LES TROUBLES DE NISMES
Envoyé de Nîmes a un inspecteur de V Université le 2 3 janvier 1816. )
V ous m'avez demandé des renseignemens sur les troubles de cette ville. C'était m'imposer la tâche 'd'un juge sur une matière bien délicate. Si j'ai tardé à vous écrire voyez en moi non de la paresse , mais du scrupule. Je me sentais bien assez d'impartialité , mais non assez de lumières pour vous répondre sur-le-champ. La même situation, qui peut contribuer chez moi au premier avantage, s'oppose au second : je vis dans un isolement étrange. Pour vous plaire , j'ai essayé d'en sortir. J'ai interrogé quelques personnes des deux partis, et d'autres qui
ne sont d'aucun parti. J ai même pris sur moi y chose bien rare , de lire d'un bout à l'autre un ouvrage sans style ; mais l'auteur , au défaut de l'esprit et du goût , me paraissait avoir de la conscience.
Cette ville renferme sans doute d'excellens esprits , des âmes généreuses , capables des plus beaux dévouemens. Ainsi le gouvernement libre , donné par le roi 9 n'a pas aujourd'hui de plus zélés partisans que beaucoup de ces protestans , désignés comme les éternels ennemis de l'autel et du trône par des catholiques exaltés. Et , parmi ces catholiques eux - mêmes , tout exaltés qu'ils peuvent être , il s'en est rencontré , dans ces derniers malheurs, d'assez magnanimes pour sauver leurs ennemis, lors même qu'ils n'étaient pas assez justes pour les croire capables de leur rendre la pareille ? Et cependant ils ne faisaient que payer alors cette dette de l'héroïsme , que tous les partis en
^IUf^f^i.f.Wllillll.l.l^^^^^'^>^|ggg
m I i 1. 1. 1 A ». IAIJAIAW fil WW,
France , nous ne saurions trop le redire , ont payée tour à tour. Il existe donc ici (et c'était pour moi un besoin de vous le dire d'avance), il existe ici, comme ailleurs, de ces âmes qui, au milieu de toutes les fureurs des révolutions , sauvent l'honneur de l'humanité. Il ne me reste plus qu'à vous offrir de ces aperçus d'après lesquels vous pourrez juger quel a été leur nombre ou leur influence.
Les protestans ont cruellement abusé de la victoire en 1790. Égarés par des craintes chimériques sur la résurrection d'un ancien ordre de choses qu'ils abhorrent, ils n'ont pas suivi le duc d'Angoulême en 181 5; s' aveuglant et s'endurcissant toujours davantage , ils ont tourmenté ceux qui l'avaient suivi. De là les excès du parti catholique dans les commence mens de la seconde restauration. Des milliers d'hommes de la ville et des campagnes , poussés par tous les motifs qui
font les révolutions, se sont montrés dans un instant partout, et sont devenus la seule puissance. Des pillages, des assassinats, étaient les nouvelles de chaque jour , de chaque nuit. Ce torrent écoulé, quelques centaines de furieux , enrégimentés sous les ordres d'un homme qui s'était fait leur chef par son audace, se sont pour ainsi dire chargés d'entretenir à eux seuls le même système d'horreurs; et secondés, dans une grande portion du peuple , par l'activité des uns, par l'inertie des autres, ils ont commis tous les excès que l'on peut attendre d'une tribu de sauvages, pendant plusieurs mois, en plein jour, avec une sorte de discipline et d'ordre , avec impunité. Du moins , dans les trois mois de l'usurpation , si des horreurs ont eu lieu dans les campagnes , la ville restait paisible. Les chefs du parti vainqueur, accoutumés à une longue dominaon, avaient su, dès l'abord, ressaisir les
($7 ) rênes, de manière à tout diriger dans ce parti , comme à tout comprimer dans l'autre. Alors , si je puis le dire ainsi , le mal qui était dans le gouvernement même , coulait paisiblement par le canal des lois. A cette tyrannie des lois la multitude n'avait pas mêlé la sienne : en sorte qu'aux yeux d'un observateur qui, comparant les deux époques , ne considérerait que la ville et les apparences 7 un gouvernement , qui devait recommencer la révolution , s'est annoncé comme s'il devait la finir, et un gouvernement qui devait la finir , s'est annoncé comme s'il devait la recommencer. Le comble des maux , à cette seconde époque , c'était que des hommes d'une conduite d'ailleurs irréprochable , que des femmes même étaient loin d'en gémir. Quoiqu'ils dussent craindre que cette populace de furieux ne frappât au hasard , ce qui est arrivé quelquefois , ils se consolaient de leurs terreurs
par la perspective de leur vengeance dans l'émigration force'e de la partie protestante. Nous avons vu des hommes, qui se disaient catholiques et royalistes , rester sourds aux remontrances de leurs pasteurs , aux ordres de leur roi , chercher même dans un prince du sang un chef de parti , qu'ils pussent opposer à l'autorité royale. Vainement cet excellent prince , animé de tout l'esprit de son oncle , proteste , à son passage , contre des horreurs par lesquelles des insensés croyaient peut-être lui plaire. Lorsque, deux jours après son départ , le temple des protestans se rouvre , sur son ordre ; la populace les insulte ; le général qui veut la réprimer , trouve des soldats trop peu dociles , est lui-même blessé presque à mort , et l'assassin se dérobe. Je ne puis croire qu'une maison riche du parti catholique lui ait donné asile , qu'elle ait fait faire pour lui une collecte abondante , qu'elle lui ait mé-
>fffffnffryTT.T.?j^
nagé les moyens de s'enfuir à Gênes, où il jouirait, où il vivrait de son crime. Quoi qu'on ait voulu me persuader de ces derniers détails , je suis tente' d'y reconnaître un de ces bruits qu'auront imaginés, dans le parti contraire , quelques uns de ces malheureux qui se consoleraient ainsi par des mensonges , en attendant qu'ils puissent se venger par des assassinats ; car je ne puis dissimuler que de ce côté aussi la férocité se trouve souvent dans cette portion du peuple où nous aimons à rêver de la simplicité et de la bonté. Et , à l'occasion du dernier événement , je manquerais à la vérité, si je n'ajoutais que la fureur de la multitude catholique avait été un peu provoquée par la joie insultante 3 par l'air de menace de quelques protestans, qui, dans cette ouverture de leur temple , voulaient voir non le triomphe de la loi , mais le leur. Vous voyez que, dans cette douloureuse
(6o ) exposition où je m'engage , Je porte de tous côtés mes regards, pour ne laisser échapper aucun tort. Aujourd'hui enfin la ville est calme, mais elle n'a pas tout le mérite de sa tranquillité. Elle la doit en partie à des forces étrangères et à l'opinion qu'elle s'est enfin formée de ia vigueur du roi , de sa persévérance à se montrer le roi de tous les Français. En 1790, l'effusion du sang a été plus grande et le scandale moindre , parce que tout s'est passé en quelques jours , dans le feu, dans l'impétuosité de la victoire. Et alors aussi les vainqueurs n'ont pas su s'arrêter d'eux-mêmes. Il a fallu que la généreuse garde de Montpellier vînt les comprimer. Ainsi , de quelque côté que vous vous tourniez , lorsque vous considérez, les malheurs de cette ville , vous frémissez toujours; et vous lui soupçonnez enfin un esprit vindicatif, dans un degré d'énergie qui n'existe point ailleurs. Voilà la cause secrète
(.6i ) qui explique à mes yeux tous ses maux ; voilà la vraie raison pour laquelle la révolution, si séduisante à son aurore dans plusieurs parties de cet Empire , a offert , dès l'abord? ici l'affreux caractère qu'elle a pris enfin partout.
Quelle magnifique occasion de rompre ce long enchaînement de vengeances ne s'était pas offerte aux protestans en i8i5! Qu'ils eussent marché pour le duc d'Angoulême , au moment où ce prince pouvait leur avoir manifesté quelque méfiance , à la suite des rapports exagérés dont il était assailli; qu'ils eussent rivalisé de zèle avec le parti de leurs accusateurs ; qu'ils eussent combattu pour lui, malgré lui-même (car ils en étaient réduits à cette étonnante extrémité ) , la beauté d'une telle conduite aurait subjugué les âmes les plus grossières, les plus haineuses , et la réconciliation se faisait sur le champ de bataille. Que les catholiques, à
leur tour , dans leur dernier triomphe , eussent accueilli avec bienveillance , ou du moins sans colère , les protestans confus et tremblans ; dans l'effusion des plus nobles sentimens produits par une si noble démarche , il n'aurait plus subsiste' de distinction entre les partis qu'en ce que les vaincus auraient plus chéri les vainqueurs que ceux de leur parti même. Il est vrai que cette sublime avance faite à un parti par l'autre est une de ces choses que le législateur ne doit pas généralement attendre de la nature humaine , réduite à ses seules forces. Il aurait fallu surtout cet esprit évangélique que Louis XVI a porté sur l'échafaud et Louis XVIII sur le trône ; il aurait fallu la religion même pour éteindre ainsi des haines que nous sommes convenus d'appeler haines de religion; comme si le langage de l'homme s'était mis d'accord avec ses passions y pour calomnier ce qu'il faut qu'on adore, en
^»^«^wf.».y.».M.f,
M.UAM.U.M.».lLUJ.llgTOg
présentant le remède comme le mal lui-même. Nous ne jouissons donc ici que d'une suspension d'hostilités. S'il existait un ouvrage sorti de la main des hommes, qui pût en faire une paix sincère et durable ; qui pût consommer au fond des cœurs ce que l'autorité n'a fait qu'ébaucher au dehors ; ce serait sans doute cette pure émanation d'une âme royale et chrétienne, ce testament , le plus beau trésor de la dynastie renaissante. A la première lecture publique que j'ai entendue de cette pièce où la bonté devient sublime , j'ai été si fortement ému, que je croyais ma sensibilité épuisée. J'ai osé me présenter à une cérémonie nouvelle et plus imposante, c'était comme défier la douleur ; j'en ai été accablé. Il me semblait alors que le pardon des plus cruelles offenses me serait échappé avec mes larmes. Abandonnant mon âme a des fictions dans lesquelles je refaisais en quelque sorte notre
(64) histoire, je rêvais aux résultats qu'auraient pu produire ces admirables paroles , si elles avaient été entendues dans nos temples et dans nos camps, aux jours mêmes du délire et du crime, et je me figurais le peuple français paraissant enfin lui-même, après tant de factions, pour opérer comme la révolution de la douleur et de l'humanité; je me figurais les citoyens et les soldats confondus , brisant, les larmes aux yeux, cette monstrueuse puissance d'une assemblée qui croyait les représenter par un assassinat, et, dociles sujets du roi qui n'était plus , se montrant les dignes vengeurs de la victime en épargnant jusqu'au sang de ses bourr-eaux. Elle sera donc aussi magnifique dans l'avenir qu'elle a pu être douloureuse d'abord , cette destinée d'un prince dont les paroles dernières vont devenir un bienfait pour toutes les générations , en se présentant sans cesse aux esprits, à côté de notre révolu-
iM.T.T.lT.TILT.Ï.M. Milite
M.I.MAUJAIJAIAIAM1H>IAU..'CT
t. 96) tion, comme la plus salutaire moralité du plus terrible des drames. Ne vous sembiet-il pas , dès lors > que cet empire de la bonté , dont il avait fait un si malheureux essai sur son peuple, lui est donné, après sa mort, sur tous les peuples,, pour tous les siècles ?