‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 89 sur 149 · UVRE VI · texte numérisé non relu

UVRE VI

ment au héros , avec les paroles du refus. Le jeune homme rougit et sortit, en jetant sur la cabane un regard qui me ût frémir, car il me sembla qu'il avoit imploré le Génie des Vengeances'.

u Je fus distrait de ces pensées par un grand bruit qui se ût à une porte. Entrent aussitôt deux guerriers qui se tenoient en riant sous le bras. Leur taille arrondie annonçoit les fils heureux do 1^ joie; leurs pas étoientun peu chancelants; leur haleine étoiten* core parfumée des esprits du plus excellent jus de feus Leurs vêtements flottoient négligés comme au sortir d'un long festin; leur visage étoit tout empreint des poudres chères au conseil des Sa-p chems ^ Je ne sais quoi de brave^ de populaire , de spirituel , d'in« souciant , de libéral jusqu'à la prodigalité , étoit répandu sur leur personne; ils avoient l'air de ne rien voir aveo un cœur ennemi, de se divertir des hommes, de penser peu aux Dieux, et de rire de la mort. On les eût pris pour des jumeaux qu'Areskoui^ auroit eus d'une mortelle après la victoire, ou pour les fils illégitimes de quelque roi fameux; ils môloient à la noblesse des hautes destinées de leur père ce que l'amour et une plus humble condition ont de gracieux et de fortuné^.

« A peine ces enfants joufflus des vendanges avoient-ils posé un pied mal assuré dans la cabane , que deux autres guerriers coururent se joindre à eux. Un de ces derniers avoit reçu en naissant un coup fatal de la main d'un Génie , mais c'étoit l'enfant des bons succès^; l'autre ressembloit parfaitement à un G^nie sauveur?. Je l'avois vu arrêter par le bras le jeutie homme qui étoit sorti de la grande cabane après le refus du guerrier liaulaiu^.

« Ainsi réunis , ces quatre guerriers alloient parcourant la hutte, réjouissant les cœurs par leurs agréables propos. Ils ne dédaignèrent pas de causer avec un Sauvage. Les deux frères me demandèrent si les banquets étoient longs et excellents dans mes forêts, et si l'on sommeilloit beaucoup d'heures sur la peau d'ours. Je tâchai de faû:e honneur à mes bois , et de mettre dans ma réponse la galté qui respiroit sur les lèvres de ces hommes. Un Esprit me favorisa, car ils parurent contents , et me voulurent montrer euxmêmes la somptuosité de la hutte du Soleil.

tt Nous parcourûmes d'immenses galeries dont les voûtes étoient habitées par des Génies, et dont les murs étoient couverts d'or,

« Le prince Eugène. — ■ Du vin. — 3 Du UImc. — 4 Génie de la guerre.

5 Les deux Vendôme , peiiis-fils de Henii IV par Gabrielle. — ^ Luxembourg.

7 Viliars.

8 Louvois refusa un régiment au prince Eugène, cl celui-ci passa au service de i*empe« reur.

d'eau glacées et de merveilleuses peintures. Les guerriers blancs désirèrent savoir ce que je pensois de ces raretés.

«i Mes hôtes, répondis-je, je vous dirai la vérité, telle que les <( Manitous me l'inspirent, dans toute la droiture de moa cœur; « vous me semblez très à plaindre et fort misérables -, jamais je « n'ai tant regretté la cabane de mon père Outàlissi , ce guerrier M honoré des nations comme un Génie. Ce palais dont vous vous « enorgueillissez a-t-il été bâti par l'ordre des Esprits? N'a-t-il « coûté ni sueurs, ni larmes? Ses fondements sont-ils jetés dans « la sagesse , seul terrain solide? Il faut une vertu magnifi- « que pour oser habiter la magniflcence de ces lieux : le vice se- «( roit hideux sous ces ddmes. A la pesanteur de l'air que je reste pire, à je ne sais quoi de glacé dans cet air, à quelque chose de •c sinistre et de mortel que j'aperçois sous le voile des sourires , il « me semble que cette hutte est la hutte de l'esclavage, des sou- « cis , de l'ingratitude et de la mort. N'entendez-vous pas une u voix douloureuse qui sort de ces murs, comme s'ils étoient « l'écho où se viennent répéter les soupirs des peuples? Ah ! qu'il <« seroit grand ici le bruit des pleurs, si jamais il commençoit à se « faire entendre ! Un tel édifice tombé neseroit point rebâti , tandis « que ma hutte se peut relever plus belle en moins d'une journée. « Qui sait si les colonnes de mes chênes ne verdiront point en- « core à la porte de ma cabane , lorsque les piliers de marbre de ce « palais seront prosternés dans la poudre? »

« C'est ainsi, 6 René! qu'un ignorant Sauvage de la Nouvelle- France devisoit avec les plus grands hommes de ta vieille patrie, sous le règne du plus grand roi , au milieu des pompes de Versailles. Nous quittâmes les galeries , et nous descendîmes dans les jardins au milieu du fracas des armes.

« Dans ces jardins, malgré les préjugés de ma natte, je fus vraiment frappé d'étonnement : la façade entière du palais, semblable à une immense ville, cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d'orangers, des eaux jaillissant au milieu des statues et des parterres, des grottes, séjour des esprits célestes , des bois où les premiers héros , les plus belles femmes , les esprits les plus divins erroient en méditant les triples merveilles de la guerre, de l'amour et du génie, tout ce spectacle enfin saisit fortement mon ame. Je commençai à entrevoir une grande nation où je n'avois aperçu que des esclaves, et pour la première fois je rougis de ma superbe du désert.

< Des glaces.

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