‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 90 sur 149 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« Nous nous avançâmes parmi les bronzes, les marbres, les eaux et les ombrages : chaque flot , contraint de sortir de la terre, apportoit un Génie à la surface des bassins. Ces Génies varioient scion leur puissance : les uns étoient armés de tridents , les autres sonnoient des conques recourbées ; ceux-ci étoient montés sur des chars ^ ceux-là vomissoient Tonde en 4^ourbillon. Mes compagnons s'étant écartés, je m'assis au bord d'un bain solitaire. La rêverie vint planer autour de moi ; elle secouoit sur mes cheveux les songes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie absente.

«( Nousabandonnâmes enfin la hutte des Rois ; et laNuit, marchant devant nous avec la fraîcheur, nous reconduisit au grand village.

w Lorsque les dons du Sommeil eurent réparé mes forces, Ononthio me tint ce discours : « Chactas, fils d'Oulalissi, vous « vous plaignez que vous n'avez point encore vu les guerriers « libres, et vous me demandez sans cesse où ils sont : je vous les « veux faire connoître. Un esclave va vous conduire aux cabanes « où s'assemblent diverses espèces de Sachems : allez et instrui- « sez-vous^ car on apprend beaucoup par l'étude des mœurs « étrangères. Un homme qui n'est point sorti de son pays necon- « noît pas la moitié de la vie. Quant aux autres chefs , voscom- « pagnons, comme ils n'entendent pas la langue de la terre des « chairs blanches, ils préféreront sans doute rester sur la natte, " à fumer leur calumet et à parler de leur pays. «

« Il dit. Plein de joie, je sors avec mon guide : comme un aigle qui demande sa pâture, je m'élance plein de la faim de la sagesse. Nous arrivons à une cabane * où étoient assemblés des hommes vénérables.

« J'entrai avec un profond respect dans le conseil, et je fus d'autant plus satisfait, qu'on ne parut faire aucune attention à moi. Je remerciai les Génies , et je me dis : « Voici enfin la nation fran- « çoise. C'est comme nos Sachems! » Je pris une pipe consacrée à la paix ^ et je m'apprêtai à répondre à ce qu'on alloit sans doute me demander touchant les mœurs, les usages et les lois des chairs rouges. Je prêtai attentivement l'oreille , et je promis le sacrifice d'un ours à Michabou ' , s'il vouloit m'envoyer la prudence pour faire honneur à mon pays.

« Par le Grand Lièvre "*, ô mon fils! je fus dans la dernière confusion, quand je m'aperçus que je n'entendois pas un mol do ce que disoient les divins Sachems. Je m'en pris d'abord à quelque

» Lp Louvre. — > Génie des eaux. — ^ Divinité souveraine des chass<^urs.

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Manitou ennemi de ma gloire et de mes forêts : je m'allois retirer plein de honte , lorsque Tun des vieillards , se tournant vers moi , dit gravement : <« Cet homme est rouge, non par nature, car il a « la peau blanche comme l'Européen. » Un autre soutint que la nature m'avoit donné une peau rouge ] un troisième fut d'avis de m'adresser des questions; mais un quatrième s'y opposa, disant que , daprès la conformation extérieure de ma tête , il étoit impossible que je comprisse ce qu'on me demanderoit.

M Pensant , dans la simplicité de mon cœur, que les Sachems se divertissoient , je me pris à rire. « Voyez , » s'écria celui qui avoit énoncé la dernière opinion , « je vous Tavois dit ! Je serois assez « porté à croire , à en juger par ses longues oreilles, que le Cana- « dicn est l'espèce mitoyenne entre l'homme et le singe. » Ici s'éleva une dispute violente sur la forme de mes oreilles. <« Mais « voyons, » dit enlin un des vieillards qui avoit l'air plus réfléchi que les autres, « il ne se faut pas laisser aller à des préventions. »

«< Alors le Sachem s'approcha de moi avec des précautions qu'il crut nécessaires , et me dit : « Mon ami , qu'avcz*vous trouvé de « mieux dans ce pays-ci? »

« Charmé de comprendre enfin quelque chose à tous ces discours , je répondis : « Sachem , on voit bien à votre âge que les « Génies vous ont accordé une grande sagesse : les mots qui •t viennent de sortir de votre bouche prouvent que je ne me suis « pas trompé. Je n'ai pas encore acquis beaucoup d'expérience,

« et jt5 puuriuia être un de vos iila : quand je quittai les rives du

« Meschacebé , les magnolias avoient fleuri dix-sept fois , et il y a « dix neiges que je pleure la hutte de ma mère. Cependant, tout « ignorant que je suis , je vous dirai la vérité. Jusqu'à présent , je « n'ai point encore vu votre nation , ainsi je ne saurois vous parler « des guerriers libres ; mais voici ce que j'ai trouvé de mieux parmi « vos esclaves : les huttes de commerce ' où l'on expose la chair € des victimes me semblent bien entendues et parfaitement utiles. » «« Acette réponse, un rire qui ne finissoit point bouleversa l'assemblée : mon conducteur me fit sortir, priant les Sachems d'excuser la stupidité d'un Sauvage. Comme je traversois la hutte, j'entendis argumenter sur mes ongles, et ordonner de noter aux colliers ^ ce conseil , comme un des meilleurs de la lune dans laquelle on étoit alors.

« Boutiques de charcutier et de boucher. Les Sauvages amenés à Paris sous Louis XIV ne furent ft-appés que de l*étal des viandes de boucherie. * Registres, livre», contrau, lettres, en général toute »urle U*écriis.

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