LIVRE VI
« Scapin !» A ce propos j'ai lois à mon tour m'écricr : « Sont-ce là a les hommes aimés du ciel dont j*ai entendu les chants? » Mais les trois amis s'éloignèrent * , et je me retrouvai seul avec mon guide.
« Il me conduisit à l'autre eistrémité de la cabane, et me Qt asseoir près de lui sur une natte de soie. De là, promenant ses yeux sur la foule tantôt en mouvement, tantôt immobile, il me dit : « Chactas, je te veux faire connoître les caractères des perce sonnages que tu vois ici *, ils te donneront une idée de ce siècle « et de ma patrie.
« Remarque d'abord ces guerriers qui sont nonchalamment « étendus sur cette demi-couche d'édredon. Ce sont les enfants « des Jeux et des Ris ; ils tiennent l'immortalité de leur naissance : « car bien qu'ils te paroissent déjà vieux , ils sont toujours jeunes « comme les Grâces , leurs mères. Retirés loin du bruit dans un <( faubourg paisible, ils passent leurs jours assis à des banquets. « Les tempes ornées de lierre , et le front couronné de fleurs , ils « mêlent à des vins parfumés l'eau d'une source que les hommes « nomment Hippofîrène et les dieux Gastalie. Toutefois tu te « Iromperois, Chactas, si tu prenoisces hommes pour deseflfé- « minés sans courage. Nul guerrier n'est peut-être moins qu'eux « attaché à la vie ; ils la briseroient avec la même insouciance que « les vases fragiles qu'ils s'amusent quelquefois à fracasser dans « les festins. »
« Emerveillé de la fine peinture de mon curieux démonstrateur, je regardois avec intérêt ces hommes» qui présentoient un caractère inconnu chc^z les Sauvages; mais mon hôte m'arracha à ces réflexions pour me faire observer une espèce d'ermite qui causoit avec l'Ikouessen. « Il a été prêtre, me dit-il , il va devenir roi, et «< avant qu'il s'ennuie de son second bandeau, il vit ici en simple « jongleur ^ Quant à cet autre guerrier si vieux, dont les pieds « sont supportés par un coussin de velours , c'est un étranger nou- « vellement arrivé; son père conduisit un monarque à l'échafaud , « et mit sur sa tête la couronne qu'il avoit abattue ^. Richard , plus « sage qu'Olivier, a préféré le repos à l'agitation d'une vie écla- « tante : rentré dans l'état obscur de ses aïeux , il n'estime la « gloire de son père qu'autant qu'il la compte au nombre de ses « plaisirs. »
— «< Par Michabou % m'écriai-je , voici un étrange mélange! il
I Rarine, Molii^re H Boileaii. — » La f^ociélé du Marais, Chaulieu . La Fare , f fc. * Casimir, roi de Pologne. — 4 Olivier Cromwell. — 5 Génie des eaux.
tt ne manquoit ici qu'un Sauvage comme moi. » Mon exclamation fit rire l'observateur des hommes , qui me répondit : « Tu es loin , a mon cher Chactas , d'avoir tout vu : quelle que soit ton envie de « connoître , on la peut aisément rassasier. Ces quatre hommes u appuyés contre cette table d'albâtre sont les quatre artistes qui « ont créé les merveilles de Versailles : l'un en a élevé les colonnes, a l'autre en a dessiné les jardins, le troisième en a sculpté les « statues , le quatrième en a peint les tableaux '.
<« Regarde assis à leurs pieds , sur ces tapis d'Orient , ces hommes « au visage bronzé et aux robes de soie : ils sont venus des portes M de l'Aurore, comme toi de celles du Couchant, eux pour être « ambassadeurs à notre Cour » , toi pour servir sur nos galères j w mais eux et toi pour payer également un tribut à notre génie, «( et faire de ce siècle un siècle à jamais miraculeux.
u Du reste, ces Sauvages de l'Inde sont plus heureux autt jourd'hui que ceux de la Louisiane; car ils trouvent du moins « ici à parler le langage de leur patrie. Ces guerriers blancs qui « s'entretiennent avec eux sont des voyageurs qui ont recueilli les « simples des montagnes, ou les débris de l'antiquité ^
« Ces autres hommes resserrés dans l'embrasure de cette fenêtre « sont des savants que la munificence de notre Roi a été chercher « jusque dans une terre ennemie, pour les combler de bienfaits. « Les lettres qu'ils tiennent à la main et qu'ils parcourent avec <( tant d'intérêt sont la correspondance de plusieurs Sachems qui , u bien que nés dans des pays divers, forment, en Europe, une « illustre république dont Paris est le centre. Par ces lettres, ils H s'apprennent mutuellement leurs découvertes : l'un d'entre eux , tt au moment où je te parle, vient de trouver le vrai système de « la nature, et un autre lui fait passer en réponse ses calculs sur « l'infini 4.
« Non loin de ces étrangers, tu peux remarquer un homme « qui raisonne avec une grande force : c'est un fameux Sachem «< de ceux que nous appelons philosophes. Albion est sa patrie : « mais depuis quelque temps il s'est exilé sur les rives bataves, « d'où il est venu rendre hommage à la France ^,
(( Eh bien! continua notre hôte, que penses-tu maintenant de « notre nation? Trouves-tu ici assez d'hommes et de choses ex- « traordinaires ? Des prélats aussi différents de talents que de prin- « cipes, des gens de lettres remarquables par le contraste de leur
> Mansard , Le Nôtre , Coustou , Le Brun. — » Ambassadeurs de Siani.
3 Tourncfort, Boucher, Gerbilloo , Gbardin, etc. — 4 Newton, LeibniU. ^ » Locke.