LIVRE V
talions peu justes, je priai les présents de retourner vers les rn chesses d'Ononthio.
« Le printemps s'étoit renouvelé autant de Toîs qu'il y a d'œuft dans le nid de la fauvette , ou d'étoiles à la constellation des chasseurs, depuis que j'habilois chez les nations iroquoises : elles avoient fumé le calumet de paix avec les François. Cette paix fut bientôt rompue : Athaënsic ' balaya les feuilles qui commençoient à couvrir les chemins de la guerre , et fit croître l'herbe dans les sentiers du commerce.
«« Après divers succès , on proposa une suspension d'armes^ des députés furent envoyés par les Iroquois au fort Catarakoui : j'étoisdu nombre de ces guerriers, et je leur servois d'interprète. A peine entrés dans le fort , nous fûmes enveloppés par des soldats. Nous réclamâmes la protection du calumet de paix : le chef qui nous arrêta nous répondit que nous étions des traîtres , qu'il avoit ordre d'Ononthio de nous embarquer pour Kanala ', d'où nous serions menés en esclavage au pays des François. On nous enleva nos haches et nos flèches ; on nous serra les bras et les pieds avec des chaînes : nous fûmes jetés dans des pirogues qui nous conduisirent au port de Québec parle fleuve Hochelaga ^ De Kanata , un large canot nous porta ^ au delà des grandes eaux , à la contrée des mille villages , dans la terre où tu es né.
<( Les cabanes ^ où nous abordâmes sont bâties sous un ciel délicieux , au fond d'un lac intérieur ^, où Michabou , dieu des eaux, ne lève point deux fois le jour son front vert couronné de cheveux blancs, comme sur les rives canadiennes.
« Nous fûmes reçus aux acclamations de la foule. L'amas des cabanes, des grands canots et des hommes, tout ce spectacle si différent de celui de nos solitudes confondit d'abord nos idées. Je ne commençai à voir quelque chose de distinct que lorsque nous eûmes été conduits à la hutte de l'esclavage ^.
« Peut-être , mon jeune ami , seras-tu étonné qu'après avoir été traité de la sorte , je conserve encore pour ton pays de l'attachement. Outre les raisons que je t'en donnerai bientôt, l'expérience de la vie m'a appris que les tyrans et les victimes sont presque également à plaindre, que le crime est plus souvent commis par ignorance que par méchanceté. Enfin , une chose meparott encore certaine : le Grand Esprit , qui mêle le bien avec le mal dans sa justice , a quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et
' Génie de la vengeance. — > Québec. ^ ^ te fleuve Saint-Laurent. — 4 Ifi^Mille* ^ La Méditerranée. — ^ Les bagnes.
toujours doux celui des persécutions. On aime facilement son en* nemi, surtout s'il nous a donné occasion de vertu ou de renommée. Tu me pardonneras ces réflexions : les vieillards sont sujets à allonger leurs propos. »
René répondit : «< Chactas , si les discours que tu vas me fiiire « sont aussi beaux que ceux que tu m'as déjà faits , le soleil pour- « roit finir et recommencer son tour avant que je fusse las de t'é- « coûter. Continue à répandre dans ton récit cette raison tendre, « cette douce chaleur des souvenirs qui pénètrent mon cœur. « Quelle idée de la société dut avoir un Sauvage aux galères ! »
Chactas reprit le récit de ses aventures. Ses paroles étoient toutes naïves; il y mêla une sorte d'aimable enjouement; on eût dit que j par une délicatesse digne des grâces d'Athènes , ce Sauvage chercboit à rendre sa voix ingénue , pour adoucir aux oreilles de René l'histoire de l'injustice des François.
« Une forte résolution de mourir, dit-il , m'empêcha d'abord de sentir trop vivement mon malheur dans la hutte de l'esclavage : trois jours entiers nous chantâmes notre chanson de mort, moi et les autres chefs. Jusqu'alors je m'étois cru la prudence d'un Sachem , et pourtant , loin d'enseigner les autres , je reçus des leçons de sagesse.
« Un François, mon frère de chaînes, s'étoit rendu coupable d'one action qui l'avoit fait condamner au tribunal de tes vieillards. Jeune encore , Honfroy prenoit légèrement la vie. Charmé de m'entendre parler sa langue , il me racontoit ses aventures , il me disoit : ^ Chactas, tu es un Sauvage, et je suis un homme « civilisé. Yraisemblablement tu es un honnête homme, et moi <c je suis un scélérat. N'est-il pas singulier que tu arrives exprès « de l'Amérique pour être mon compagnon de boulet en Europe, tt pour montrer la liberté et la servitude, le vice et la vertu ac- « couplés au même joug? Voilà , mon cher Iroquois , ce que c'est u que la société. N'est-ce pas une très belle chose? Mais prends « courage et ne t'élonne de rien : qui sait si un jour je ne serai a point assis sur gn trône? Ne t'alarme pas trop d'être appareillé u avec un criminel au char de la vie : la journée est courte , et la « mort viendra vite nous dételer. >»
tt Je n'ai jamais été si étonné qu'en entendant parler cet homme ; il y avoit dans son insouciance une espèce d'horrible raison qui me confondoit. Quelle est , disois-je en moi-même , celte étrange nation, où les insensés semblent avoir étudié la sagesse, où les scélérats supportent la doulesr comme ils goùtcroient le plaisir ?