LIVRE VI. ait
« Le soleil éclairoit les travaux de rhomme civilisé et les loisirs du Sauvage, lorsque nous partîmes du grand village. Des coursiers couverts de fumée nous traînèrent à la hutte ' du Chef des cbeb, en moins de temps qu'un Sachem plein d'expérience, et Foracle de sa nation , met à juger un différend qui s'élève entre deux mères de famille.
« A travers une foule de gardes , nous fûmes conduits jusqu'au père des François. Surpris de Tair d'esclavage que je remarquoi» autour de moi , je disois sans cesse à Ononthio : « Où est donc la nation des guerriers libres? » Nous trouvâmes le Soleil* assis, conmie un Génie sur je ne sais quoi qu'on appeloit un trône , et qui brilloit de toutes parts. Il tenoit en main un petit bâton avec lequel il jugeoit les peuples. Ononthio nous présenta à ce Grand Chef en disant :
« Sire, les sujets de Votre Majesté... »
« Je me tournai vers les chefs des Cinq-Nations , et leur expliquai la parole d'Ononlhio. Ils me répondirent : « C'est faux-, » et ils s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adr^sant au premier Sachem :
« Puissant Soleil , lui dis-je , toi dont les bras s'étendent jo^ « qu'au milieu de la terre ! Ononthio vient de prononcer une pa- « rôle qu'un Génie ennemi lui aura sans doute inspirée : mais toi « qu'Athaënsic ^ n'a pas privé de sens , tu es trop prudent pour te « persuader que nous soyons tes esclaves. »
« A ces paroles qui sortoient ingénument de mes lèvres , il se fit un mouvement dans la hutte. Je continuai mon discours.
« Chef des chefs, lu nous as retenus dans la hutte de la servi- « tude par la plus indigne trahison. Si tu étois venu chanter la « chanson de paix chez nos vieillards , nous aurions respecté en « toi les Manitous vengeurs des traités. Cependant la grandeur de « notre ame veut que nous t'excusions, car le Souverain Esprit « ôte et donne la raison comme il lui plaît, et il n'y a rien de plus « insensé et de plus misérable qu'un homme abandonné à lui- M même. Enterrons donc la hache dont le manche est teint de « sang. Eclaircissons la chaîne d'amitié , et puisse notre union du- « rer autant que la terre et le soleil ! J'ai dit. »»
« En achevant ces mots , je voulus présenter le calumet de paix au Soleil ;maissans doute quelqueGénie frappa ce chef de ses traits invisibles , car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front : on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane,
> Cbàleau de Versailles. — » Louis XIV. — ) La vengeance.
«< Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse : les jeunes hommes surtout nous soudoient avec complaisance ; plusieurs me serrèrent secrètement la main.
«( Trois héros s'approchèrent de nous : le premier paroîssott ra^isasié de jours , et cependant on i'auroit pris pour l'immortel vieillard des foudres , tant il traînoit après lui de grandeur. A peine pouYoit-on soutenir Téclat de ses regards: Tame brillante, ingénieuse et guerrière de la France respiroit tout entière dans cet homme.
« Le second cachoit sous des sourcils épais et un air indécis une expression extraordinaire de vertu et de courage ; on sentoit qu'il pouvoit être le rival du premier héros , et le frein de sa fortune.
% Le troisième guerrier, beaucoup plus jeune que les deux autres , portoit la modération sur ses lèvres et la sagesse surson front. Sa physionomie étoil fine , son œil observateur, sa parole ti^anquille. Le premier de ces guerriers achevoit ses jours de gloire dans une superbe cabane, parmi les bois et les eaux jaillissantes, avec neuf vierges célestes qu'on nomma les Muses ; le second ne quittoit le grand village que pour habiter les camps \ le troisième vivoit retiré dans un petit héritage non loin d'un temple où il se promenoit souvent autour des tombeaux.
« J'invitai ces trois enfants des batailles à venir chanter, au milieu du sang, notre chanson de guerre; l'aîné des fils d'Areskoui * sourit , le second s'éloigna , le troisième fit un mouvement d'horreur».
« Ononthio me fit observer plus loin des guerriers qui causoient ensemble avec chaleur. « Voilà , me dit-il , trois hommes que la •c France peut opposer à l'Europe combinée. Quel feu dans le plus « jeune des trois ! quelle impétuosité dans sa parole ! Il' s'efforce « de convaincre ce Sachem inflexible qui l'écoute , qu'on doit u faire servir les galères de la mer intérieure sur les flots de l'Oa céan. Ce ûls illustre d'un père encore plus fameux fait sourire « le troisième guerrier, qui veut ne pas décider entre les deux au- « très, et s'excuse en disant qu'il ignore les arts de Michabou^ ; « il ne tient que d'Areskoui le secret des ceintures inexpugnables « dont il environne les cités^. »
« Dans ce moment , un jeune héros s'avança vers le guerrier au regard sévère^; il lui présenta un collier ^ de suppliant. Le (ils altier de la montagne jeta les yeux sur le collier, et le rendit dure-
> Génie de la guerre. — * Gondé, Turenne et Gatinat. — 3 Génie des eaux.
4 SeigneUy, fils de Colberl ,l«uToisei Vau^n. — 9 LouTois. — « Uo pUcei, une leilre.