du Dieu des armées répond à leurs menaces en frappant sa lance d'or sur son bouclier de diamant. Telles sont les rumeurs de l'Océan , lorsque les fleuves américains , enflant leurs urnes , fondent tous ensemble sur leur vieux père. L'Océan , fracassant ses vagues entre les rochers , étincelle ; il se soulève indigné , se précipite sur ses fils , et, les frappant de son trident, les repousse dans leur Ut fangeux. Le soldat françois entend ces bruits ^ il se réveille, comme le cheval de bataille qui dresse l'oreille au frémissement de l'airain, ouvre ses narines fumantes , remplit Tair de ses grêles hepnisse-
' Génie ou dieu de la guerre chez les Saurages
meiits j mord les barreaux de sa crèche qu'il couvre d'écume , et décèle dans toutes ses allures l'impatience , le courage , la grâce et la légèreté.
Un mouvement général se manifeste dans le camp et dans le fort. Les fantassins courent aux faisceaux d'armes ; les cavaliers voltigent déjà sur leurs coursiers ^ on entend les bruits des chaînes et les roulements de la pesante artillerie. Partout brille l'acier, partout flottent les drapeaux de la France , drapeaux immortels couverts de cicatrices , comme des guerriers vieillis dans les combats. Bientôt l'armée se déroule le long du Meschacebé. Le chœur des instrumenls de Bellone anime de ses airs triomphants tous ces braves, tandis que l'on voit s'agiter en cadence le bonnet du grenadier qui , reposé sur ses armes , bat la mesure avec une gaieté qui inspire la terreur.
Fille de Mnémosyne à la longue mémoire ! ame poétique des trépieds de Delphes et des colombes de Dodone ; déesse qui chantez autour du sarcophage d'Homère sur quelque grève ioconnue de la mer Egée \ vous qui , non loin de l'antique Parthénope , faites naître le laurier du tombeau de Virgile ; Muse ! daignez quitter un moment tous ces morts harmonieux et leurs vivantes poussières ^ itondonnez les rivages de l'Ausonie , les ondes du Sperchius et les champs où fut Troie ; venez m'animer de votre divin souffle : que je puisse nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté dont les exploits fatigueroient môme , 6 Galliope ! votre poitrine immortelle.
Au centre de l'armée paroissoit ce bataillon vêtu d'azur, qui lance les foudres de Bellone ^ c'est lui qui , dans presque tous les combats, détermine la fortune à suivre la France; instruit dans les sciences les plus sublimes , il fait servir le génie à couronner la victoire. Nulle nation ne peut se vanter d'une pareille troupe. Folard la commande , l'impassible Folard , qui peut, dans les plus grands dangers , mesurer la courbe du boulet ou de la bombe, indiquer la colline dont il faut se saisir, tracer et résoudre sur l'arène sanglante , au milieu des feux et de la mort , les figures et les problèmes de Pythagore.
L'in&nterie , blanche et légère comme la neige , se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille , dont les galères remontent l'antique Égyptus, Lorient , qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de la Taprobane , la Touraine si délicieuse par ses fruits , la Flandre aux plaines ensanglantées, Lyon la romaine, Strasbourg la ger-
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manique , Toulouse si célèbre par ses troubadours , Reims où les rois Yont chercher leur couronne , Paris où ils viennent la porter ^ toutes les villes , toutes les provinces , tous les fleuves des Gaules , , ont donné ces fameux soldats à l'Amcrique.
Leurs armes ne sont plus Tépée ou Taugon ^ ils ne se parent plus du large bracha et des colliers d'or ; ils portent un tube enflammé , surmonté du glaive de Bayonne ; leur vêtement est celui du lis, symbole de l'honneur virginal de la France.
Divisée en cinquante compagnies, cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montre, et l'infatigable Toustain qui naquit aux plaines de la Beauce où les moissons roulent.en nappe d'or, et le prompt Armagnac qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies, et le patient Tourville nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourroit nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir sorti des rochers de TArmorique , Gausans que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure , d'Aumale qui guûta le vin d'Aï avant le lait de sa nourrice, Saint-Aulaire de Nimes^ élevé sous un portique romain, et Gautier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay, les chênes de Sénart, les jardins de Chantilly, de Versailles et d'Ermenonville?
Parmi ces vaillants capitaines on distingue surtout le jeune d'Arlaguète à la beauté de son visage , à l'air d'humanité et de douceur qui tempère l'intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l'honneur, et brûle de verser son sang pour la France; mais il déteste les injustices; et plus d'une fois, dans les conseils de la guerre , il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs.
A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert, dont le casque est surmonté d'un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu'agitent les mouvements du coursier retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un cuir noirci , dépouille du buffle sauvage ; un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent le pistolet à la main sur l'ennemi. Selon les hasards de Bellone , on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, combattre à pied sur la montagne, s'élancer de nouveau sur leurs coursiers , descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce
Îl4 LES XATCHEZ.
fleore où le loleil mûrit an vîu léger propre a éteindre la soif do ioldat dans Tardeor de la bataille ; ils obéiaseot a la toîx du brillant Tiilars.
A Taile opposée du corps de Tannée ^parott immobile la pesante cavalerie , dont le vêtement d'un sombre azur est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de Faurore. Les glands d*im or filé et tordu sautent en étincelant sur les épaules des guerriers, ao trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs Ihmts du chapeau gaulois , dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide , et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. Cétoit vous , intrépide Nemours , qui meniez ces fameux chevaux aux combats.
Mais pourrois-je oublier cette phalange qui , placée derrière toute l'armée , devoit la défendre des surprises de l'ennemi? Sacré bataillon de laboureurs , vous étiez descendus des roches de THel- TétiCy vêtus de la pourpre de Mars^ la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est encore dans vos mains rustiques : au milieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge, vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit; ce n'est qu'à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages , et l'on craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères , vos mères, vos frères , vos sœurs , et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes.
D'Erlach tient sous sa discipline ces enfants de GuillaumeTell ; il descend d'un de ces Suisses qui teignirent de leur sang, auprès d*Henri III, les lis abandonnés. Heureux si, sur les degrés du Louvre, les fils de ces étrangers ne renouvellent point leur sacrifice !
Enfin le Canadien Henry dirige à Tavanl-garde cette troupe de François demi -sauvages, enfants sans soucis des forêts du Nouveau-Monde. Ces chasseurs, assemblés pêle-mêle à la tête de Parmée, portent pour tout vêtement une tunique de lin qu'une ceinture rapproche de leurs flancs : une corne de chevreuil , renfermant le plomb et le salpêtre , s'attache par un cordon eh forme de baudrier sur leur poitrine *, une courte carabine rayée se suspend comme un carquois à leurs épaules ; rarement ils manquent' leur but , et poursuivent les hommes dans les bois comme les et les cerfs. Rivaux des peuples du désert, ils en ont pris I les mœurs et la liberté ; ils savent découvrir les traces