LIVRE VI
« génie , des bureaux de beaux-esprits en guerre , des filles de la « volupté intriguant avec des moines auprès du trône, des côur- « tisans se disputant leurs dépouilles mutuelles, des généraux din visés, des magistrats qui ne s'entendent pas, des ordonnances « admirables mais transgressées, la loi proclamée souveraine, mais « toujours suspendue par la dictature royale; un homme envoyé (( aux galères pour un temps, mais y demeurant toute sa vie; la « propriété déclarée inviolable, mais confisquée par le bon plaisir « du maître ; tous les citoyens libres d'aller où ils veulent et de dire « ce qu'ils pensent, sous la réserve d'être arrêtés s'il plaît au roi, « et d'être envoyés au gibet en témoignage de la liberté des opi- « nions; enfin, des édifices élevés, des manufactures formées, « des colonies fondées, la marine créée, l'Europe à demi subju^ « guée , une partie de la nation chassant une autre partie de cette « nation : tel est ce siècle dont tu vois l'abrégé dans cette salle; «* siècle qui, malgré ses erreurs, restera modèle de gloire; siè- « cle dont on ne sentira bien la grandeur que lorsqu'on le pré- « tendra surpasser.»
« En achevant ces mots , mon instructeur me quitta pour aller ailleurs observer les hommes : il ne me parut pas une des moindres raretés du siècle qu'il venoit de peindre ».
« Des esclaves annoncèrent le banquet aux conviés. Des tables couvertes de fleurs , de fruits et d'oiseaux , nous offrirent leurs élégantes richesses. Le vin étoit excellent, la gaieté véritable, et les propos aussi fins que ceux des Ilurons. La volage Ikouessen , qui m'avoit donné un siège à sa droite , se railloit de moi , et me disoit : « Parle-moi donc de tes forêts. Je voudrois savoir si u en Huronie il y a , comme parmi nous, de grandes dames qui «« veulent faire enfermer au couvent de pauvres jeunes filles, parce- « que ces jeunes filles prétendent jouir de leur liberté. Oh ! c'est un « beau pays que le tien , où l'on dit -ce que Ton pense au Grand M Chef, et où chacun fait ce qu'il a envie de faire ! Ici c'est préci- « sèment le contraire : tout le monde est obligé de mentir au So- « leil, et de se soumettre à la volonté de son voisin : c'est pour « cela que tout va chez nous à merveille. »
« Cette femme ajouta beaucoup d'autres propos où , sous l'apparence de la frivolité, je découvris des pensées très graves. On joua gracieusement sur la réponse que j'avois faite aux sorciers de la grande hutte , et que l'Ikouessen disoit être admirable : « Mais, « ajouta-t-elle, je veux savoir à mon tour ce que tu as trouvé de
» La BruvtVc.
« plus sensé parmi nous. Comme je ne t'ai parié ni de ta peau , ni « de tes oreilies , j'espère que tû me feras une autre réponse que « celle qui t'a perdu dans l'esprit de nos philosophes. »
— à Mousse blanche des chênes qui sert à la couche des héros , n répoodis-je , les galériens et les femmes comme toi me semblent « avoir toute la sagesse de ta nation. »
« Ce mot fit rire la table hospitalière , et la coupe de la liberté fut vidée en l'honneur de Ghactas.
« Alors les Génies des amours dérobèrent la conversation , et la tournèrent sur un sujet trop aimable ; le souvenir de la fille de Lopez remua les secrets de mon sein et le fit palpiter. Uo convive remarqua que , si la passion crée des tempêtes , l'âge les vient bientôt calmer, et que l'on recouvre en peu de temps la tranquillité d'ame où l'on étoit avant d'avoir perdu la paix de l'enfance. Les guerriers applaudirent à cette observation ; je répondis :
« Je ne puis trouver le calme dont on jouit après l'orage sem- « blable à celui qui a précédé cet orage : le voyageur qui n'est pas a parti n'est pas le voyageur revenu ; le bûcher qui n'a point en- « oore été allumé n'est pas le bûcher éteint. L'innocence et la rai- « son sont deux arbres plantés aux extrémités de la vie : à leurs « pieds , il est vrai , on trouve également le i^pos ; mais l'arbre « de rinnocence est chargé de parfums , de boutons de fleurs , de « jeune verdure ; l'arbre de la raison n'est qu'un vieux chêne sé- « ché sur sa tige , dépouillé de son ombrage par la foudre et les « vents du ciel. »
« C'éloit ainsi que nous dçvisions à ce festin : je t'en ai fait le détail minutieux , car c'est là qu'ayant aperçu les hommes à leur plus haut point de civilisation , je te les devois peindre avec une scrupuleuse exactitude. Les choses de la société et de la nature , présentées dans leur extrême opposition , te fourniront le moyen de peser avec le moins d'erreur possible le bien et le mal des deux
« Nous étions prêts à quitter les tables, lorsqu'on apporta a noire magicienne un berceau couronné de fleurs : il renfcrmoit un enfant du voisinage , qui rcciamoit , disoit la nourrice , les préaentsde naissance. L'Ikouessen connoissoit les parents du nouveauné : elle le prit dans ses bras, lui trouva un air malicieux >, et promit de lui donner un jour des grains de porcelaines "^ pour acheter des colUers ^
» Voltaire.— • De Targenl. — 3 Des livres.