LIVRE VII
« risées du grand Castor : il te fera part de son abondance. » L'homme sourit amèrement : ce qui me lit juger que j'avois dit une chose peu sage.
« Une veuve qui , du lit désert où elle est couchée , voit les toiles de l'insecte suspendues sur sa tête , se plaint de l'abandon de sa cabane : ainsi la laborieuse matrone dont je recevois l'hospitalité adressa les paroles de l'injure à son époux , en l'accusant d'oisivelé. Le guerrier frappa rudement son épouse : je me hâtai d'étendre le calumet de paix entre mes hôtes, et d'apaiser la colère qui monte du cœur au visage en nuage de sang. J'eus alors pour la première fois l'idée de la dégradation européenne dans toute sa laideur. Je vis l'homme abruti par la misère , au milieu d'une famille aflamée , ne jouissant point des avantages de la société, et ayant perdu ceux de la nature.
« Je me levai -, je mis un grain d'or dans la main du guerrier, je l'invitai à venir s'asseoir avec sa famille dans ma cabane. « Ah ! « s'écria mon hôte tout ému ,. quoique vous ne soyez qu'un Iro- « quois , on voit bien que vous êtes un roi des Sauvages. » — « Je u ne suis point un roi, » répondis-je, en me hâtant de quitter cette cabane où j'avois trouvé quelques vertus primitives poussant encore foiblement au milieu des vices de la civilisation : le bouquet de romarin que nos chefs décédés emportent avec eux au tombeau prend quelquefois racine sur l'argile même de l'homme, et végète jusque dans la main des morts.
« J'avoue qu'après de telles expériences, je fus prêt à renoncer à mes études, à retourner chez Ononthio. En vain je cherchois ta nation et des mœurs , et je ne trouvois ni les secondes ni la première. La nature me sembloit renversée ^ je ne la découvrois dans la société que comme ces objets dont on voit les images inverties dans les eaux. Génie propice qui arrêtâtes mes pas , qui m'engageâtes à continuer mes recherches, puissiez-vous, en récompense des faveurs que vous m'avez faites, puissiez-vous approcher le plus près du Grand Esprit! Sans vous, sans votre conseil, je ne serois pas ce que je suis , je n'aurois pas connu un homme qui m'a réconcilié avec les hommes , et de qui mes cheveux blancs tiennent le peu de sagesse qui les couronne.
« Je marchois le cœur serré , la tête baissée , lorsque la voix de deux esclaves qui causoient à la porte d'une cabane me tira de ma rêverie. Mon premier mouvement fut de m'éloigner •, mais, frappé de l'air d'honnêteté des deux esclaves, je me sentis disposé à faire une dernière tentative. Je m'avançai donc, et, m'adressant au
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plus vieux des serviteurs : « Va , lui dis-je , apprendre à ton maî- « tre qu'un guerrier étranger a faim, »
« L'esclave me regarda avec étonnement , mais je ne vis point l'impudence et la bassesse dans ses regards. Sans me répondre , il entra précipitamment dans les cours de la cabane , et , revenant quelques moments après tout hors d'haleine , il me dit : « Seigneur u Sauvage , mon maître vous prie de lui faire l'honneur d'entrer. » Je suivis aussitôt le bon esclave.
« Nous montons les degrés de marbre qui circuloient autour d'une rampe de bronze. Nous traversons plusieurs huttes où régnoit, avec la paix, une demi-lumière, et nous arrivons enfin à une cabane pleine de colliers '.Là, je vis un homme occupé à tracer sur des feuilles les signes de ses pensées. Il étoit assez maigre , et d'une taille élevée : un air de bonté intelligente étoit répandu sur son visage ^ l'expression de ses yeux ne se sauroit décrire : c'étoit un mélange de génie et de tendresse , une beauté, ne sais laquelle , que jamais peintre n'a pu exprimer. Ainsi me le raconta depuis Ononthio.
« Chactas, me dit l'homme en se levant, aussitôt qu'il m'aper- «< çut, nous ne sommes déjà plus des étrangers l'un à l'autre. Un « de mes parents qui a prêché notre sainte religion en Amérique' « se hâta de m'écrire lorsque vous fûtes si injustement arrêté. Je « sollicitai , de concert avec le gouverneur du Canada , votre dé- « livrance , et nous avons eu le bonheur de l'obtenir. Je vous ai vu « depuis à Versailles, et, d'après le portrait qu'on m'a fait de « vous , il me seroit diOlcile de vous raéconnoître. Je vous avoue- « rai d'ailleurs que la manière dont vous venez par hasard de me « faire demander l'hospitalité m'a singulièrement touché :.car, M ajouta-t-il avec un léger sourire , je suis moi-même un peu Sau- « vage. »
— « Serois-tu, m'écriai-je aussitôt, ce généreux chef de la « prière qui s'est intéressé à ma liberté et à celle de mes frères? « Puisse le Grand-Esprit te récompenser! Je ne t'ai vu encore « qu'un moment , mais je sens que je t'aime et te respecte déjà u comme un Sachem. »
« Mon hôte , me prenant par la main , me fit asseoir avec lui auprès d'une table ^ on servit le pain et le vin , la force de l'homme. Les esclaves s'é tant retirés pleins de vénération pour leur maître, je commençai à échanger les paroles de la confiance avec le serviteur des autels.
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