LIVRE VI
« Les jeux finis, Tlkouessen stnveloppa dans un voile, et me forçant , avec la folâtrerie des amours , à lui donner la main , nous descendîmes les degrés de la hutte, où se pressoit une foule de spectateurs : Ononthio nous suivoit. L'Indien ne sait point rougir je ne me sentis aucun embarras, et je remarquai qu'on avoit Tair d'applaudir à la naïve hauteur de ma contenance.
«i Nous montons sur un traîneau au milieu des armes protectrices, des torches flamboyantes, et des cris des esclaves qui faisoient retentir les voûtes du nom pompeux de leurs maîtres. Gomme le char de la Nuit, roulent les cabanes mobiles : l'enfant du commerce, retirer dans la paix de ses foyers , entend frémir les vitrages de sa hutte, et sent trembler sous lui la couche nuptiale. Nous arrivons chez la Divinité des plaisirs.. S'élançanldu traîneau rapide auquel ils étoient suspendus, des esclaves nous en ouvrent les portes : nous descendons sous un vestibule de marbre orné d'orangers et de fleurs. Nous pénétrons dans des cabanes voluptueuses, aux lambris de bois d'ébène gravés en paysages d'or. Partout brûloient les trésors dérobés ' aux filles des rochers et des vieux chênes. La véritable nation françoise (car je l'avois reconnue au premier coup d'œil ) étoit déjà établie aux foyers de l'Ikouessen. Un ton d'égalité, une franchise semblable à celle des Sauvages, régnoieut parmi les guerriers.
« J'adressai ma prière à l'Amour hospitalier. Manitou de cette cabane , et me mêlant à la foule , je me trouvai pour la première fois aussi à l'aise que si j'eusse été dans le conseil des Natchez.
« Les guerriers étoient rassemblés en divers groupes, comme des faisceaux de maïs planté dans le champ des peuples. Chacun enseignoit son voisin, et étoit enseigné par lui : tour à tour les propos étoient graves comme ceux des vieillards, fugitifs comme ceux des jeunes filles. Ces hommes capables de grandes choses ne dédaignoient pas les agréables causeries^ ils répandoient au dehors la surabondance de leurs pensées ^ ils formoient de discours légers un entretien aimable et varié : dans un atelier européen , des ouvriers aux bras robustes filent le métal flexible qui réunit les diverses parties de la parure de la beauté^ l'un en aiguise la pointe, l'autre en polit la longueur, un troisième y attache l'anneau qui fixe le nuage transparent sur le sein de la vierge, ou le ruljan sur sa tôte.
« Abandonné à moi-môme , j'errois de groupe en groupe , charmé
1 La cire.
de ce que j'entendois , car je comprenois toutes les paroles : on ne montroit aucune surprise de ma façon étrangère.
« Tandis que je promenois mes pas à travers la foule , j'aperçus dans un coin un homme qui ne conversoit avec personne , et qui paroissoit profondément occupé. J'allai droit à lui : « Chasseur, lui « dis-je , je te souhaite un ciel bleu , beaucoup de chevreuils et un « manteau de castor. De quel désert es-tu ? car je le vois bien , « tu viens comme moi d'une forêt. »
« Le héros, qui eut l'air de se réveiller, me regarda et me répondit : « Oui , je viens d'une forêt. >»
c Je ne dormirai point sous de riches lambris , c Mais yoit-on qne le somme en perde de son prit ? c En est-il moins profond et moins plein de délices ? c Je lui ? oue au désert de nou? eaux sacriflces. »
« Je l'a vois bien deviné , m*écriai-je; ton apparence est simple, « mais tu es excellent. Y a-t-il rien de moins brillant que le cas- « tor, le rossignol et l'abeille? »
« Comme j'achevois de prononcer ces mots, un guerrier au regard pénétrant s'approcha de nous, mettant un doigt sur sa bouche. <( Je parie, dit-il, que nos deux Sauvages sont charmés « l'un de l'autre. »
« En même temps , il passa son bras sous le mien , et m'entraina dans une autre partie de la cabane. « Laissons-nous donc tout « seul cet enfant des bois? » lui dis-je. — « Oh ! répliqua mon « conducteur, il se suffit à lui-mômo : il ne parle pas d'ailleurs le « langage des hommes, et n'entend que celui des dieux , des lions, M des hirondelles et des colombes '. »
« Nous traversions la foule : un des plus beaux François que j'aie jamais vus , s'appuyant sur les bras de deux de ses amis, nous accosta. Mon guide lui dit : « Quel chef-d'œuvre vous nous avez « donné! vous avez vu les transports dans lesquels il a jeté ce « Sauvage. >• — «« J'avoue , repartit le guerrier, que c'est un des « succès qui m'ont le plus flatté dans ma vie. » — « Et cependant , N dit un de ses deux amis d'un ton sévère , vous eussiez mieux « fait de ne pas tant céder au goût du siècle, de retrancher votre n Aricie , au risque de perdre cette scène qui a ravi cet Iroquois. »
« Le second ami du guerrier le voulut défendre. « Voilà vos « foiblesses, s'écria le premier, voilà comme vous êtes descendu « du Misanthrope au sac dans lequel vous enveloppez votre
* Lt Fontaine.