EXERCÉE SURTOUT PAR LES JOURNALISTES
Ce discours , imprimé en i8i5 , à Marseille, a été fait à l'occasion du sujet proposé par l'Institut , sur les avantages et sur les inconvéniens de la critique littéraire. 11 est postérieur au concours.
Pénétrée du sentiment douloureux que doit produire la vue des obstacles qui se présentent au-devant du génie, une assemblée, bien digne d'en être l'organe, a jeté un regard sur ce tribunal élevé à coté d'elle pour juger les titres à la gloire littéraire. Trop grande pour chercher ailleurs que dans ses travaux un rempart contre la critique ;
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trop éclairée pour ne pas lui reconnaître quelques avantages, même lorsqu'elle s'égare, et quelques inconvéniens , même lorsqu'elle est juste, elle a voulu, non la combattre, mais la juger, et, par un appel fait à tous les talens , provoquer un nouvel ouvrage qui devînt, pour la littérature, un nouveau trésor, comme il pouvait devenir, pour la critique elle - même , une occasion plus éclatante de faire ressortir et ses avantages et ses inconvéniens.
Je viens après le combat; et, quels que soient mes succès , sans doute que j'envierai toujours le sort de ce jeune vainqueur, dont le triomphe est devenu celui des lettres ellesmêmes , dans ce jour mémorable où il a vu de si grands princes s'eflbrçant d'éclipser la majesté de leur rang, pour ne laisser briller que sa gloire (i). Mais, outre que cette car-
(0 Ce trait est relatif à la séance académique , où
rière , où Ton cherche la vente , reste éternellement ouverte à tous les concurrens, qui , dès lors , en se disputant la palme , doivent se voir sous les yeux , non plus d'une assemblée , mais de toutes les générations; la question que j'entreprends aujourd'hui de résoudre, s'est présentée à moi avec une telle grandeur , que j'ai jugé impossible de la traiter dignement, dans les jours de notre servitude. C'est à cette époque heureuse où un grand peuple a retrouvé sa liberté avec ses rois (i); où rien n'a pu
M. Yillemain , auteur d'un discours sur le même sujet, fut couronné en présence de l'Empereur de Russie , de l'Empereur d'Allemagne et du Roi de Prusse, qui étaient venus à l'assemblée , sans appareil.
(i) [Note faite en septembre i8i5. ] L'histoire des nations n'offre rien de comparable au phénomène de cette liberté française , d'abord flétrie dans les malheureux essais d'une république, rêve de quelques âmes honnêtes , prétexte de quelques monstres ; bien-
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enchaîner nos pensées que ces convenances sacrées qui les embellisent , c'est alors qu'il m'a semblé recevoir, dans une inspiration irrésistible, l'ordre de commencer.
tôt après détruite par l'homme qui n'avait semblé vaincre que pour elle, et qui sans doute aussi avait un peu vaincu par elle; reparaissant d'une manière imposante , avec la dynastie même proscrite en son nom ; une seconde fois détruite dans ce pacte monstrueux entre le despotisme et l'anarchie qui feignaient de s'unir; une seconde fois reproduite au milieu d'un appareil de forces étrangères ordinairement employé à la détruire, dans cet événement que nous pourrions appeler le pacte entre un grand prince \ sans cesse tourmenté du besoin de pardonner , et un grand peuple fatigué enfin du scandale des révolutions : accord sublime , où l'on ne peut pas même dire , à l'égard de la majorité de ce peuple , qu'aux larmes de joie se soient mêlées celles du repentir, puisqu'au moment même où le prince et cette majorité de son peuple semblaient armés l'un; contre l'autre, ils ne voyaient leurs ennemis que dans ceux qui les avaient séparés.
( 7° ) Si quelque chose au monde doit se présenter avec tous les attributs de l'indépendance , c'est le rôle du critique , disons mieux, de l'homme de lettres en général. Que dans ce système , où il existe , on ne lui oppose pas des prétentions qui ne peuvent avoir lieu que dans un autre. La république des lettres a dû échapper aux lois de la société sur les prééminences. L'homme est dans cette république , par les facultés de l'esprit , ce qu'il est dans l'état sauvage par les facultés du corps. Il ne voit autour de lui ni sénat, ni prince. Tout ce qui n'est pas doué des qualités éminentes de l'esprit, est peuple à ses yeux. Si, dans ses pressantes attaques, il paraît blesser quelques convenances , il s'absout par la victoire. Dans ce perpétuel conflit, l'empire est au plus digne. Il en est comme de cet autel mystérieux, dont le sacrificateur devait sans cesse disputer ses droits au premier
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(7' ) rival, qui se présentait pour le combattre. Et il est heureux qu'au milieu des distinctions nécessaires de Tordre social, se maintienne cet ordre de choses où chacun ne peut se distinguer que par ses qualités personnelles. La critique est donc le droit de tous. Ne doit-elle pas être de plus envisagée comme le premier besoin des lettres ? En supposant même que des génies supérieurs ne manquent jamais à un peuple , deux causes de décadence menaceront toujours sa littérature : l'indocilité de l'esprit de l'homme impatient de secouer le joug des règles, et la nature des obstacles que le grand écrivain est forcé de vaincre à son début; c'est-àdire , que nous devons craindre que des ouvrages bizarres ne prospèrent , et que des chefs d'œuvre ne puissent parvenir à se faire connaître. Pour échapper à ce désordre des talens restés dans l'obscurité , et des innovations où les talens mêmes seraient fu-
(7*) «estes, des âmes généreuses et des esprits réfléchis, tout ensemble, ont dû soupirer après l'établissement d'une critique régulière, qui mît autant de soin à faire connaître le grand écrivain , qu'il a pu en mettre à se rendre digne d'être connu; qui, pour mieux remplir ce noble projet de faire apprécier les vrais chefs-d'œuvre, se hâtât de nous dévoiler ces fautes subtiles où pourrait échouer notre goût, et enlevât au génie qui s'égare , ce prestige avec lequel il pour* rait égarer la foule.
Mais cette critique , qui est légitime , lorsque sa puissance n'est fondée que sur les talens de l'esprit; qui peut être éminemment utile, lorsqu'elle s'attache à les faire ressortir dans les autres > devient évidemment une usurpation , lorsqu'elle refuse aux auteurs la faculté de se faire entendre dans cette feuille publique où elle les juge, et, dans cette supposition surtout, peut devenir
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(73) une grande calamité, lorsqu'elle rassemble en elle-même les vices qu'elle devrait combattre. Observons-la d'abord dans cet état même d'usurpation , qui , comme tant d'autres, peut se légitimer par un noble usage de la puissance. Ce sera l'observer dans toute l'énergie de ses moyens pour le bien comme pour le mal. Ce sera dès lors disposer les esprits à mieux apprécier son influence, dans tous les états où elle pourrait s'offrir. Et, pour établir un ensemble qui embrasse tout , dans ce système où nous allons entrer , imaginons un point de perfection qui devienne notre terme de départ. C'est-àdire, dans cette institution de la critique, telle qu'elle existe réellement de nos jours , essayons de concevoir un grand critique tel qu'il pourrait exister.
Supposons donc, dans l'homme chargé d'un tel ministère , une tête ferme , qui n'attende pas l'opinion d' autrui pour en avoir
(74) une; une patience que ne puissent lasser les attentions scrupuleuses de cet examen préliminaire , aussi pénible souvent pour les hommes d'un esprit délicat , que pour les hommes sans esprit ; cette belle disposition d'une âme , qui aime à présumer le talent , comme des juges humains aiment à présumer l'innocence ; et , afin qu'il puisse captiver tant de lecteurs que pourrait effaroucher la raison sans parure , supposons lui , en outre, quelques-unes ùe ces qualités brillantes qu'il doit juger dans les autres; qualités , d'ailleurs y qu'il est difficile de bien juger, si on ne les a soi-même. Que, dans les momens mêmes où il est condamné à la gravité , on voie en lui , non la faiblesse qui se traîne , mais la force qui se modère ; non cette lenteur qui , en s'accélérant , deviendrait maladresse , mais cette vivacité qui , en se réprimant , devient la grâce. Voilà le critique distingué , tel que nous
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(75 ) pouvons le concevoir ; l'homme vraiment digne de poser, sur la tête de l'orateur ou du poète , cette couronne qu'il pourrait mériter lui-même. Suivons-le dans ses travaux.
Le génie , à son début surtout , au milieu de l'indifférence du grand nombre, doit craindre et ces esprits étroits qui ne peuvent pas l'apprécier, et ces âmes jalouses qui ne veulent pas l'honorer : de sorte qu'à l'entrée de cette belle carrière des lettres , nous pouvons nous figurer comme deux monstres toujours prêts à étouffer tout ce qui peut briller un jour, la sottise et l'envie. Toujours armé pour les combattre , le grand critique se hâte d'éclairer , de subjuguer tous ces hommes inattentifs ou superbes, qui, dans l'écrivain nouveau, prendraient le sublime pour de l'emphase , tandis que , dans le grand écrivain depuis long -temps connu, ils prendraient l'emphase pour îe sublime ; qui ne jugent pas de l'auteur par l'ouvrage ,
mais qui jugent de l'ouvrage par je ne sais quelle idée confuse qu'ils se sont d'avance formée de l'auteur. Comme ils savent que le vrai talent est rare , ils craignent de s'aventurer et dans des lectures qui seraient pour eux sans plaisir , et dans des éloges qui ne seraient pas pour eux sans honte. Ils sont peut-être retenus encore par ce sentiment secret , qui fait que l'on s'oppose aux dominations nouvelles. Et voilà comme , enchaînés tout ensemble par leur paresse , par leurs préventions , par leur orgueil , ils se retranchent obstinément dans l'indifférence pour tous les écrivains qui osent se présenter à la suite de ce petit nombre qu'on révère. Attentif à réprimer cette disposition d'esprit qui fait que , relativement aux écrivains nouveaux , nous résistons en quelque sorte à l'admiration, notre critique se garde bien dès lors de repousser avec dédain tous ces hommes qui , en littérature , veulent se dis-
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( 77 ) tinguer du peuple, et qui forment euxmêmes un peuple si nombreux. S'il finit par les juger avec sévérité, il commence par les envisager avec respect , parce que , comme cette cité célèbre qui réservait un autel pour le dieu inconnu , il aime à croire que , parmi tant d'écrivains qu'il ne connaît pas , il s'en trouve peut-être quelquesuns plus dignes de ses hommages que tous ceux qu'il honore. Se condamnant donc à des lectures fastidieuses, pour ne nous en procurer que d'agréables, il peut se comparer à ces hommes qui , pour arriver à quelques parcelles d'or , s'imposent les travaux les plus durs , dans les profondeurs les plus sombres. Heureusement pour la littérature et pour lui , si cette même disette de talens , qui rend sa tâche pénible , la rend nécessaire ; par son ardeur à l'exécuter, il la rend bientôt plus facile. En immolant, dès l'abord, tant d'écrivains médiocres ,
(78) au dieu du goût dont ils allaient profaner l'autel, il imprime une terreur salutaire à tant d'autres qui allaient les suivre. Toute cette foule s'éclaircit , se dissipe devant lui , pour laisser la place libre au vrai talent, trop souvent caché derrière elle. Et, comme sa maxime est de faire le plus grand bien possible à la littérature , en faisant le moins de mal possible au littérateur , on se soumet généralement , sans murmure , aux décisions de l'homme qui a prononcé sans colère. Tandis qu'il parvient à ce résultat si rare de ne pas se faire haïr de la médiocrité qu'il condamne, quelle tendre vénération n'éprouve pas pour lui cette âme jeune et vive , dont il a pressenti ou développé le talent , et prédit ou hâté la gloire î Elle l'aimera , sans doute , comme la gloire elle-même. Or, si l'amitié est un trésor, quelle magnifique position que celle de l'homme qui peut , dès l'abord , lever un
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(79) tel tribut sur les esprits les plus distingués de son siècle ! Sans doute , qu'en parlant des avantages qu'il doit procurer aux lettres, je ne pouvais oublier cet avantage si précieux, qu'il doit recueillir pour lui-même. Un tel résultat devait, en quelque sorte, reluire dans ce discours , de même qu'à côté de la vertu doit briller sa récompense.
Si au milieu de tant d'amours -propres , toujours prêts à s'enflammer, il sent qu'il exerce une des magistratures les plus délicates ; au milieu de ces esprits toujours disposés aux plus violens écarts , il sent qu'il en exerce une des plus imposantes. Dans le premier cas , il est plus prompt à s'alarmer qu'à s'enorgueillir de son pouvoir. Dans le second , il en use avec la fermeté que déploirait un sénat inébranlable , dans une république orageuse. Ainsi , à la vue de cette foule d'ouvrages qui sont journellement le supplice de son goût ? faisant
de perpétuels efforts pour qu'ils ne deviennent pas les écueils du nôtre , il s'attache sans cesse à épargner à son siècle le scandale de ces admirations pour les productions les plus bizarres ; scandale qui devient la honte de la littérature d'un peuple 7 et qui , à force de se répéter , finit par en être la ruine.
Malgré sa noble résistance , de fausses doctrines , des réputations usurpées peuvent prévaloir de loin en loin. Mais , à la lumière du flambeau qu'il fait incessamment briller sur la littérature entière , tout est bientôt envisagé sous son vrai jour. Ces esprits audacieux , qui croyaient déguiser leur faiblesse par la violence de leurs écarts, sont bientôt proscrits comme des téméraires , comme des sacrilèges ; et cette multitude momentanément séduite revient , avec une sorte de vénération religieuse , vers ces antiques modèles dont la simpli-
cité est si magnifique et la sévérité si attrayante.
Quelle que soit la grandeur des attributions de son ministère , il n'a pas l'orgueil de donner ses décisions comme une loi. Sur ces points délicats, surtout, où les meilleurs-esprits se partagent, le public est, à ses yeux , le vrai souverain. Mais , dans ces momens d'effervescence que déterminent presque toujours de grands événemens
littéraires , il voit comme un interrègne
où il doit lui-même ressaisir la puissance, il s'efforce alors d'exercer sur le public ému ou encore trop peu instruit, cet ascendant que le public, enfin plus éclairé et plus calme , doit reprendre sur luimême. Ainsi s'opère comme un flux et reflux du pouvoir entre lui et ce public, dont il est tour à tour l'adversaire et l'or-
gane.
Au heu du goût, est-ce la morale que
l'on ose attaquer sous ses yeux ? Se présente-t-il devant lui quelques-uns de ces écrivains qui cherchent des lecteurs à force de scandale ? A l'instant , je ne sais quoi de brusque et de hautain se manifeste dans cette ànie si paisible. Sa voix a tonné comme un cri de guerre , et tout le bataillon sacré des hommes de bien s'est rallié , s'est pressé autour de lui. Dans l'imposante attitude de l'homme qui croit tenir son ministère de la société même , il perce de tous les traits du ridicule , il écrase de tout le poids du génie ces insensés qui , pour faire parler d'eux , osent ébranler Fédifîce même qui les protège. Hors de ces circonstances éclatantes , comme le guerrier revenu du combat, il ramène la sérénité sur son front , et malgré les reproches de quelques hommes trop ardens qui déforment leur vertu par l'humeur > et appauvrissent leur littérature par l'intolérance ,
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(83) je le vois dérobant sa belle âme à la tyrannie d'un système, au supplice de haïr; tenant à toutes les opinions par ce qu'elles ont de noble et d'élevé; applaudissant, avec un égal transport , aux prodiges qu'ont pu opérer et l'honneur des monarchies et l'enthousiasme des républiques; donnant tour à tour des larmes aux infortunes des illustres personnages et à la liberté mourante : se livrant avec charme aux inspirations que doit produire en nous cette idée auguste du grand Être , et croyant encore aux vertus de celui qui a pu se refuser à ce dogme consolateur, principe des plus hautes vertus. Quels que soient les ouvrages que doive juger un homme doué d'un cœur aussi aimant , d'un esprit aussi flexible , il est rare que ses systèmes particuliers dérobent a son goût les beautés qui ont pu naître dans des systèmes tout contraires. Si quelquefois il s'égare, ce seront de ces aima-
(84) Mes erreurs d'une imagination qui embellit tout de sa lumière , d'une âme pénétrante y expansive , qui, faisant rougir les autres de lui ressembler si peu , produit en elles la vertu, à force d'y croire.
Rapprochons de nous-mêmes ce sublime modèle. N'y 'voyons plus qu'un homme qui, au lieu de combattre l'injustice , en devienne l'organe. Comme , sous un ciel qui s'obscurcit , la vue s'attache aux restes d'azur qui peuvent briller encore , de même , dans cette dégradation du tableau de la critique que j'ai d'abord offert , mon esprit , constamment dirigé vers les avantages qui fuient , va s'efforcer, un instant, de se dissimuler les inconvéniens qui s'accumulent, réservant pour un second tableau ces inconvéniens eux-mêmes.
Il faut des passions pour l'éloquence; et la critique , dans son acharnement , les éveille. De même qu'elle tend à donner de
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la rectitude aux esprits , lorsqu'elle ne veut que les éclairer , de même elle peut leur imprimer de la vigueur , lorsqu'elle les outrage. C'est alors que Ton voit de ces re'~ pliques véhe'mentes , de ces explosions du génie qui s'indigne. Ce reptile, qui s'attache au lion , le fait rugir. La littérature offre alors comme une guerre, où se développent des talens qui seraient restés inconnus dans le calme. Trop souvent la paresse du grand écrivain est plus forte que son amour- propre. Dans ces momens d'une attaque imprévue , où tous les regards sont dirigés sur lui , son amour-propre devient plus fort que sa paresse. Il évite les moindres fautes , parce qu'il se voit sous les yeux d'un ennemi qui voudrait trouver des fautes dans ses beautés mêmes. Il est mené , en soupirant , à de nouveaux chefs-d'œuvre j et il bénit enfin cette censure importune qui l'a préservé des séductions de
la prospérité ; qui , en voulant étouffer sa gloire , l'a augmentée. Ainsi , au moment même où la critique se déshonore , elle peut forcer le grand écrivain à s'honorer davantage.
Avant de m'engager plus loin dans une discussion qui ne peut plus être que douloureuse pour moi, puisqu'elle doit paraître une satire de notre humanité ; j'aime à le reconnaître, l'homme qui veut aujourd'hui relever les incouvéniens de la critique , se trouve, à quelques égards, dans la même position que celui qui aurait à faire, sous un bon prince, l'histoire d'un tyran. Cette critique , faible , parmi nous , dans la splen^ deur des lettres , s'est perfectionnée dans leur déclin, et, peut-être, par une suite de leur déclin même , comme on voit l'art de guérir prospérer, à mesure que les maladies se multiplient. On pourrait même lui reprocher d'avoir passé le but , à force
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(87 ) d'esprit et d'art , lorsque , portant dans un genre les prétentions d'un autre , elle semble plutôt chercher à éclipser les auteurs qu'à les juger. 11 est vrai que le lecteur , séduit par cette pompe dont elle s'entoure, devient volontiers son complice. Plusieurs de nos critiques doivent , en effet , nous trouver indulgens , lorsque le même talent , qui les égare, les absout; surtout, si l'on considère que , dans tous les temps , parmi les ouvrages qui paraissent , c'est le bie petit nombre qui mérite de paraître. Alors il est heureux qu'un écrivain distingué ait pris l'engagement de publier ses idées , toutes les fois que tant d'écrivains médiocres osent publier les leurs; qu'il fasse plutôt usage de son imagination pour produire un bel ouvrage, que de son goût pour en critiquer un mauvais ; comme s'il se chargeait de payer au public la dette de Fauteur. 11 en résulte que la plupart des lecteurs ,
(88 ) indiiïérens pour les productions nouvelles , n'y voient que l'occasion de quelque article piquant; qu'ils seraient tentés de remercier l'auteur, non pas de l'ouvrage qu'il fait, mais de celui qu'il fait faire. Ici, je ne parlerai point de ces deux écrivains (i) si remarquables tout ensemble par l'élévation et par l'opposition de leurs talens (2) , qui , descendus de ces régions élevées où ils étaient faits pour briller toujours , ont voulu momentanément se renfermer dans cette sphère inférieure de la critique , pour échapper peut-être aux foudres du despotisme , et qui , entraînés par leur indomptable énergie , étaient comme reportés , à leur insu , à ces mêmes hauteurs d'où ils le menaçaient encore (3). Dans ce genre , qui n'était pas
(1) MM. de Bonald et de Chateaubriand.
(2) Pares magis quàm similes. Quint.
(3) Qu'on se rappelle im magnifique article de M. de
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le leur , ils ont plutôt abandonné que disputé la palme à trois hommes entourés d'un grand nombre de rivaux dignes d'eux. Le premier (j) , avec de la grâce y mais sans l'enjouement , s'est distingué surtout par la force , et paraît appartenir à la classe des orateurs. Le second (2) , avec de la grâce encore , mais sans la force , s'est distingué surtout par l'enjouement , et mériterait une place parmi ces comiques légers , qui brillent dans les nuances. Quant au troisième (5), avec moins d'éclat que le premier , avec moins d'aménité que le second , il a déployé une souplesse de talent , et une fécondité d'imagination , qui en faisaient le plus heureux imitateur de l'écrivain (4) dont il
Chateaubriand , dans le Mercure , et un autre de M. de Bonald , dans la Gazette de France.
(1) M. Dussault.
(2) M. de Feletz.
(3) Geoffroi.
(4) Voltaire,
( 9° ) était le plus ardent ennemi : homme prodigieux , qui , opposant à la vieillesse un front rebelle , trouvait à l'instant marqué son esprit toujours prêt ; faisant sourire les plus sérieux , faisant penser les plus frivoles. Tandis que , sous le règne de ce redoutable critique , des hommes de lettres , critiques eux-mêmes , criaient à la tyrannie ; sous le charme de ce génie aimable , des hommes du monde , enlevés , un instant , à leurs souffrances,, se plaisaient à reconnaître \ que, s'il avait le tort de flatter une autre tyrannie bien plus cruelle , il avait l'art de nous en consoler, autant du moins que le prestige de l'imagination peut distraire de la réalité. Dénué, en effet, de ce caractère de grandeur, qui, même dans les ouvrages purement littéraires, effarouchera toujours les princes ennemis de la liberté des peuples, parce que toute pensée qui élève les âmes, paraît une conspiration contre le despotis-
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( 91 ) me qui les dégrade , il semblait éminemment fait pour être l'écrivain d'une nation ingénieuse , légère et tyrannisée.
Que dans ce ministère de la censure littéraire, disposant souverainement d'une feuille publique, on me garantisse une succession d'hommes , qui, aux qualités de l'esprit si remarquables dans ces trois écrivains , réunissent l'empressement à les faire connaître dans les autres; et3 comme, entre les mains d'un grand prince, la monarchie même absolue doit trouver grâce devant le républicain le plus rigide , de même toute cette critique de nos journaux deviendrait, à mes yeux, le plus souvent du moins, un bienfait pour les lettres , en même temps qu'elle en serait une des parties les plus brillantes. Or, après cet éloge de la critique qui règne de nos jours, voyons , si nous devons présumer qu'elle se soutienne dans tous les siècles , d'une manière aussi imposante. Voyons d'abord si nous ne
devons pas désespérer de trouver souvent en elle cette noble disposition à faire briller le talent d'autrui ; disposition qui est , néanmoins , son premier devoir, et dont je l'accuse de ne pas nous donner aujourd'hui même d'assez fréquens exemples. Je me représente un navigateur emporté loin d'un beau rivage, que son imagination a pu parer encore ; je me le représente jeté enfin parmi des écueils, sous un ciel qui , s'enveloppant tout entier à ses yeux , gronde déjà dans le lointain. Telle est maintenant ma position. Osons toutefois pénétrer plus avant , suivant une marche opposée à celle des poètes, qui, dans leurs descriptions des enfers, commencent par les lieux de douleur et finissent par l'Elysée.
Ce critique , qui, dans un journal, se charge de prononcer sur les auteurs, est déjà auteur lui-même, ne fût-ce que comme critique.
Dès lors il est juge intéressé , dès lors on peut craindre que la passion ne l'égaré ,
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comme l'ignorance pourrait égarer le vulgaire. Ici, je suis forcé de dévoiler une des grandes plaies de la littérature dans tous les siècles. Cette restriction , qu'un grand capitaine mettait à la justice pour un trône ; qu'une jeunesse impétueuse met souvent à l'honneur même pour les plaisirs; les littérateurs la mettent trop souvent aussi à l'amitié même pour la gloire. Si nous en trouvons parmi eux qui aillent jusqu'à louer , sans réserve , les succès de l'étranger, de l'ennemi , dont la réputation pourrait éclipser la leur, nous devons leur savoir gré d'un tel éloge comme de l'effort le plus pénible. A force de s'affermir dans cette magnanime conduite, ils voudraient s'étourdir sur ce sentiment trop naturel , qui tend à les en écarter sans cesse. Poursuivis, dans leurs pi us beaux élans, parce sentiment importun qui les humilie si fort à leurs yeux , ils voudraient en dégager cette noble passion de la gloire, comme For de son
(94) alliage ; de sorte que l'on pourrait ici soupçonner leur défaut par leur vertu. Ames généreuses, ne me reprochez point de révéler votre secret. C'est celui de la faiblesse humaine ; et c'est en la combattant que vous vous montrez divines.
Ce tribunal de la critique sera donc bien moins un refuge pour le talent qu'un trône pour l'envie. Et, ce qui doit rendre ce résultat plus désastreux , c'est que rarement le monstre y paraîtra sous ses vraies couleurs. C'est ici que l'on peut dire que le méchant emploie plus d'efforts à feindre le bien que l'homme vertueux à le faire. Ainsi cette âme jalouse, pour qui le dernier supplice est de louer, louera quelquefois ; mais ce sera, ou le grand écrivain déjà connu, contre lequel elle pourrait bien peu par ses censures, ou un écrivain médiocre, pour lequel elle peut encore moins par ses éloges. Et elle voudra paraître avoir été entraînée,
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(95) dans le premier cas, par l'enthousiasme, dans le second, par un peu de complaisance, afin de donner une idée avantageuse, tout ensemble , de son goût et de sa modération. Forte de l'ascendant qu'elle obtient par une telle adresse, elle en profite pour mieux accabler le grand écrivain qui ne s'est pas encore fait connaître. Ou , s'il ne s'offre point , pour le présent, de génie naissant à étouffer; après les solennels éloges qu'elle décerne à ces grands hommes qui n'ont plus besoin de nos éloges, elle recherche , comme sa proie , ces tristes écrivains dont les fautes ne sauraient être contagieuses ; elle les recherche pour les immoler bien plus à sa vanité qu'au bon goût ; et c'est ainsi qu'elle trouve l'art d'être vraie sans être utile, et dans ses éloges et dans ses censures.
Eh ! en écartant même cette passion de l'envie , quel héroïsme ne faudrait-il pas dans un critique pour examiner , avec
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les scrupules d'un juge, cette foule de pro-*ductions nouvelles qui viennent incessant ment se disputer ses regards ! La répugnance qui nous éloigne de la lecture d'un écrivain sans nom , devient bien plus vive , lorsque cette lecture se présente comme une sorte de devoir > et comme un devoir de tous les jours. Or , existe-t-il beaucoup d'hommes qui consentent à être ainsi les martyrs de la gloire des autres ? Du moins, dans tout un public , où il règne une si grande diversité d'esprits , je puis me représenter les lecteurs , qui , suivant la nature des ouvrages annoncés , suivant leurs caprices , se relèvent , pour ainsi dire 5 les uns les autres ; en sorte que cet examen , déjà imposant par le nombre, peut devenir encore facile par la curiosité. Mais , dans ce tribunal si restreint de la critique , si même tout le fardeau ne retombe pas sur un seul , cet attrait de la nouveauté sera
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(97 ) bien plutôt détruit par tant de nouveautés malheureuses. De là , ces examens superficiels dont on s'efforcera de dissimuler la précipitation et le désordre par le luxe des accessoires , par le ton imposant de ses décisions. De là encore, et bien plus souvent, cette inaction profonde ] ce silence superbe' jusqu'à ce que d'autres motifs que ceux de l'intérêt des lettres viennent déterminer ce tribunal littéraire.
Ici, me faisant jour, pour ainsi dire, à travers l'effrayante abondance que mon Sujet présente , afin de ne m'occuper , pour le moment, que des effets de cette prévention , dont le peuple semblerait devoir être le jouet ; je demanderai si ce même peuple , étranger à toutes ces réputations de nos auteurs, comme à tous nos systèmes de littérature ; qui ne voit dans un ouvrage que l'ouvrage lui-même , ne serait pas quelquefois plus près de la vérité , non-seule-
(9M ment que ces esprits audacieux , qui , en chargeant leur médiocrité d'un peu de science , ont ajouté bien moins à leur goût qu'à leur orgueil , mais même que beaucoup de nos écrivains les plus distingués de la capitale. Un préjugé, dans lequel ils se complaisent , c'est qu'un chef-d'œuvre littéraire est impossible dans les provinces ; comme si , pour bien parler notre langue , le procédé le plus convenable n'était pas de nous régler sur ceux qui l'ont le mieux parlée ; que dès- lors , au point où nous sommes parvenus , la société des illustres morts ne dût pas nous dédommager de celle des vivans les plus illustres ; que même les chefs-d'œuvre des uns et des autres ne fussent pas pour nous d'un plus grand secours que leur conversation , puisque leurs chefs-d'œuvre nous montrent la plus belle partie d'euxmêmes, et que leur conversation nous les montrerait avec leurs négligences. Or? je
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( 99 ) ' suppose qu'un critique , dominé par un tel préjugé, s'arrête, par hasard, à l'examen d'un ouvrage supérieur, sorti de nos provinces. Gomme, au milieu de cette foule importune d'auteurs obscurs dont il est obsédé; dans son accablement, dans son impatience, dans son humeur , il doit nous faire craindre que le génie ne passe , comme voilé, à ses jeux, par le nuage de ses préventions, ou par le prestige de son orgueil ! Ce résultat me semblerait même infaillible, si l'auteur était un autre Bossuet , à qui le hasard donnerait pour juges ces écrivains trop accrédités peut-être dans les classes élevées, je veux dire ces esprits si froids, qui se jugent si fins ; aveugles qui , à force de petites phrases , croient reproduire ou la grâce de Voltaire , ou la profondeur de Montesquieu. Dans leur délicatesse superbe, effarouchés de l'énergie des mouvemens du nouvel orateur, ils le jugeraient d'abord
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d'après l'obscurité de son nom , comme ils pourraient bien ne juger de l'ancien que d'après sa gloire. Aussi fiers que s'ils possédaient tout le mérite qu'ils vantent , ils auraient l'air de soupirer après les perfections du grand siècle , devant l'homme qui les retracerait à leurs yeux ? même sans aucun défaut. Ils condamneraient enfin le nouveau Bossuet au nom de Bossuet luimême , devenant ainsi des juges iniques , parce qu'ils n'auraient pas su être des lecteurs passionnés ; tandis que ce peuple , qui s'attache peu à distinguer l'antique et le moderne , mais qui , chose remarquable , est toujours sur la voie des grands mouvemens de la haute éloquence , vengerait , par ses transports et par ses larmes ? les outrages faits au goût par leur froideur.
Que serait-ce maintenant si j'insistais sur ce désordre , que la cupidité naturelle à l'homme doit nous faire pressentir comme
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l'un des plus fréquens , ou même comme un perpétuel scandale; si je montrais cette libre circulation des éloges et des censures remplacée par un honteux trafic , eu paraîtraient , d'une part (i) , la médiocrité avide de s'enrichir , de l'autre (a) , la médiocrité avide de s'illustrer , tandis que l'on verrait gémir dans la solitude le génie trop pauvre pour payer sa gloire ! A un tel spectacle s ô vous âmes ardentes, qui professez tout ensemble le culte des lettres et de l'honneur, l'apparition d'un vengeur miraculeux , chassant ignominieusement de leur temple ces profanes qui le souillent , ne devient-elle pas , dans les vœux de vos cœurs indignés , comme le rêve de vos imaginations blessées? Et ne versez -vous pas des larmes amères sur cette institution ,
(i) Dans les journalistes.
(2) Dans les auteurs.
qui se présente d'une manière si séduisante d'abord, pour n'être plus qu'un nouveau moyen de prévariquer avec une arrogante sécurité ?
Mais, pourquoi m'appesantirais- je sur tous ces détails , lorsque celui qui se place dans une position aussi extraordinaire pour juger les autres , doit , dès l'abord , prévoir que toutes les passions , que toutes les intrigues seront conjurées contre sa probité, contre son goût; en sorte qu'il rencontrera plus d'obstacles que personne pour découvrir la vérité et pour la dire; que même, avec cette prétention de diriger l'opinion du public , à peine pourra-t-il en avoir une ? Pouvons -nous du moins espérer de trouver , dans l'exercice d'un tel ministère , des hommes plus capables que beaucoup d'autres de résister à d'aussi fortes épreuves ; des hommes qui ne soient pas inférieurs en lumières à plusieurs des membres de ce
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( io3 ) nombreux tribunal du public , qu'ils pré» tendent éclairer ? Mais non. L'écrivain d'un grand génie se condamne difficilement à interrompre ses travaux ,, pour juger ceux des autres ; et l'écrivain d'un grand caractère vit ordinairement paisible , loin de tout ce choc des passions , qu'il craindrait d'exciter ou de ressentir ; tandis que ces âmes vulgaires , que tourmente le sentiment de leur médiocrité , s'agitent sans cesse pour suppléer au talent par l'intrigue. Ainsi , sans nous laisser aveugler par l'éclat de la critique contemporaine , nous devons présumer que ce seront , le plus souvent , des hommes incapables de se faire une réputation, qui , dans un journal , se chargeront de celle des autres ; ou , ce qui est plus déplorable , des hommes qui , avec quelques talens , en profiteront pour nuire , dans une position puis avantageuse.
ce Ecrivain de génie , qui sortez pour
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Difficulté de se faire connaître de lu critique.
Danger de
s'en faire
connaître.
i°. Silence obstine,
premier moyen de }ix Ci itiqae
ja|ouse.
( 'o/, ) ia première fois de votre retraite ; qui n'avez d'autres titres à présenter qu'un chefd'œuvre, le plus grand des obstacles que vous aurez à vaincre , sera donc presque toujours cette critique même , qui devrait les aplanir; cette critique, vouée, le plus souvent , au culte ou de la fortune , ou du pouvoir , ou des réputations déjà faites , si elle n'est pas elle-même sa première idole! Vous aurez à triompher et de sa paresse à examiner , et de ses préventions dans l'examen, et de tous les dédains et de tous les outrages qu'elle prodigue à l'homme inconnu. Et , lorsqu'elle vous aura fait subir ce supplice de son mépris , vous gémirez bien davantage , si vous parvenez à vous en faire connaître. Votre supériorité importunerait ses faibles jeux , provoquerait toute sa colère. Comme tous ceux qui arrivent à la gloire échappent ou menacent d'échapper à son empire, tyran farouche
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( io5 ) et timide , elle se retrancherait dans un silence obstiné. Si elle en pouvait sortir , £j^ ce serait surtout parce qu'elle croirait avoir ^ ™*q-
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trouve quelques epigrammes bien piquantes. defauts. Son jugement serait une profanation, serait plus criminel que son silence même. Une jouissance bien douce pour elle serait ? sans doute , de livrer aux dérisions du public quelques-unes de ces pages malheureuses qui vous seraient échappées dans le sommeil du talent. Mais si vous lui opposez ? •• ^.eau~
1 * tes defagu-
partout une perfection désespérante , je rees" crains bien que , dans une citation sacrilège , elle ne vous fasse pleurer sur votre
chef-d'œuvre mutilé. Que dis-je ? comme 4°. Beautés déelle ne connaît que trop tout le pouvoir criées avec
11 A audace,
d'une décision superbe et tranchante , d'une plaisanterie même vulgaire sur les têtes les plus fortes, elle osera, mais rarement, il est vrai, offrir a ses lecteurs ces beautés mêmes qui l'épouvantent , afin d'en pré-'
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( 106 ) venir l'effet par le ridicule. La majesté de vos développemens oratoires ne sera que de l'emphase , la vigueur de votre argumentation que de la sécheresse. Vainement vous aurez voulu sortir de l'obscurité , en ne vous permettant rien qui doive y rester. Pour décréditer ces traits frappans et multipliés, par lesquels vous rappelez les grands maîtres , elle vous opposera jusqu'à ces pages où ils ont cessé d'être grands. Elle vantera leurs négligences comme la grâce du génie , afin de présenter chez vous cette perfection soutenue , comme 5pe|dT la contrainte de la médiocrité. Vous aurez à redouter jusqu'à ses éloges. Semblable '; si je puis ainsi parler y à ce prince perfide (i) qui 9 à l'aspect d'une rivale importune (2) , sut l'écarter du trône par un embras-
(1) Néron.
(2) Agrfppinc.
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( I07 ) sèment , elle viendra vous accorder , du ton de la bienveillance , toutes les qualités du second rang , pour que l'on soit tenté de vous refuser celles du premier. Et elle aimera bien mieux vous louer que de vous citer. Votre éclat pourrait faire trop vivement ressortir la faiblesse et de son style et de ses louanges. Elle pourra enfin vous 6°. Auen-
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accorder toutes celles que vous mentez, point citer
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Mais elle se gardera de rien offrir qui les faire de ci-
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justifie 9 afin que , sans se compromettre b™"v™aan~s pour l'avenir, elle puisse vous confondre , m&itf?.8 au moins pour le présent , avec la foule de ces écrivains médiocres , loués par ellemême sans mesure , parce qu'ils avaient payé ses éloges. Génie sublime , mais inconnu , voilà le monstre devant lequel vous serez condamné à vous humilier. A l'exemple du poète invoquant les divinités infernales , lorsqu'il veut dévoiler les mystères
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( 108 ) de leur empire (i), il vous faudra sacrifier à cette furie , lorsque vous voudrez vous faire reconnaître dans ce brillant domaine des lettres ., dans cet Empire qui est le vôtre. »
Puisque cette critique, si aisée jusqu'à un certain point sans la passion , si dangereuse avec elle , doit être le plus souvent le refuge et comme le métier de ces hommes incapables de se distinguer dans les compositions originales ; ne devons-nous pas prévoir qu'elle nuira autant à la littérature , en faisant paraître ses productions , qu'en étouffant celles d'autrui ? Qu'attendre de la médiocrité , travaillant pour un salaire , avec précipitation , sur un sujet commandé ?
(i) Sit mihi fas. , . Sit numine yestro. . .
Virgile,
» Sit mihi fas clarere ; tuo sit numine laudes » JUt peperisse mihi
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( 109 ) Supposons même cette censure exercée par l'homme le plus digne de dispenser la gloire. C'est-à-dire, replaçons-nous dans l'hypothèse où nous nous sommes complu d'abord à retracer les avantages que le grand critique doit produire. On considérera peut - être comme un résultat bien rare , qu'avec un beau génie il puisse se tromper, qu'avec une belle âme il veuille tromper les autres. Cependant les erreurs de l'esprit et les surprises de la vertu même se répéteront plus fréquemment ici que partout ailleurs. En elfet, telle est d'abord la i°. Erreurs
dei'esprir»
diversité des organisations , qu'il semble impossible qu'un bon ouvrage plaise même à tous les bons esprits. Ainsi Buffon, l'un de nos plus grands prosateurs , n'était qu'un écrivain médiocre , au jugement de Condillac , l'un de nos plus grands philosophes. Ainsi, pour nous renfermer dans le même genre, Corneille avait mal apprécié Racine.
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( no ) Si donc un Corneille , un Condillac avaient eu à nous faire connaître, dans un journal, les talens d'un Racine, d'un Buffon , le seul résultat qu'aurait produit la supériorité de ces deux premiers génies, aurait été un plus grand obstacle à la vérité. Considération, qui, entre mille autres, doit nous faire sentir que , si c'est en général à un seul à faire un ouvrage, c'est à plusieurs à le juger; que plus même le nombre des juges sera grand, plus il y aura de probabilité en faveur de la rectitude de leurs décisions; en sorte que, par un enchaînement de conséquences invincibles, nous voyons toutes ces autorités de nos critiques tomber devant cette grande autorité du public, pour lequel en effet ont été produits tous les chefs- PïiseSd"ïa d'œnvre- Enfin, pour épuiser tous les jours vertu- désavantageux sous lesquels la critique peut s'offrir , même dans la supposition favorable que je viens d'admettre, combien de ces
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( IXI )
hommes estimables qui , dans nos tribunaux civils , auraient fait l'héroïque sacrifice de l'amitié à la justice, et qui, sur ce tribunal de la critique littéraire , se croient obligés de louer l'auteur qu'ils aiment ; qui , dèslors , se font presque un devoir de tendre des pièges à notre goût , tandis que leur premier devoir serait de préserver notre goût de tous les pièges! Il est vrai que ces louanges données par l'amitié , comme ces autres louanges arrachées par l'importunité , ou surprises par l'adresse , ou même achetées par l'or, sont bien moins dangereuses qu'une critique injuste , par la raison que leur effet peut être de renvoyer l'auteur à son juge naturel , au public dont elles éveillent la curiosité, en lui promettant un chefd'œuvre. Alors, ce juge un peu farouche détruit souvent , dans sa colère , cette frêle réputation qui n'est plus qu'une imposture à ses yeux , et la médiocrité retombe de
( ri'»} tout son poids dans l'obscurité dont elle n'aurait pas dû sortir. Je ne considérerai donc pas de tels éloges comme de graves inconvéniens, puisqu'ils peuvent offrir l'avantage de ramener le souverain naturel à l'exercice de sa puissance. Je ne m'occuperai que des obstacles qui résultent , pour le talent , du silence ou des outrages de la critique. Or , me dira-t-on que le propre du grand talent est de triompher de tous ces obstacles , d'en recevoir même une nouvelle force, que c'est enfin au milieu de toutes ces luttes que la république des lettres doit surtout prospérer (i)?
(i) Toute cette partie du discours, consacrée aux inconvéniens , offre ces trois grandes divisions: i°. les causes qui doivent entraîner la critique dans des écarts , surtout lorsqu'elle règne souverainement dans un journal ; 2°. le grand ascendant qu'elle obtient par ce journal; 3°. les résultats désastreux qui doivent en provenir. Un tel procédé est conforme à cette
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( i i3 ) Hélas! chez une nation plus avide d'une plaisanterie légère que d'une discussion profonde; qu'un instinct de grandeur peut porter à honorer le mérite, mais qu'un fond de malice porte à le désoler dans ses triomphes mêmes ; et , afin de voir les choses de plus haut , parmi des êtres qui ne sont pas plus faits pour supporter toujours la perfection dans autrui , que pour l'admettre un instant dans eux-mêmes (i) , tous ceux que la nature a distingués par des qualités émi-
divisfon logique : la cause, l'action, les effets. La marche progressive du discours n'est donc ici nullement arrêtée. L'objection actuelle ne sert qu'à la mettre dans un plus grand jour , en marquant plus nettement le passage à la troisième partie.
(i) « Je suis ennuyé de l'entendre toujours appeler juste, disait ce citoyen en parlant d'Aristide. »> Comme ce mot me révèle tout l'homme ! Or , si nous pouvonsêtre importunés d'une grande vertu dans les autres, combien plus le serons-nous d'un grand talent !
nentes doivent s'alarmer de leur supériorité même ; ils doivent se considérer comme exerçant sur leurs semblables une royauté orageuse, exposée à des chances multipliées, à des catastrophes terribles. Et, sous ce point de vue , cette religion qui nous présente un Dieu victime des passions humaines, devrait, au moins, être envisagée comme l'emblème d'une hante conception philosophique , par ceux-là même qui seraient assez aveugles pour n'y soupçonner qu'une grande erreur populaire. Que sera-ce si cet esprit de révolte , qui tend à soulever le genre humain contre les êtres privilégiés qui viennent lever sur lui ce tribut de l'admiration , est régulièrement entretenu, fomenté par une institution dont le résultat le plus ordinaire est de transporter la puissance a la médiocrité , est de donner comme un tribun à tout ce peuple que l'envie dévore ! Lorsque des hommes , qui , sous pre-
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( "5 ) texte de venger le goût , outraient le génie , sans lequel les lois du goût seraient un code sans empire ; qui, par leur acharnement, s'efforcent d'éteindre dans le jeune littérateur , avec l'espoir du succès , toute l'ardeur du travail, et d'enlever au littérateur consommé jusqu'à la conscience de son talent ; lorsque de tels hommes trouvent, dans un journal accrédité , le rapide véhicule de leurs opinions flétrissantes : sous les traits de cette censure , le grand écrivain isolé n'est- il pas dans le cas d'un guerrier sans armes , sous les poignards d'un lâche ; et toute la république des lettres , dans une position pire qu'un État corrompu par ses lois, opprimé par ses chefs ? Ignore-t-on ce que peut Faction long-temps continuée des causes les plus légères? Ignore-ton l'ascendant que l'écrivain le plus médiocre ; mais qui rassemble toutes ses forces , peut prendre sur
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l'esprit le plus distingué , mais qui , soit modestie ou paresse, se réduisant au rôle de lecteur , fait rarement usage de toutes les siennes ? Dès lors, sans admettre même l'effrayante supposition qui placerait cette feuille publique entre les mains d'un écrivain supérieur et méchant , ne doit-on pas soupçonner que cette attaque journalière d'une censure envenimée peut miner à la longue, et faire enfin crouler et les opinions et les réputations les plus solidement établies ; qu'elle peut aller jusqu'à bouleverser toutes les doctrines littéraires d'un peuple ; surtout d'un peuple vif et léger , qu'un grand ouvrage effarouche et qu'un journal captive ? Je veux que de tels résultats soient mis au nombre des événemens les plus rares. Je veux même qu'il existe des hommes d'un caractère aussi ferme que leur talent , qui aient besoin d'être ranimés par ces morsures de l'envie.
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Mais faut-il que leurs ouvrages soient déjà connus d'un assez grand nombre de juges éclairés , qui puissent , en les admirant , les venger. Et telle est la position de l'écrivain dramatique , même à son début.
Celui-là , du moins, peut espérer de franchir toutes les barrières que lui opposent et la critique s'érigeant en puissance , et la puissance elle-même s'emparant du rôle de la critique (i). Secondé des acclamations de tout un peuple , il peut se frayer , comme de vive force, un chemin vers la gloire. Mais, dans les autres parties de la littérature , le premier crime de la critique peut être de s'opposer , pour toujours , à la publicité d'un bel ouvrage. Qu'elle refuse d'en parler , ou qu'elle en parle de manière à tout présenter sous un faux jour; le public , qui , comme un souverain in-
(l) Allusion à Richelieu et à Corneille.
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( n8 ) doient , s'est dépouillé du fardeau de la puissance , s'empresse bien peu de réparer ou ce déni de justice , ou cette iniquité des jugemens. Par la plus étonnante des inconséquences , quoique le vœu général des hommes soit de jouir des plus belles productions de l'esprit; que, dès lors, l'écrivain distingué dût avoir , du parti de son génie , la presque totalité de son espèce : cependant nous laissons se débattre , sans nous , cette cause où nos plaisirs ne, sont pas moins intéressés que sa gloire. Et il est rare que l'écrivain , qui n'a pu parvenir à être connu du public, 3e soit même du petit nombre qui l'entoure. On est disposé à penser que celui qui n'a pas obtenu la gloire ne l'a pas méritée. On admire moins , lorsqu'on admire seul. L'ami , dans son enthousiasme , soupçonne qu'il peut être séduit par le zèle. L'ennemi, dans son acharnement, ne soup-
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IJAU il ■■■■'■■■ AWiWi'iWIWi'tTrt'b'Éhr-a
( ri9 ) çonne pas jusqu'à quel point il peut être aveuglé par la haine. Mais si le malheureux est entouré de ces hommes qui aspirent aussi à un nom dans les lettres, alors , non-seulement les ennemis , mais tous ces amis vulgaires rendent grâce à la critique qui est venue étouffer cette lumière trop voisine de leurs yeux malades. Déplorable disposition des esprits ! 11 faut que la voix de la renommée vienne souvent nous révéler le mérite de l'homme placé près de nous ; et cette gloire , qu'il serait si doux , pour l'homme de lettres , de tenir d'abord des mains de l'amitié , lui vient presque toujours comme un présent de l'étranger. Ainsi, bien loin que l'auteur , qui n'a pas obtenu d'abord de la critique une justice éclatante , puisse être secondé par ceux qui l'entourent , pour conquérir, de proche en proche, les suffrages du grand nombre , il aurait besoin