‹ Œuvres de M. Maillet-Lacoste, ancien élève de l'École polytechnique, professeur de rhétorique au Collége royale de Rouen, membre des Académies du Gard et de RouenChapitre 21 sur 47 · L'ÉLOGE DE ROLLIN · texte numérisé non relu

L'ÉLOGE DE ROLLIN

« Intelligo quhm scopuloso difficilique inloco -verser. » JYam , chm omnis arrogantia odiosa est \ tùm illa » ingenii atque eloquentice multb molestissimcu »

Il est difficile non-seulement qu'on veuille le succès, mais même qu'on sente les beautés d'un ouvrage où l'on ne retrouve pas ses opinions , surtout à une époque d'irritation comme la nôtre, où tant d'hommes déforment leur vertu par l'humeur, et appauvrissent leur littérature par l'intolérance. Ainsi, en supposant même nos concours académie

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ques sans intrigue (i), et ce discours sans défaut , j'aurais eu encore bien peu d'espoir , parce que je n'avais pas assez ménagé le dixhuitième siècle et la révolution. On aurait voulu, en outre, que , cherchant de continuels prétextes à des digressions philosophiques , j'eusse moins insisté , d'un côté , sur les productions latines de Rollin , et , en général ,

(i) « Que. ne m'écriviez-vous que vous aviez concouru? » m'ont dit séparément deux académiciens avec qui j'avais eu quelques rapports. Ces deux hommes, du plus beau caractère, me reprochaient , comme un défaut de confiance dans leur amitié , ce que je me serais reproché comme la violation d'une loi sacrée dans la république des lettres. Plein de la pensée que ce secret sur les noms des auteurs n'était pas une vaine formalité, que la plus légère intrigue de la part des concurrens était réprouvée des académiciens, comme un outrage à leur caractère àe juges , je n'avais pas même voulu faire dans la capitale un voyage que j'aurais fait sans cette circonstance d'un concours.

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sur la partie scolastique ; de l'autre ] sur tout ce qui pouvait rappeler ces discussions de jansénisme. Or, il sera facile de faire voir que sur ces trois points on a été loin de soupçonner et les convenances et les ressources du sujet.

i°. Pouvais-je faire l'éloge de Rollin, et ne pas faire la critique de ces écrivains qui lui ressemblaient si peu , de ces philosophes au moins imprudens , qui , toujours armés contre la religion des peuples les plus éclairés, n'auraient pas même voulu sauver de son naufrage cette idée inappréciable d'un Dieu; qui y en vantant la liberté , insinuaient dans les âmes son plus cruel poison, la dissolution des mœurs ; et nous présentaient comme son sanctuaire cette démocratie absolue que nous devons envisager comme son tombeau ? Pouvais-je , en même temps, ne pas gémir d'une révolution où cette même liberté , tour à tour le rêve des uns, le préteste des autres, et la

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( '48 ) proie d'un soldat , n'a triomphé du despotisme que parce que l'Europe avait triomphé de la France ? Si , comme cet orateur qui n'a pu s'animer qu'en sortant de son sujet (i) , j'avais exprimé par des cris mon enthousiasme pour elle , me serais-je montré le digne panégyriste de l'un des hommes les plus modérés qui aient jamais existé ? J'ai pris le rôle incontestablement le plus difficile. J'ai voulu , non préconiser cette liberté parmi ceux qui l'aiment 9 mais la défendre parmi ceux qui ne l'aiment pas. Ce qui , indépendamment de l'accord des journaux (2),

(1) La seule digression de ce jeune écrivain , sur les peuplesde l'antiquité , prouve un talent très-distingué. Il s'est soutenu constamment dans ce morceau , qui est d'une assez grande étendue , puisque c'est le quart de son discours.

(2) La Quotidienne , du 4 décembre 1818 , et le Constitutionnel, du 18 octobre 1818, le Spectateur Religieux , et la Chronique Religieuse , ont exprimé la même opinion sur ce discours.

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( T4.9 ) me prouverait que j'ai réussi en partie dans ce système de conciliation , c'est l'impression produite à la distribution des prix du collège royal de Montpellier, où ce môme discours avait été prononcé , avant la décision académique , avec des modifications appropriées à la circonstance. Toutes les fois que je touchais à ces points délicats , déplorables sujets de nos divisions depuis trente ans , ce même auditeur qui s'alarmait d'abord , comme si j'allais échouer contre des écueils , me témoignait bientôt que j'avais su les éviter , et paraissait me féliciter d'un triomphe qui devevenait celui de la modération même. C'est dans le silence de toutes les passions haineuses qu'a été entendu cet éloge de l'homme qui ne les ressentit jamais. Moi seul , peut-être , je troublais ce concert des sentimens affectueux, je devenais indigne de les partager en me livrant un peu trop à ces vaines jouissances de l'amour-propre d'auteur. Mais si

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la modestie de mon héros se retraçait plus vivement à moi pour m'en punir , son humanité trouvait un spectacle digne d'elle dans toutes ces âmes étonnées de se rencontrer et de s'entendre. Il ne me restait plus à former qu'un vœu : c'était qu'une telle journée pût se présenter à moi comme le prélude d'une autre. Mais, lorsqu'un prélat distingué (i) est venu ensuite ajouter aux émotions de l'assemblée, en manifestant les siennes, j'ai pressenti enfin que je recevais alors toute ma récompense. Un orateur serait en effet trop heureux dans ce siècle d'être couronné à la fois par un évêque et par l'Académie Française.

Pourrait-on, du moins, m'objecter que cette mesure dans les opinions politiques , que cette prédilection pour les considérations religieuses auraient nui a la partie litté-

(ï) M. Fournier , évêque de Montpellier

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raire de mon ouvrage; qu'il en serait résulté, dans le premier cas, de la langueur; dans le deuxième , de Fempliase , ou même dans les deux cas , des hors-d'œuvre? Mais il se trouve que ces idées politiques ou religieuses ont été prises dans la substance même de mon sujet, et ne se sont développées que dans les proportions convenables pour en être la plus brillante parure. Il se trouve dès lors que j'ai accompli cette poétique sévère qui veut que les idées religieuses n'interviennent jamais dans nos discours, sans que tout s'éclipse à l'instant devant elles. Je citerai de préférence le passage sur la correspondance avec Frédéric, parce que telle est dans ce morceau la marche un peu voilée de la composition , qu'il pourrait ne pas produire tout son effet dans une première lecture. Je saisis ce moment où Roliin , sur le bord du tombeau, fait ses adieux à Frédéric. J'aperçois dans son langage des marques d'une émo-

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( ^2 ) tion si profqnde , que je suis forcé de porter plus haut mes regards, pour en chercher la cause. Alors se présente à moi ce dogme si terrible, que le titre (i) même du livre divin qui l'annonce semblerait un mystère de plus. Les yeux un instant fixés sur cette enrayante perspective, offerte à une si grande partie du genre humain, j'éprouve moi-même le trouble que je voulais m'expliquer ; et je reviens , avec une vénération plus vive , vers cette âme qui , conciliant ce que l'humanité a de plus tendre et la religion de plus terrible y s'élève bien au-delà de cette tolérance à laquelle tant d'autres n'ont pu atteindre ; puisque, réduite à trembler pour l'éternel avenir de l'illustre objet de ses affections , elle ressent, dans un plus haut degré, le besoin de le chérir , le lui fait entendre avec la plus admirable réserve , comme si elle voulait le

(i) Évangile.

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conquérir à sa croyance par son amour. Je crois ce morceau capable d'agir même sur ces âmes qui , avec un fonds de grandeur toutefois, auraient subi tous les ravages de l'athéisme.

2°. Il fallait que l'ouvrage pût supporter de tels ornemens. Aussi me suis-je donne une base vaste et profonde dans la partie classique, C'était creuser dans le fond du sujet. Je croyais aussi que c'était réaliser les intentions les plus délicates de l'Académie. « Sans doute, me disais-je , que ce ne sont pas seulement des considérations morales, mais des vues littéraires très-élevées qui l'ont déterminée à proposer cet éloge. Elle est fatiguée de tant de lieux communs sur ces personnages qui ont joué un grand rôle dans les Empires ; elle indique aux concurrens un sujet ingrat, en apparence , afin qu'ils en fassent sortir des idées neuves y substantielles ; elle veut agrandir ce domaine de l'éloquence aca-

démique. m Voilà pourquoi je me suis attaché à combattre ces mêmes difficultés me tous les autres peut-être se sont attachés à éluder; mais je dois dire qu'elles ne m'ont semblé effrayantes que dans le lointain. Une fois engagé au milieu de ces détails que j'aurais pu croire les plus arides, je maniais mon sujet avec une aisance qui seule aurait pu me faire soupçonner que je le prenais dans son vrai sens; j'éprouvais à exprimer des idées si nouvelles pour ces sortes de discours le même charme qu'un voyageur à peindre de belles contrées inconnues. La périphrase elle-même devenait pour moi un moyen d'aller plus vite. Ainsi la seule définition de la traduction interlinéaire fait tomber toute une discussion, comme inutile. Vous remarquerez que , sur ce point si important de l'enseignement des langues, je me suis attaché à prononcer , avec la mesure convenable, entre Rollin, qui ne croit pas assez

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