‹ Œuvres de M. Maillet-Lacoste, ancien élève de l'École polytechnique, professeur de rhétorique au Collége royale de Rouen, membre des Académies du Gard et de RouenChapitre 20 sur 47 · LK L LM^MIL>.L.1L · texte numérisé non relu

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( r3i ) lettres surtout , le méchant ne connaît que trop ces tempéramens perfides , où , pour mieux nuire , il en dissimule le désir , une considération frappante vient au moins affaiblir l'objection qu'on m'oppose ; c'est qu'il s'en faut beaucoup que nous soyons afTectés à la vue du talent qu'on outrage ? comme à la vue de l'innocence qu'on opprime. L'homme de lettres est celui dont nous plaignons le moins les disgrâces , parce que nous supposons qu'une méprisable vanité peut seule le rendre sensible à ses disgrâces ; peut-être encore , parce que le vulgaire , se rendant intérieurement justice , ne se sent point appelé à des malheurs aussi relevés , si je puis le dire , et qu'en général nous n'éprouvons jamais une sensibilité plus vive pour les maux d' autrui, que lorsque nous sommes dans le cas de les craindre un peu pour nous-mêmes. Nous allons jusqu'à considérer toutes ces calamités de l'homme

de lettres, comme des incidens propres à piquer notre curiosité , à diversifier nos plaisirs. INous jouissons tout ensemble de ses chefs-d'œuvre et de ses larmes. C'est même au milieu de ces humiliations sans cesse renaissantes , où toute la sensibilité qui aurait animé le talent , se tourne contre le talent même , c'est alors que nous demandons au génie ses plus beaux développemens ; semblables à ce peuple barbare qui voulait que ses gladiateurs mourussent

avec grâce.

Ainsi , puisque cette censure littéraire , que je suppose toujours régner , sans partage , dans nos feuilles publiques , doit être le plus souvent emportée loin du but qu'elle annonce , par des causes multipliées , que sa position même rend plus actives? que , dès-lors aussi , elle doit être le plus souvent funeste aux talens nouveaux qu'elle retient dans l'obscurité^ aux écrivains éner-

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giques , qu'elle pousse a des écarts par la colère ; aux écrivains timides , qu'elle réduit à l'inaction par le désespoir ; au public , qu'elle égare par ses décisions , ou qu'elle scandalise par ses débats ; que , bien loin même d'être arrêtée par la perspective de ses propres excès , comme le pourrait être une magistrature violente dans l'ordre politique , elle trouve une puissante auxiliaire dans cette malignité naturelle au cœur de l'homme ; qu'un monde frivole est toujours prêt à provoquer ses attaques , si elle sait , pour ainsi dire , poignarder avec grâce : concluons que ce tribunal étrange dont les crimes sont abandonnés à l'opinion par les lois , tandis que son premier crime est de la séduire , ne peut être généralement , parmi nous , même dans sa plus grande prospérité, qu'un brillant abus dont la défense du goût est le prétexte ? la ma-

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( i34) lice humaine l'aliment , la dégradation des lettres le résultat.

Mon vœu serait-il donc de détruire la critique? Non; mais, si je puis le dire ainsi , de la détrôner. Qu'en marquant les places , dans la république des lettres , elle n'en prenne pas une que la nature de cette même république repousse. Que nos feuilles publiques , au lieu de nous transmettre ses arrêts sur les ouvrages nouveaux , se bornent à nous les annoncer , comme ces ouvrages eux-mêmes : ou , si elles nous les transmettent , qu'elles nous communiquent aussi des fragmens du choix de l'auteur, détachés non - seulement des ouvrages qu'elle a jugés, mais de ceux qu'elle n'a pas voulu juger, afin que le public puisse aisément apprécier , non-seulement ses décisions , mais même son silence. C'est-àdire , ou qu'elle descende sur la même ligne que les auteurs, ou qu'elle consente

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( i35) à les voir se placer près d'elle. Et même, dans cette seconde supposition, plus favorable encore que la précédente à la cause des lettres , je désirerais que Fauteur osât se juger. Les écueiis d'une pareille tâche deviendraient sur l'heure autant d'épreuves. S'il était sans talent, et qu'on ne lui opposât pas même ce con Ire-poids de la critique , tout cet ensemble de citations et de jugemens , peu dangereux pour le goût dans un siècle de lumières , pourrait encore être attrayant pour la curiosité ou piquant, du moins , pour cette malignité que les ridicules amusent. Il en résulterait un de ces délassemens auxquels ne sont point insensibles les esprits les plus austères» S'il offrait des talens distingués, ce même ensemble de citations et de jugemens servirait non - seulement de frein , mais de supplément à cette critique de nos jours , qui j dans ces brillans articles , lors même

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( i36 ) qu'elle est juste, dédaigne trop de nous en convaincre , parce qu'elle cherche bien moins à faire paraître l'auteur , qu'à paraître elle-même.

Dans cette nouvelle disposition , le public ; éveillé par l'intérêt d'un combat, où les armes seraient enfin égales, observerait, avec une curiosité plus vive , et les auteurs et la critique. Cette critique , condamnée à une plus grande réserve, ne deviendrait moins puissante que pour devenir meilleure. Ou , si elle restait injuste , les écrivains distingués n'auraient plus tant à gémir d'être outragés à la vue du public, puisque c'est à la vue de ce public qu'ils pourraient à l'instant, se défendre. De brillans extraits de l'ouvrage calomnié, circulant à la suite de l'outrage, viendraient chercher ce lecteur qui n'aurait pas daigné chercher l'ouvrage lui-même. Dès leur début, tous les talens

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( i37 ) de la littérature se placeraient sur un grand théâtre 9 à côté même de cette critique rugissante , bien au-dessus de cette foule obscure , si ardente a retenir dans ses rangs tous ceux qui veulent en sortir. Cette guerre à laquelle ils doivent s'attendre , dans tous les systèmes , de la part de l'ignorance , des passions haineuses , de l'envie y serait mise , pour ainsi dire, sous des lois. La critique, * cessant d'être un juge qui les protège , deviendrait un ennemi qui les exerce , et non une puissance qui les écrase. Pour que l'on puisse donc apprécier , d'un coup d'ceil , tout l'espace que nous avons parcouru et la direction que nous avons suivie , que l'on supprime , par la pensée , cette partie littéraire de nos journaux; les écrivains , surtout à leur début , gémissent dans une sorte d'anarchie : qu'elle reste ouverte à la critique seule , ils sont sous un despotisme , pire cent fois que l'anarchie même ; qu'elle

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leur soit aussi ouverte , alors dans une combinaison , où le public , où la critique , où les auteurs exercent tous leurs droits , il se forme comme un gouvernement régulier , qui n'offre plus que les inconvéniens inséparables de notre humanité. C'est donc de l'accord, ou plutôt du conflit de plusieurs parties que résultent quelques-uns 9 du moins , des avantages que d'abord nous cherchions dans une seule. Lorsque nous représentions cette critique veillant sur les intérêts des lettres, sans aucune concurrence avec les auteurs , nous élevions , en quelque sorte , un trône , qui , pour les intérêts mêmes des lettres , devait rester presque toujours vacant. Les mêmes imperfections de l'esprit et du cœur , qui nous avaient fait sentir le besoin de la criîique, nous ont fait sentir bien davantage la nécessité d'opposer une barrière a sa puissance. Cette barrière; nous l'avons vu, est

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( i«9 ) dans la prompte et libre intervention des auteurs se défendant sous les yeux du public , qui , sans doute , n'a pas l'infaillibilité en partage , mais qui , lorsqu'il persévère avec constance dans les mêmes jugemens, doit être censé l'avoir. Comme s'il fallait que , jusqu'au dernier moment , des similitudes y puisées dans l'ordre politique , vinssent éclairer ou agrandir cette discussion ; c'est ainsi que , dans la formation des sociétés , tant de peuples ont considéré l'autorité absolue d'un seul , comme l'unique remède à la turbulence de tous^ et que plusieurs , fatigués des ravages de cette autorité elle-même , ont trouvé , dans leur intervention régulière, sa plus belle limite. Ici je sens que j'ai épuisé toutes les combinaisons de mon sujet ; et il m'est doux de découvrir s pour dernier résultat , qu'avec une modification légère, en apparence , l'institution

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îa plus désastreuse pour les lettres deviendrait la plus salutaire.

L'importance que j'ai mise à une telle discussion , ou plutôt que j'ai trouve'e à un tel sujet, étonnera sans doute et ces critiques frivoles, qui veulent être malins, qui l'annoncent même à la tête de leurs feuilles (i), oubliant que c'est là ce qu'il faudrait le moins tâcher , et ces raisonneurs plutôt bornés qu'austères, qui toujours recherchent froidement l'utile dans l'agréable, comme si, dans nos institutions humaines , l'agréable n'était pas souvent par là même utile. Esprits légers, qui , en attaquant ce que vous appelez la vanité de l'homme de lettres > croyez ne plaisanter qu'un travers dans nos mœurs ;

(i) N'ai-je pas vu, à l'une de nos feuilles publiques, cette épigraphe? «Un journal sans malice est comme » un vaisseau démâté. Les corsaires mêmes ne lui » rendent pas le salut. »

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( i40 esprits farouches, qui , en attaquant cette république des lettres elle-même , croyez ne proscrire qu'un luxe dans nos institutions , voyez enfin , sous leur vrai jour, ces mêmes objets, qui, s'offrant de loin en loin à ma pensée, m'ont soutenu dans ce travail, de même que les magnifiques points de vue d'une route pénible raniment, comme par enchantement 5 le voyageur fatigué.

Je l'avouerai donc. Cette gloire , poursuivie avec tant d'ardeur , non-seulement par l'homme de lettres, mais par tant de grands hommes, dans tous les genres, s'évanouit en quelque sorte aux yeux de celui qui , après avoir envisagé tous les efforts de l'espèce humaine s'agitant sur ce globe , vient à comprendre, dans sa pensée, l'universalité des siècles et des êtres. Mais, s'il n'est fortement soutenu lui-même par cette religion austère ? qui vient foudroyer, du même coup, l'orgueil et les plaisirs , qu'il se hâte de sortir de

ce point de vue désolant , où son âme désenchantée serait livrée , sans défense , au hideux empire de l'intérêt personnel ; situation terrible , qui ne détruirait alors le prestige de la gloire , que pour accroître celui des voluptés. S'il existe un homme qui puisse la dédaigner et faire le bien, sans ces hautes considérations d'un avenir éternel ; qu'au nom de ce bien même , il la respecte , dirai - je , comme une seconde religion. Or, j'en vois surtout le temple dans ce sanctuaire, où brille le flambeau des lettres et des sciences. Qui n'a pas élevé jusque-là ses regards, est bien loin d'avoir saisi tout le système de nos sociétés politiques. Oui, lorsque le législateur va jusqu'à demander des vertus à l'orgueil , et s'attache à faire sortir du jeu des passions l'harmonie des Empires ; lorsqu'il affermit si audacieusement son ouvrage , au milieu de ces précipices mêmes qui menacent de l'engloutir 9 en sorte que nous pourrions retrouver

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comme une image des conceptions de son génie , dans l'instinct si hardi de ces êtres qui suspendent leurs demeures sur les abimes , et dorment au milieu des tempêtes : alors tout ce qui peut concourir et à la solidité et à l'éclat de cet édifice social , ne se montrerait pas à nous dans son ensemble , si nous n'apercevions , dans une douce lumière 9 cette république des lettres payant les guerriers par la gloire , et consolant les peuples du déclin de cette gloire des guerriers par une autre plus appropriée à nos vraies destinées ; arrachant cet aveu de sa supériorité à ceux-là même que l'on pourrait croire les moins disposés à la reconnaître , puisque souvent , lorsque tout a succombé , elle devient pour les vaincus la plus belle recommandation auprès d'un superbe vainqueur : puissance auguste , qui séduit sans appareil et gouverne sans contrainte; qui, en opposant l'esprit à la force , a produit la société ; qui même , dans la supposi-

tion terrible de quelque nouveau ravage de la tyrannie ou des barbares , de quelque catastrophe inouïe parmi les hommes, se présenterait comme le dernier et brillant refuge où la civilisation mourante rallumerait son flambeau.

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