‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 60 sur 149 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

d'un ennemi, lui tendre des embûches, ou le forcer dans sa retraite. En vain les pandoures, qui les accompagnent sur leurs petits chevaux de race tartare; en vain ces cavaliers du Danube, aux longs pantalons , aux vestes fourrées flottant en arrière^ au bonnet oriental, aux moustaches retroussées, veulent devancer les coureurs canadiens : moins rapide est l'hirondelle efileurant les ondes, moins léger le duvet du roseau qu'emporte un tourbillon.

Les troupes ainsi rassemblées bordoient les rives du fleuve, lorsque, monté sur une cavale blanche élevée vagabonde dans les savanes mexicaines, voici venir Chépar au milieu d'un cortège de guerriers.

Né sous la tente des Luxembourg et des Catinat , le vieux capitaine ne voyoit la société que dans les armes*, le monde pour lui étoit un camp. Inutilement il avoit traversé les mers ; sa vue restoit circonscrite au cercle qu'elle avoit jadis embrassé , et l'Amérique sauvage ne reproduisoit à ses yeux que l'Europe civilisée : ainsi le ver laborieux, qui ourdit la plus belle (rame, neconnott cependant que sa voûte d'or, et ne peut étendre ses regards sur la natOTe.

Le chef s'avance , et s'arrête bientôt à quelques pas du front des guerriers : les roulements des tambours se font entendre, les capitaines courent à leur poste, les soldats s'affermissent dans leurs rangs. Au second signal la ligne se fixe et devient immobile, semblable alors au mur d'une cité au-dessus duquel flottent les drapeaux de Mars.

Les tambours se taisent; une voix s'élève, et va se répétant le long des bataillons de chef en chef, comme d'écho en écho. Mille tubes enlevés de la terre frappent ensemble l'épaule du fantassin ; les cavaliers tirent leurs sabres, dont l'acier, réfléchissant les rayons du soleil , mêle ses éclairs aux triples ondes de feu des baïonnettes : ainsi durant une nuit d'hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs Génies; réunies sur la surface solide d'un fleuve , elles dansent à la lueur des pins allumés de toutes parts; les cataractes enchaînées, les montagnes de neige, les forêts de cristal se revêtent de splendeur, tandis que les Sauvages croient voir les Esprits du nord voguer dans leurs canots aériens, avec des pagaies de flamme, sur l'aurore mouvante de Borée.

Cependant les rangs de l'armée s'entr'ouvrent, et présentent au commandant des allées régulières : il les parcourt avec lenteur, examinant les guerriers soumis à ses ordres , comme un jardinier

se promène entre les files des jeunes arbres , dont sa main affermit les racines et dirige les rameaux.

Aussitôt que la revue est Gnie , Chépar veut que les capitaines exercent les troupes aux jeux de Mars. L'ordre est donné : le coup de baguette retentit. Soudain vous eussiez vu le soldat tendre et porter en avant le pied gauche , avec l'assurance et la fermeté d'un Hercule. L'armée entière s'ébranle ; ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue , en se croisant comme les ciseaux d'une jeune Glle qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles les caisses d'airain que recouvre la peau de l'onagre s^ taisent au signe du géant qui les guide; alors mille instruments, fils d'Éole j animent les forêts , tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et tournent comme deux soleils.

Rien de plus merveilleux et de plus terrible à la fois , que de voir ces légions marcher au son de la musique , comme si elles ouvroient les danses de quelque fête : nul ne peut les regarder sans se sentir possédé de la fureur des combats , sans brûler de partager leur gloire et leurs périls. Les fantassins s'appuknt et tournent sur leurs ailes de cavalerie comme sur deux pôles ; tantôt ils s'ari:êtent , ébranlent la solitude par de pesantes décharges ou par un feu successif qui remonte et redescend le long de la ligne comme les orbes d'un serpent ; tantôt ils baissent tous à la fois la pointe de la baïonnette , si fatale dans des mains françoises : coucher leurs armes à terre , les reprendre , les lancer à leur épaule, les présenter en salut, les charger ou se reposer sur elles, ce n'est pas la durée d'un moment pour ces enfants de la victoire.

A cet exercice des armes succèdent de savantes manœuvres. Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre , tour à tour s'avance et se retire ; ici elle se creuse comme la corbeille de Flore; là elle s*enfle comme les contours d'une urne de Gorinthe : le Méandre 9e replie moins de fois sur lui-même, la danse d'Ariadne gravée sur le bouclier d'Achille avoit moins d'erreurs que les labyrinthes tracés sur la plaine par ces disciples de Mars. Leurs capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures de l'art d'Uranie ; ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers ; sans confondre ou briser le dédale fragile , ils le déploient en étoile , le dessinent en croix , le ferment en cercle , et l'entr'ouvrent doucement sous la forme d'un berceau.

Les Indiens assemblés admiroient ces jeux qui leur cacboient des tempêtes»

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