LIVRE VI
« tices : il y a dans la douleur un accent auquel on ne se peut « tromper. D'ailleurs, ils me sembloient bien nombreux, ces <( hommes : y auroit-il tant de cœurs amis du mal? »
u Ononthio repartit: « On compte plusieurs milliers de François « ainsi condamnés à l'exil^ on les bannit, parcequ'ils veulent « adorer Dieu à des autels nouvellement élevés '. >»
— « Ainsi, m'écriai -je, c'est la voix de plusieurs milliers de « François malheureux que je viens d'entendre au milieu de cette » pompe françoise? O nation incompréhensible! d'une main vous « faites des libations au Manitou des joies, de l'autre vous arrachez « vos fipères à leur foyer! vous les forcez d'abandonner avec toutes « sortes de misères le«rs Génies domestiques ! »
— « Chactas ! Chactas ! s'écria vivement Ononthio , on ne parle (( point décela ici. n
« Je me tus; mais le reste des jeux me parut empoisonné : incapable de fixer mes pensées sur les mœurs et les lois des Européens , je regrettai amèrement ma cabane et mes déserts.
« Nous nous retrouvâmes avec délices chez Ononthio. « Heu- « reux, me disois-je en cédant au sommeil, heureux ceux qui « ont un arc , une peau de castor et un ami ! »
« Le lendemain , vers la première veille de la nuit , Ononthio me fit monter avec lui sur son traîneau , et nous arrivâmes au portique d'une longue cabane » qu'inondoient les flots des peuples. Par d'étroits passages, éclairés à la lueur de feux renfermés dans des verres , nous pénétrons jusqu'à une petite hutte ' tapissée de pourpre dont une esclave nous ouvrit la porte.
« A l'instant je découvre une salle où quatre rangs de cabanes semblables à celles où j'entrois étoient suspendus aux contours de l'édifice : des femmes d'une grande beauté , des héros à la longue chevelure et chargés de vêtements d'or, brilloient dans les cabanes à la clarté des lustres. Au-dessous de nous, au fond d'un abîme, d'autres guerriers debout et pressés onduloient comme les vagues de la mer. Un bniit confus sortoit de la foule ; de temps en temps des voix, des ris plus distincts, se faisoient entendre, et quelques fils de l'harmonie , rangés au bas d'un large rideau , exécutoient des airs tristes qu'on n'écoutoit pas.
tt Tandis que je contemplois ces choses si nouvelles pour moi , tandis qu'Ononthio et ses amis étudioient dans mes yeux les sensations d'un Sauvage, un siillement tel que celui des perruches
' Les protestants. Révocation do IVdil <\o Nantes, dragonnades. — * Un théâtre. » Une loge.
dans nos bois part d'un lieu inconnu : 1c rideau se replie dans les airs comme le voile de la Nuit touché par la main du Jour.
Une cabane soutenue par des colonnes se découvre à mes regards. La musique se tait ; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers , Tun jeune , l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent sous les portiques. René, je uq suis qu'un Sauvage , mes organes grossiers ne peuvent sentir toute la mélodie d'une langue parlée par le peuple le plus poli de l'univers-, mais, malgré ma rudesse native, je ne saurois te dire quelle fut mon émotion lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la hutte muette. Je crus entendre la musique du ciel : c'étoit quelque chose qui ressembloit à des airs divins, et cependant ce n'ctoit point un véritable chant; c'étoit je ne sais quoi qui tenoit le milieu entre le chant et la parole. J'avois ouï la voix des vierges de la solitude durant le calme des nuits-, plus d'une fois j'avois prèle l'oreille aux brises de la lune, lorsqu'elles réveillent dans les bois les Génies de l'harmonie; mais ces sons me parurent sans charmes auprès de ceux que j'écoutois alors.
« Mon saisissement ne fit qu'augmenter à mesure que la scène se déroula. O Atala ! quel tableau de la passion source de toutes nos infortunes! Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures', par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux : mon désordre devint si grand qu'il troubla la cabane entière.
« Lorsque le rideau retombé eut fait disparoître ces merveilles, la plus jeune habitante* d'une hutte voisine de la nôtre me dit : « Mon cher Huron , je suis charmée de loi , et je te veux avoir ce « soir à souper, avec celui que tu appelles ton père. » Ononthio me prit à part , et me raconta que cette femme gracieuse étoit une célèbre Ikouessen % chez laquelle se réunissoit la véritable nation françoise.Ravidela proposition, je répondisàl'Ikouessen : «Amante « du plaisir, tes lèvres sont trop aimables pour recevoir un refus. «c Tu excuseras seulement ma simplicité, parcequeje viens des « grandes forêts. »
« Dans ce moment la toile s'enleva de nouveau. Je fus plus étonné du second spectacle que je ne l'avois peut-être été du premier, mais je le compris moins. Les passions que vous appelez tragiques sont communes à tous les peuples, et peuvent être entendues d'un Natchez et d'un François ; les pleurs sont partout les mêmes, mais les ris diffèrent selon les temps et les pays.
I Phèdre. — > Ninon. — 3 Courtisane.