‹ Œuvres de M. Maillet-Lacoste, ancien élève de l'École polytechnique, professeur de rhétorique au Collége royale de Rouen, membre des Académies du Gard et de RouenChapitre 19 sur 47 · NM · texte numérisé non relu

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alors des suffrages du grand nombre pour triompher des obstacles qu'il rencontre dans ceux qui l'entourent. Il est comme arrêté par une double barrière. Le public en croit un seul , et chacun finit par en croire encore le public \ en sorte que ce despotisme d'un seul se fortifie de tout l'ascendant qu'il pourrait obtenir du jugement de tous. De quoi sert alors à l'écrivain toute l'énergie de son âme ? Comme ces animaux terribles , accablés sous des chaînes , il ne sent plus sa force ^ que pour mieux sentir sa misère. Ce beau talent , qui se serait développé au grand jour , sous la douce influence de la faveur publique , privé de son aliment naturel, languit et meurt dans l'obscurité.

Quant au chef-d'œuvre par lequel il aura voulu se faire connaître , on peut prononcer que ce sera un trésor perdu pour la postérité. De même que cette faction ac~

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tive des critiques , dont l'unique affaire est de juger les auteurs , ou de paraître les juger , les condamne rarement , sans obtenir le suffrage ou plutôt la croyance d'un public que tant d'autres affaires captivent ; de même , dans cette succession des âges , comme dans les centuries à Rome , la première génération entraîne presque toujours le jugement des suivantes , surtout lorsqu'elle a condamné. Et en effet , au milieu de tant d'ouvrages nouveaux , à la lecture desquels à peine nous pourrions suffire, irions-nous procéder au jugement de tant d'autres, déjà flétris à nos yeux par les censures ou par le silence des contemporains ? Les siècles , qui se succèdent , toujours plus riches en chefs-d'œuvre ,, deviennent toujours plus indifférens pour ceux qu'on a pu méconnaître. Ils arrivent enfin aux dédains ? à la satiété de l'opulence. Aussi , ce prodige d'un Milton trouvant un

Addisson deviendra toujours plus rare.

Me dira-t-on que , dans l'absence de ce tribunal prévaricateur , l'écrivain nouveau aurait eu à combattre peut-être de plus grands obstacles; parce qu'il aurait trouvé, dans le public , la même envie , et une plus grande ignorance ? Mais il n'aurait pas eu à combattre l'envie armée (i) d'une sorte de puissance. Mais il l'aurait trouvée bien moins vive dans cette nombreuse portion du public , étrangère aux prétentions d'auteur ; dans cette portion , disons-le , qui condamne en général sans amertume , comme elle jouit sans reconnaissance. Mais l'ignorance si grande que peut opposer le peuple , est cette ignorance timide , qui attend ou reçoit l'impulsion , et non cette ignorance présomptueuse , qui , dans un critique , la prépare ou la donne. Mais

(i) Par un journal.

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( t# ) plusieurs hommes, enfin , auxquels on n'aurait pu reprocher ni l'ignorance , ni l'envie , plusieurs hommes placés hors de l'influence de tant d'autres causes d'erreur qui viennent assaillir le critique , au lieu de se soumettre aveuglément à sa décision, auraient travaillé à s'en former une ; et alors cet infortuné , immolé , pour ainsi dire , dans les ténèbres , par un tribunal inique , aurait été jugé d'une manière , il est vrai , désordonnée et lente , non plus d'après les caprices d'un seul , mais d'après les lumières de plusieurs. Il aurait été jugé, comme le poète dramatique sur nos théâtres, comme l'orateur au barreau. Ou, si personne ne l'avait lu , le silence de tous n'aurait été une présomption pour personne ; tandis que , dans cette institution de la critique, le silence d'un seul devient si souvent une présomption pour tous.

Le résultat de cette partie de mon dis-

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cours n'est pas de diminuer notre confiance dans les ouvrages depuis long-temps admires , dût une feuille publique avoir donné le signal de l'admiration, mais de diminuer notre indifférence pour les ouvrages qui , repoussés par une feuille publique , n'ont pu parvenir à se faire connaître. La gloire des premiers n'a rien que de respectable, puisque l'opinion constante du grand nombre a confirmé la décision du critique. L'obscurité des seconds n'a rien d'humiliant y puisque la décision du critique y suspecte à tant d'égards , n'a pas été confirmée par l'examen du grand nombre , qu'elle l'a même empêché.

Au lieu d'être arrêté à son début , cet écrivain, d'un caractère impétueux et fier, est-il attaqué dans l'éclat de ses triomphes ? Si je ne considère que les inconvéniens d'une telle supposition , de même que je n'en ai considéré d'abord que les avantages ,

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( 1^5 ) voici les résultats qui se découvrent à moi. Cet homme ardent renonce à ses grands travaux , pour exhaler sa haine dans ces sortes d'écrits qui offrent rarement l'intérêt du sujet , du moins à la postérité. Rarement aussi il y supplée par l'intérêt du style. Gomme il songe plus à blesser qu'à plaire, son énergie n'est plus que rudesse. La grâce de son style s'évanouit dans sa rage. Tout ce que la nature lui a donné de force et d'élan , toute cette flamme du génie se tourne contre lui-même. Il est comme foudroyé par ce feu céleste qu'il n'a pas su diriger. L'ignorance sourit à un tel spectacle. Elle triomphe à l'aspect de ces hommes qui ne se servent de leur esprit que pour tourmenter les autres et pour se tourmenter eux-mêmes , d'une manière non pas même plus raffinée , mais plus vive et plus durable; et, au lieu de la gloire des lettres 7 elle n'en voit que l'opprobre.

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Comme tous ces inconvéniens s'aggravent, lorsqu'après de grandes catastrophes politiques , cette censure littéraire est exercée par ces âmes haineuses , sous l'influence desquelles tout se corrompt et s'aigrit î Qu'on se rappelle ces circonstances pénibles où la littérature n'était plus, il est vrai, sacrifiée à la stupide rage des dissensions civiles , mais où l'animosité des dissensions civiles semblait avoir pénétré dans la littérature. Combien de fois le paisible lecteur, qui, après tant de bouleversemens, s'adressait aux lettres } autant pour reposer son âme que pour éclairer son goût j ne se voyait-il pas reporté au milieu des lugubres scènes qu'il voulait fuir ! Combien de fois ne se sentait-il pas dominé et comme blessé de nouveau par toutes ces haines politiques qu'un critique célèbre (1) n'é-

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prouvait jamais plus fortement peut-être que lorsqu'il en gémissait d'une manière si solennelle ; lorsqu'égaré loin de son sujet , il épuisait un reste de chaleur à relever, dans les autres , des écarts où il était tombé lui-même , et, par la violence cfe ses invectives, reproduisait une partie des maux qu'il déplorait : condamné à n'offrir , dans ses éternelles complaintes , ni l'intérêt du malheur, puisqu'il se lamentait, avec tant de faste , sur des événemens qu'il avait jusqu'à un certain point provoqués; ni le mérite du courage , puisqu'il ne tonnait contre la tyrannie des factions que sur leur tombe ; ni même ces convenances du goût , dont il voulait tracer les lois , puisque , devant un auditoire d'avance persuadé , se déchaînant sans mesure contre ces mêmes opinions qu'il avait soutenues sans prévoyance , il allait démontrer longuement les horreurs d'une révolution à ses victimes 5

( «8) et , en quelque sorte > les calamités de la guerre à des vaincus !

Si une censure acharnée peut égarer l'imagination des âmes ardentes , elle peut éteindre celle des âmes tendres. Combien de ces écrivains qui souffrent plus des critiques , qu'ils ne jouissent des éloges ! Livrez-leur des attaques multipliées. Ils se défient enfin de leurs forces , hésitent ? remplacent la grâce des mouvemens par la gêne des manières , et , toujours occupés à ne rien se permettre de bizarre , ils ne rencontrent rien de sublime. Telle est même cette sensibilité qui les livre , sans défense , aux traits de la censure , que le premier trait peut suffire pour déconcerter, pour arrêter en eux tout l'œuvre de l'intelligence. Qu'au milieu des faciles épanchemens de cette âme heureuse qui s'abandonne à toute sa force , surviennent les clameurs d'une critique jalouse , qui pré-

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( 129 ) sente ces chefs-d'œuvre comme des ridicules, et sa gloire comme une illusion populaire ; à l'instant , chez elle , l'essor de la pensée se réprime ; les trésors qu'elle allait nous prodiguer, dans sa joie, se dérobent à elle-même dans sa tristesse. Frappée d'une stérilité subite, elle se cherche vainement ellemême. Le monstre de l'envie a tout flétri de son souffle. Ainsi, le critique haineux, qui attaque son talent , le détruit; dès l'abord , si je puis parler ainsi, il la désarme.

Cette susceptibilité de plusieurs écrivains recommandables est un défaut , sans doute ^ mais qui ferait de la justice rigoureuse un plus grand défaut dans leurs juges , puisqu'en voulant relever une faute , sans aucun ménagement , nous pouvons faire avorter un chef-d'œuvre. Nous sommes donc arrivés à ce résultat, que, sans une grande réserve , la critique peut être funeste , lors même qu'elle est juste.

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( i3o) Enfin, on m'objectera, peut-être, qu'au milieu de tous ces maux produits par la critique , la république des lettres doit être toujours envisagée sous l'influence de cet esprit conservateur , qui , dans noire système social , se développe , à son tour , à la suite des ravages de Terreur ou des passions , et reprend , sous son empire , les parties qui allaient succomber , ou les reproduit, après leur chute, avec une sorte de triomphe ; sauvant le pouvoir des attentats de la licence , ou la liberté des envahissemens du pouvoir. Je l'avouerai , le critique , d'un acharnement trop marqué, doit craindre que le glaive de la satire ne s'émousse dans ses mains. Plus même nous croirons alors à son esprit , moins nous croirons à ses jugemens , parce que nous penserons qu'il ne se servira de son esprit , que pour donner une apparence de raison à ses jugemens. Mais outre que , dans les

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