‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 63 sur 149 · LIVRE n · texte numérisé non relu

LIVRE n

u sont déchaînés : sortez ! sortez ! » La famille se précipite sous les tulipiers.

La nuit régnoit : des nuages brisés ressembloient , dans leur désordre sur le firmament , aux ébauches d'un peintre dont le pinceau se seroit essayé au hasard sur une toile azurée. Des langues de feu livides et mouvantes léchoient la voûte du ciel. Soudain ces feux s'éteignent : on entend quelque chose de terrible passer dans l'obscurité , et du fond des forêts s^élève une voix qui n'a rien de l'homme.

Dans ce moment un guerrier se présente à la porte de la cabane; il adresse à Chactas ces paroles précipitées : <« Le conseil de la na- « tion s'assemble ; les Blancs se préparent à lever la hache contre « nous; il leur est arrivé de nouveaux soldats. D'une autre part, « le trouble est dans la nation : la Femme-Chef, mère du jeune « Soleil, est en proie aux mauvais Génies; Ondouré parott pos- « sédé d'une passion funeste. Le grand-prôtre parle d'oracles et de « songes ; on murmure sourdement contre le François que vous m voulez faire adopter. Vous êtes témoin des prodiges de la nuit: « hfltez-vous de voiis rendre au conseil. »

En achevant ces mots , le messager poursuit sa route et va réveiller Adario.\]!hactas rentre dans sa cabane : il suspend à son épaule gauphe son manteau de peau de martre ; il demande son bâton d'hicory * surmonté d'une tête de vautour. Miscoue avoit coupé ce bâton dans sa vieillesse ; il l'avoit laissé en héritage à son fils Outalissi , et celui-ci à son fils Chactas, qui , appuyé sur ce sceptre héréditaire , donnoit des leçons de sagesse aux jeunes chasseurs réunis au carrefour des forêts. Un Indien complètement armé vient chercher Chactas, et le conduit au conseil.

Tous les Sachems avoient déjà pris leur place : les guerriers étoient rangés derrière eux ; les matrones , ayant à leur tête la Femme- Chef, mère de l'héritier de la couronne , occupoient les sièges qui leur étoient néservés , et au-dessous d'elles s'asseyoient les prêtres.

Adario , chef de la tribu de la Tortue , se lève : inaccessible à la crainte , insensible à l'espérance , ce Sachem se distingue par un ardent amour de la patrie : implacable ennemi des Européens qui avoient massacré son père , mais les abhorrant encore plus comme tyrans de son'pays, il parloit incessamment contre eux dans les conseils. Quoiqu'il révérât Chactas , et qu'il se plût à confesser la supériorité du Sachem aveugle , il étoit cependant presque toujours d'un avis opposé à celui de son vieil ami.

> Espèce de nojer.

Les bras pendants et immobiles , les regards attachés à la terre, il prononça ce discours :

tt Sachems , matrones , guerriers des quatre tribus , écoutez :

«t Déjà Taloès avoit fleuri deux fois depuis que Ferdinand de « Soto, l'Espagnol , étoit tombé sous la massue de nos ancêtres; «1 déjà nous étions allés combattre les tyrans loin de nos bords , « lorsque le Mescbacebé raconta à nos vieillards qu'une nation M étrangère descendoit de ses sources. Ce peuple n'étoit point de « la race superbe des guerriers du feu >. Sa gaieté, sa bravoure, M son amour des forêts et de nos usages , le faisoient chérir. Nos « cabanes eurent pitié de sa misère , et donnèrent à Lasalle * tout « ce qu'elles pouvoient lui offrir.

« Bientôt la nation légère aborde de toutes parts sur nos rives: M d'Iberville , le dompteur des flots , fixe ses guerriers au centre u même de notre pays. Je m'opposai à cet établissement ; mais M vous attachâtes le grand canot de l'étranger aux buissons , en- «( suite aux arbres , puis aux rochers , enfin à la grande^ montagne -, M et vous asseyant sur la chaîne qui lioit le canot des Blancs à nos «t fleuves , vous ne voulûtes plus faire qu'un peuple avec le peuple « de l'Aurore.

« Vous savez , ô Sachems , quelle fut' la récompense de votre 4« hospitalité! Vous prîtes les armes; mais trop prompts à les « quitter, vous rallumâtes le calumet de la paix. Hommes impru- « dents! la fumée de la servitude et celle de l'indépendance pou- «I voient-elles sortir du même calumet? Il faut une tête plus forte « que celle de l'esclave, pour n'être point troublée par le parfum « de la liberté.

« A peine avez-vous enterré la hache ' ; à peine , vous reposant « sur la foi des colliers 4, commencez-vous à éclaircir la chaîne « d'union , que par la plus noire des perfidies , le chef actuel des H François veut vous attaquer sur vos nattes. La biche n'a pas M changé plus de fois de parure que je n'ai de doigts à cette main M mutilée en défendant mon père, depuis que les derniers attente tats des Blancs ont souillé nos savanes: Et nous hésitons en- M core!

« Peut-être, enfants du Soleil, peut-être comptez-vous changer « de désert, abandonner à vos oppresseurs la terre de la patrie? « Mais où voulez-vous porter vos pas? Au couchant, au levant, t« vers l'étoile immobile ^; vers ces régions où le Génie du jour

> Les Espagnols. — > Il descendit le premier le Mississipi. — ' Faire La paix. 4 Lettres, contrats, traités, etc. — ' Le nordt

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