‹ Œuvres de M. le vicomte de ChateaubriandChapitre 97 sur 149 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

«« Le lendemain de ce jour si complètement employé Je me résolus de chercher moi-môme la nation françoise , et d'essayer si je ne la rencontrerois pas mieux seul qu*à l'aide d'un conducteur.

« Je sortis sans guide vers la première moitié du matin. Après avoir parcouru des chemins étroits et tortueux , j'arrivai à ud pont où je saluai un roi bienfaisant que portoit un cheval de bronze *. De là remontant le cours du fleuve aux eaux blanches, dans lequel les femmes lavoient des tuniques de lin, je parvins à la place du sang \ Une grande foule s'y trouvoit rassemblée ; on me dit qu'on alloit attacher une victime à la machine qu'on me montra , et sur laquelle j'aperçus le Génie de la mort ^ sous la forme d'un homme.

<« Persuadé qu'il s'agissoit de rex:écution d'un prisonnier de guerre, je m'assis pour entendre chanter ce prisonnier et pour l'encourager à souffrir les tourments comme un Indien. Je dis à l'un de mes voisins qui paroissoit fort touché : « Fils de l'huma-- « nité, ce guerrier a-t-il été pris en combattant avec courage, ou u bien est-ce un enfant des foibles que l'homicide Areskôui ^ a saisi «( dans sa fuite ? >»

M Le guerrier me répondit : « Ce n'est point un soldat qui va « cesser de vivre ; c'est un chef de la prière ^ , qui , banni de la « France pour des opinions religieuses, n'a pu supporter les chau grins de l'exil. Vaincu par le sentiment qui subjugue tous les N hommes , il est revenu déguisé dans son pays : le jour il se te- « noit caché dans un souterrain -, la nuit il erroit autour du champ « paternel , à la clarté des astres qui présidèrent à sa naissance. « Quelques misérables l'ont reconnu dans ces promenades où il « respiroit en secret l'air de sa patrie^ ils l'ont dénoncé : la loi le « condanme à mort pour avoir rompu son ban. >»

<« Le guerrier se tut , et je vis un vieillard s'avancer au milieu de la foule ; arrivé aux piliers de sang , ce vieillard dépouilla sa robe, se mit à genoux , et adora. Ensuite, mettant un pied assuré sur le prem\^r barreau de l'échelle , et s'élevant d'échelon en échelon , il sembloit monter vers le ciel. Ses cheveux blancs flottoient sur son cou ridé et bruni par Tàge ; on voyoit sa vieille poitrine à

> Le pont Neuf et U statue de Henri IV. — > La Grève. *• 3 Le bourreau. 4 CK3me de la guerre, — s Ud mimsire protestant.

nu , qui respiroit tranquillement sous sa tunique cntr^ouverte : il jeta un dernier regard sur la France , et la mort le lia par la cime comme une gerbe moissonnée.

a Je me levai dans le trouble de mes sens , qui ne m'avoit pas d'abord permis de me dérober à l'abominable spectacle. Je m'écriai: « Remenez-moi à mes déserts! reconduisez-moi dans mes « forêts ! » et je m'éloignois à grands pas. Longtemps j'errai à l'aventure tout en plébrs, et comme hors de moi-môme. Mais enfin la lassitude du corps parvint à distraire les fatigues de l'ame , et me trouvant aussi harassé qu'un chasseur qui a poursuivi un cerf agile, je fus contraint de demander quelque part les dons de l'hospitalité.

n Je heurte à la porte d'une très belle cabane ; un esclave vient m'ouvrir: « Que veux-tu? » me dit-il brusquement. — «» Va dire à « ton maître, répondis-je, qu'un guerrier des chairs rouges veut « boire avec lui la coupe du banquet. » L'esclave se prit à rire et referma la porte.

« Cette épreuve ne me découragea point. A quelque distance, dans une petite voie écartée ^ une habitation assez semblable à nos huttes s'offrit à mes regards. Je me présente sur le seuil de cette demeure. J'aperçois au fond d'une case obscure un guerrier deminu , une femme et trois enfants ; j'augurai bien de mes hôtes , lorsque je vis qu'ils restoient tranquilles à mon aspect comme des Indiens. J'entre dans la cabane , je m'assieds au foyer dont je salue le Manitou domestique , et prenant dans mes bras le plus jeune des trois enfants , ces douces lumières de leur mère , j'entonne la chanson du suppliant.

«( Quand cela fut fait , je dis en françois : « J'ai faim , » et le guerrier me répondit : « Tu as faim? >» Ce qui me lit penser qu'il avoit été voyageur chez les peuples de la solitude. Il se leva , prit un gâteau de maïs noir et me le donna : je ne le pus manger, car je vis la mère répandre une larme , et les enfants dévorer des yeux le pain que je portois à ma bouche. Je le distribuai à leur innocence , et je dis au guerrier leur père ; « Les mânes des ours « n'ont donc pas été apaisés par de^ sacrifices la neige ' dernière, M puisque la chasse n'a point été bonne et que tes enfants ont « faim? » — « Faim ! répondit mon hôte , oui î pou» nous autres « misérables, cette faim dure toute notre vie. »

« Je repartis : « Tl y a sans doute quelque autre guerrier dont le u soleil a regardé les érables , et dont les ilèches ont été plus favo-

I Année.

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