‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 62 sur 149 · LIVRE n. 2G · texte numérisé non relu

LIVRE n. 2G

des sassafras et des liquidambars , salue la lumière de Torient, les flots du Meschacebé , les savanes et les forêts , et rentre dans la cabane.

Cependant les femmes sourioient des manières de Tétranger ; c'étoit de ce sourire de femme qui ne blesse point. Géluta fut chargée d'apprêter le repas de l'hôte de Chactas : elle prit de la farine de maïs, qu'elle pétrit avec de Teau de fontaine^ elle en forma un gâteau qu'elle présenta à la flamme, en le soutenant avec une pierre. Elle fit ensuite bouillir de l'eau dans un vase en forme de corbeille ; elle versa cette eau sur la poudre de la racine de smilax : ce mélange , exposé à l'air, se changea en une gelée rose d'un goût délicieux. Alors Géluta retira le pain du foyer et l'offrit au frère d'Amélie : elle lui servit en même temps avec la gelée nouvelle un rayon de miel et de Teau d'érable.

Ayant fini ces choses avec un grand zèle , elle se tint debout fort agitée devant l'étranger. Celui-ci , enseigné par Chactas , se leva , imposa les deux mains en signe do deuil sur la tête de l'Indienne, car elle avoit perdu son père et sa mère , et elle n'avoit plus pour soutien que son frère Outougamiz. La famille poussa les trois cris de douleur,, appelés cris de veuve : Céluta retourna à son ouvrage; René commença son repas du matin.

Alors Céluta , chargée d'amuser le guerrier blanc , se mit à chanter. Elle disoit :

tt Yoici le plaqueminier ; sous ce plaqueminier il y a un gazon ; « sous ce gazon repose une femme. Moi qui pleure sous le plaque- M minier, je m'appelle Céluta : je suis fille de la femme qui repose « sous le gazon ^ elle étoit ma mère.

«< Ma mère me dit en mourant : Travaille \ sois fidèle à ton époux « quand tu l'auras trouvé. S'il est heureux, sois humble et timide; « n'approche de lui que lorsqu'il te dira : Viens, mes lèvres veutt lent parler aux tiennes.

« S'il est infortuné, sois prodigue de tes caresses; que ton ame « environne la sienne , que ta chair soit insensible aux vents et « aux douleurs. Moi qui m'appelle Céluta, je pleure maintenant « sous le plaqueminier ; je suis la fille de la femme qui repose sous « le gazon. >»

L'Indienne, en chantant ces paroles, trembloit^, et des larmes couloient comme des perles le long de ses joues : elle ne savoit pourquoi, à la vue du frère d'Amélie, elle se souvenoit des derniers conseils de sa mère. René sentoit lui-même ses yeux humides. La famille parlagcoit l'émotion de Céluta, et toute la

TTO LES NATCHEZ.

cabane pleuroit de regret , d'amour et de vertu. Tel fut le repas du matin.

A peine cette scène étoit terminée , qu*un guerrier parut : il apportoit une hache en présent à Tétranger, pour qu'il se bflttt une citoine. Il conduisoit en même temps une vierge plus belle et plus Jeune que Chryséis, aGn que le nouveau fils de Chactas commençât un lit dans le désert. Géluta baissa la tête dans son sein : Ghactaa, averti de ce qui se passoit , devina le reste. Alors d'une voix courroucée : « Yeut-on faire un affront à Chactas? Le guerrier adopté « par moi ne doit pas être traité comme un étranger. »

Consterné à cette réprimande du vieillard , l'envoyé frappa des mains et s'écria : « René adopté par Chactas ne doit pas être re- « gardé comme un étranger. »

Cependant Chactas conseilla au frère d'Amélie de faire un présent à Mila , dans la crainte d'offenser une famille puissante qui comptoit plus de trente tombeaux. René obéit : il ouvrit une cassette de bois de papaya -, il en tira un collier de porcelaine *, ce tollier étoit monté sur un RI de la racine du tremble , appelé l'arbre dn refus , parceque la liane se dessèche autour de son tronc. René lliisoit ces choses par le conseil de Chactas; il donna le collier à Mila, à peine âgée de quatorze ans, en lui disant : «< Heureux te votre père et votre mère ! plus heureux celui qui sera votre « époux ! » Mila jeta le collier à terre.

La paix descendit sur la cabane le reste de la journée; Céluta retourna chez son frère Outougamiz, Mila chez ses parents, et Chactas alla converser avec les Sachems.

Le soir on se rassembla sous les tulipiers : la famille prit un repas sur l'herbe semée de verveine empourprée et de ruelles d'or. Le chant monotone du will-poor-will, le bourdonnement du colibri , le cri des dindes sauvages, les soupirs de la nonpareille, le sifflement de l'oiseau moqueur, le sourd mugissement des crocodiles dans les glaïeuls, formoient l'inexprimable symphonie de ce banquet.

Échappés du royaume des ombres, et descendant sans bruit à la clarté des étoiles , les songes venoient se reposer sur le toit des Sauvages. C'étoit l'heure où le cyclope européen rallume la fournaise dont la flamme se dilate ou se concentre aux mouvements des larges soufflets. Tout à coup un cri retentit ; réveillées en sursaut dans la cabane , les femmes se dressent sur leur couche ; Chactas prête l'oreille ; une Indienne soulève l'écorce de la porte , et ces mots se pressent sur ses lèvres : « Les méchants Manitous

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