LIVRE VI
« De cette assemblée nous nous rendîmes k celle des S^chems ^>pelés juges. J'étois triste, en songeant à mon aventure, et je rougissois de n'avoir pas plus d'esprit. Arrivé dans une lie * au milieu du grand village , je traversai des huttes obscures et désertes, et je parvins au lieu '^ où résidoit le conseil. De vénérableft Sacbems , vêtus de longues robes rouges et noires , écoutoient un orateur qui parloit d'une voix claire et perçante : « Voici , dis-je « intérieurement, les vrais Sacbems ; les autres, je le vois k préu sent , ne sont que des sorciers et des jongleurs. »
tt Je me plaçai dans le rang des spectateurs avec mon guide , et m'adressant à mon voisin : «^ Vaillant Gis de la France, lui disi( je , cet orateur à la voix de cigale parle sans doute pour ou contre « la guerre , ce Qéau des peuples? Quelle est , je te supplie de me « le dire , l'injustice dont il se plaint avec tant de véhémence? »
«< L'étranger, me regardant avec un sourire, me répondit : «( Mon cher Sauvage, il s'agit bien de la guerre ici ! De la guerre, u oui , à ce misérable que tu vois , et qui sera sans doute étranglé « pour avoir eu la foiblesse de confesser dans les tourments un « crime dont il n'y a d'autre preuve que l'aveu arraché à ses dou- « leurs! >» -,
« Je conjurai mon conducteur de me remener à la hutte d'O-^ nonthio , puisqu'on s'amusoit partout de ma simplicité.
u Nous retournions en effet chez mon hôte, lorsqu'on passant devant la cabane des prières ^ , nous vîmes la foule rassemblée anx portes : mon guido m'apprit qu'il y avoit dans cette cabane uqe fôte de la mort. Je me sentis un violent Oetûr d'ontr^r dans ce lieu saint : nous y pénétrâmes par une ouverture secrète. On se talsoilf alors pour écouter un Génie dont le souille animott des trompettes, d'airain ^ ; ce Génie cessa bientôt de murmurer. Les jcolonnes de l'édiQce, enveloppées d'étoffes noires , auroient versé à leurs pieds^ une obscurité impénétrable, si l'éclat de mille torches n'eût dissipé cette obscurité. Au milieu du sanctuaire , que bordoient des chefs de la prière ^, s'élevoit le simulacre d'un cercueil. L'autel et les statues des hommes protecteurs de la patrie se cachoient •pareillement sous des crêpes funèbres. Ce que le grand village et k cabane du Soleil contenoient de plus puissant et de plus beau étoit rangé en silence dans les bancs de la nef.
« Tous les regards étaient attachés sur un orateur vôtu de blanc au milieu de ce deuil , et qui , debout dans une galerie suspendue ^,
I La Cité. — â Le Palais de JuBllcc. — 3 Une église. — 4 L*orgue. — 5 Les prôtres. fi La chaire.
les yeux fermés , les mains croisées sur sa poitrine , s'apprôtoit à commencer un discours : il sembloit perdu dans les profondeurs du ciel. Tout à coup ses yeux s'ouvrent, ses mains s'étendent , sa voix, interprète de la mort, remplit les voûtes du temple, comme la voix môme du Grand Esprit ». Avec quelle joie je m'aperçus que j'entendois parfaitement le chef de la prière! Il me sembloit parler la langue de mon pays, tant les sentiments qu'il exprimoit étoient naturels à mon cœur.
« Je m'aurois voulu jeter aux pieds de ce sacrificateur, pour le prier de parler un jour sur ma tombe , aDn de réjouir mon esprit dans la contrée des âmes ; mais lorsque je vins à songer a mon peu de vertu , je n'osai demander une telle faveur : le murmure du vent du torrent est la seule éloquence qui convient au monument d'un Sauvage.
« Je ne sortis point de la cabane de la prière sans avoir invoqué le Dieu de la flllede Lopez. Revenu chez Ononthio, je lui fis part des fruits de ma journée -, je lui racontai surtout les paroles de l'orateur de la mort. Il me répondit :
« Ghactas , connois la nature humaine : ce grand homme qui t'a « enchanté n'a pu se défendre d'être importuné d'une autre re- « nommée que la sienne : pour quelques mots mal interprétés , il « partage maintenant la cour et la ville , et persécute un ami \
« Tu verras bien d'autres contradictions parmi nous. Mais tu ne « seroispas aussi sage que ton père , fils d'Outalissi , si tu nous jute geois d'après ces foiblesses. »
« Ainsi me pArloit Ononthio, qui avoit vécu bien des neiges \ Les choses qu'il venoit de me dire m'occupèrent dans le silence de ma nuit. Aussitôt que la mère du jour, la fraîche Aurore, eut monté sur l'horizon avec le jeune Soleil , son fils , suspendu à ses épaules dans des langes de pourpre , nous secouâmes de nos paupières les vapeurs du sommeil. Par ordre d'Ononthio, nous jetâmes autour de nous nos plus beaux manteaux de castor, nous couvrîmes nos pieds de mocassines merveilleusement brodées , et nous ombrageâmes de plumes nos cheveux relevés avec art : nous devions accompagner notre hôte à la fête que le Grand Chef préparoit dans des bois non loin des bords de la Seine.
« Vers l'heure où l'Indienne chasse avec un rameau les mouches qui bourdonnent autour du berceau (|p son fils, nous partons; nous arrivons bientôt au séjour des Manitous et des Génies ^. Ononthio nous place sur une estrade élevée.
« Bossuel. — » Fénelon. — 3 Années. — 4 Fêles de Louis XIV.