LIVRE VI
« Le Chef des chefs paroît couvert de pierreries : il étoit monté sur un cheval plus blanc qu'un rayon de la lune , et plus léger que le vent. Il passe sous des portiques semblables à ceux de nos forêts : cent héros l'accompagnent velus comme les anciens guerriers de la France.
« Une barrière tombe : les héros s'avancent ; un char immense et tout d'or les suit. Quatre Siècles , quatre Saisons , les Heures du jour et de la nuit , marchent à côté de ce char. On se livre des combats qui nous ravissent.
<( La nuit enveloppe le ciel; les courses cessent, mille flambeaux s'allument dans les bosquets. Tout à coup une montagne brillante de clarlé s'élève du fond d'un antre obscur ; un Génie et sa compagne sont debout sur sa cime : ils en descendent et couvrent des raretés de la terre et de l'onde une table de cristal. Des femmes éblouissantes de beauté viennent s'asseoir au banquet , et sont servies par des Nymphes et des Amours.
« Un amphithéâtre sort du sein de la terre , et étale sur ses gradins des chœurs harmonieux qui font retentir mille instruments. A un signal la scène s'évanouit^ quatre riches cabanes , chargées des dons du commerce et des arts , remplacent les premiers prodiges. Ononthio me fait observer les personnages qui distribuent les présents de la muniGcence royale.
« Voyez-vous , me dit- il, cette femme si belle, mais d'un port u un peu altier s qui préside à l'une des quatre cabanes avec le « fils d'un Roi? Un nuage est sur son front : c'est un astre qui se « retire devant cette autre beauté, au regard |>iusiiûux mais plein « d'art, qui tient la seconde cabane avec ce jeune prince ». SI le « Grand Chef avoit voulu être heureux parmi les femmes, il n'eût « écouté ni l'une ni l'autre de ces beautés, et l'ame la plus tendre « ne se consumeroit pas aujourd'hui dans une solitude chré- « tienne ^ »»
« Tandis que j'écoutois ces paroles, je remarquai plusieurs autres femmes que je désignai à Ononthio. Il me répondit :
<« Les grâces mêmes ont arrangé les colliers "^ que cette matrone « envoie à sa fille chérie ^ quant à ces trois autres fleurs qui bau lancent ensemble leurs tiges , l'une se plaît au bord des ruis- M seaux 5, l'autre aime à parer le sein des princesses infortunées ^ » et la troisième ofl're ses parfums à l'amitié?. Voilà plus loin deux (( palmiers illustres par leur race, mais ils n'ont pas la grâce des
« M«"« de Monte^pan. — • M'"' de Maintcnoii. — * M'"« de LaValliôre.
• Lellrcs de M"»* do Sévigné.— 5 M"»* Dcshoulièreg.— « M"»« La Fayelle.— 7 M«^* Lambert.
aW LES NATCHEZ.
« troisfleors, etnesontornésque decolliers politiques». Chactas, n quand ce talent dans les femmes se trouve réuni au génie dans « les hommes, c'est ce qui établit la supériorité d'un peuple. « Trois fois favorisées du Ciel les nations où la muse prend soin M d'aplanir les sentiers de la vie , les nations chez lesquelles règne « assez d'urbanité pour adoucir les mœurs, pas assez pour les « corrompre ! »
« Durant ce discours, la voix de deux hommes se fit entendre derrière nous. Le plus jeune disoit au plus âgé : « Je ne m'étonne « pas que vous soyez surpris de cette institution de la Chambre « ardente mous sommes, en tous genres, au temps des choses
« extraordinaires. Si l'on pou voit parler du masque de fer »
Ici la voix du guerrier devint sourde comme le bruit d'une eau qui tombe solis des racines , au fond d'une vallée pleine de mousse.
« Je tournai la tôle, et j'aperçus un guerrier que je reconnus pour étranger à son vêtement : il portoit une coiffure de pourpre. Ononthio, qui vit ma surprise, se hâta de me dire : « Fils de la « terre des chasseurs , tu te trouves dans le pays des enchante- •• ments. Le guerrier qui nous a interrompus par ses propos est « lui-même ici une merveille : c'est un roi ' venu de la ville de « marbre pour humilier son peuple aux pieds du Soleil des Fran- « çoîs. »
« A peine Ononthio s'étoit exprimé de la sorte , que la terreur s'assit dans l'assemblée : le Chef des chefs se troubla aux paroles secrètes que lui porta on héraut. Tandis que des cris retentissoient au loin , le silence et l'inquiétude étoient sur toutes les lèvres et sur tous les fronts : un castor qui a entendu des pas au bord de son lac suspend les coups dont il battoit le ciment de ses digues, et prête au bruit une oreille alarmée. Après quelques moments , les plaintes s'évanouirent , et le calme revint dans la fête. Je demandai à Ononthio la cause de cet accident; il hésita avant de répondre. Voici quelles furent ses paroles :
« C'est une imprudence causée par une troupe de guerriers , qui »« a passé trop près de ce lieu en escortant des bannis.
« Je répliquai : « Ils ont donc commis des crimes? A leurs gé- « missements je les aurois pris pour des infortunés plutôt que « pour des hommes haïs du Grand-Esprit à cause de leurs injus-
• Mémoires do Mlle d»» Montpcnsier, cl de Madame, seconde femme du frère de Louis XIV.
' Le doge de Gènt^s.