ÉLOGE DE ROLLIN
Discours qui a concouru pour le prix cV éloquence , proposé par V Académie Française en 18 16.
La France échappe au danger des fausses doctrines ; un Roi réparateur monte sur le trône ; et la première de nos assemblées littéraires propose l'éloge de Rollin au concours de tous les talens. Ce sera donc un premier trait et le plus frappant de cet éloge , que son époque. Et après les écarts de tant d'esprits superbes , pouvait-on mieux consacrer , mieux annoncer la nouvelle ère où nous entrons, que par les louanges de l'homme en qui le talent fut toujours l'instrument de la vertu ! Tout en lui , je le sais, semblerait s'opposer d'abord au grand éclat d'un
éloge académique : l'obscurité de sa naissance ; la profession à laquelle il s'est dévoué; le caractère habituel de ses vertus où la douceur domine ; le caractère habituel de son talent qui , dans la plus grande partie de ses ouvrages les plus connus , nous montre plutôt l'homme de bien et l'homme de goût que l'écrivain de génie. Mais si nous savons l'apprécier sur tous les points , la gloire dont il a joui pendant sa vie cessera d'être pour la plupart de nous une énigme. Nous le verrons déployer , dans la première partie de sa carrière , l'une des imaginations les plus heureuses ; dans la seconde , l'une des âmes les plus fortes ; et tout ensemble , soit dans l'enseignement , soit hors de l'enseignement , se montrer constamment à nous ? sous l'un des points de vue les plus imposans aux yeux même de cet orgueil que séduit le prestige des grandeurs. Et ces traits sailîans que je vous désigne d'avance , brilleront à
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( 175) vos regards sur le fonds précieux de ces aimables qualités de l'esprit et du cœur , dans le cortège desquelles il se présente à toutes les imaginations , sans le secours de nos éloges.
Les commencemens de sa vie nous offrent un de ces combats trop fréquens dans les hommes célèbres, entre la fortune et la nature. Une mère , dont l'esprit pénétrant pouvait soupçonner le sien , se voyait contrainte avec douleur de le retenir dans les travaux obscurs de la profession paternelle (i), pour en faire , à l'instant , un soutien de sa famille. Mais un digne membre de cette congrégation célèbre qui , dans tout le monde chrétien , s'était consacrée à la religion et à la science , a déjà vu qu'il pouvait être un ornement de l'État; et tandis que cet enfant , marqué dès -lors du sceau de
(1) H était fils d'un coutelier.
( i76 ) sa gloire future , bien différent de ces esprits indociles qui résistent à tous les bienfaits de l'instruction, luttait contre le sort pour les conquérir ; cet homme, dont j'ai cherché vainement le nom , pour le prononcer ici avec l'accent de la reconnaissance , vient faire tomber tous les obstacles. Grâce à son active bienveillance , celui qui devait nous enseigner à répandre les trésors de l'éducation , n'en sera pas privé lui-même. Le jeune Rollin devient comme l'enfant adoptif (i) de ces hommes généreux qui ont voulu qu'une partie de leur fortune coulât sur les générations futures , pour développer surtout ces génies heureux qu'un sort jaloux pouvait dérober à l'Etat. Dans cette position nouvelle il a bientôt payé sa dette , ne fûtce que par l'exemple de toutes les vertus que peut comporter son âge. Telle est Fama-
(1) Il est nommé boursier au collège des Dix Huit,
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( *77 ) bilité de son caractère , que le premier besoin de ses rivaux éclipsés est de vanter leur vainqueur. Un grand nombre de familles s'empressent de le connaître , de l'accueillir , d'embellir de sa présence les journées ou elles peuvent jouir de leurs enfans ; elles viennent , pour ainsi dire , le disputer à son heureuse mère. Toute la jeunesse studieuse , à son seul nom , redouble d'activité, et par cet ascendant d'une conduite exemplaire , il commence , à son insu , comme élève , ce grand ouvrage ciu perfectionnement des études, qu'il doit continuer comme professeur ^ comme chef d'enseignement , comme écrivain. C'est aux plus grands personnages qu'il inspire le plus vif enthousiasme. La plus brillante noblesse croit s'honorer lorsqu'elle l'honore. A la tête de ces illustres appréciateurs d'un mérite6 naissant , de ces hommes avides d'en accélérer les développemens ou d'en récompenser les efforts , nommons ce
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vertueux ministre , Lepelletier , qui , en embrassant le modeste vainqueur de ses deux fils , semblait toujours en embrasser un troisième. A côté de ce nom , si honoré dans la magistrature , plaçons celui d'Hersan, non moins honoré dans cette Université, dont il refusa d'être le chef, tandis qu'il en était la gloire. Dans la pensée d'Hersan , Roliin le remplacera un jour sous le fardeau de l'enseignement : il le remplace déjà dans ces productions légères oa il faut exprimer en vers gracieux les sentimens les plus délicats, les plus tendres. C'est au jeune Roliin que le professeur consommé renvoie tous ceux qui, par d'honorables importunîtés , veulent lui faire payer les intérêts de sa gloire en demandant un tribut à sa muse latine. Roliin paie pour lui ; et cette jeune plante, qui s'élève toujours , mêle déjà ses fleurs aux fruits de ce bel arbre , sous lequel elle grandit , et qui peut bien les croire aussi les
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( "<79 ) siennes. Une grâce paraîtrai! avoir manque à une si aimable enfance. Elle n7a pas su briller dans ces représentations . dramatiques 3 que Ton offrait alors comme appât à un public frivole , pour ménager aux travaux de îa jeunesse quelques uns de ces applaudissemens qui devaient être ensuite prodigués à ses jeux (i); représentations devenues trop souvent , dans nos écoles , un vain luxe , qui non-seulement servait à couvrir une disette réelle de richesses littéraires, mais même la produisait, par la direction malheureuse donnée aux esprits. La rectitude de l'âme simple et candide de Rollin se refusait à tous ces artifices , à toutes ces transformations où l'homme disparaît pour faire place à Facteur : en sorte que l'on serait tenté d'admirer en lui une vertu de plus , là où l'on voit
(i) La séance commençait par l'examen, el finissait par la pièce.
un talent de moins. Le seul rôle qu'il saura bien remplir , ce sera celui de défenseur de la morale et du goût , dans un siècle de corruption et d'erreurs. 11 vous tarde sans doute de le voir sur ce théâtre éclatant , où lui seul s'est étonné de sa gloire. Pour moi , j'aime à prolonger mon discours sur son enfance , comme je sens qu'il aurait voulu la prolonger lui-même. Oui, pour peu que nous sachions lire dans cette âme , qui chérissait avant tout la vertu et la science ? nous devons voir qu'il aurait voulu rester toujours dans cette période de la vie où dorment encore ces passions terribles , qui , une fois éveillées, contrarieront tous nos efforts pour la vertu et pour la science. Ces nobles dispositions se découvrent bien dans la première harangue latine qu'il prononça , lorsqu'à vingt-deux ans , en 1684 , forcé enfin de se produire au grand jour , il se vit traîner comme une victime à la chaire de Seconde
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du collège de Plessis. Nous pouvons dire que dans ce discours il a payé un tribut à la jeunesse, à cet âge des erreurs , par la plus respectable de toutes. Ne pouvant se prêter à cette idée pénible d'un divorce entre la vertu et la science , s'obstinant à unir dans sa pensée ce que la société nous montre si souvent séparé, il prononce que sans la vertu , sans la piété , il nous est impossible de parvenir à une véritable science. Cependant , lorsqu'il s'égare ainsi dans sa théorie à force de vertu , ne nous égarons pas nousmêmes dans nos jugemens par un excès de sévérité. Si nous considérons combien la bassesse de l'âme dégrade le génie , combien Forage des passions contrarie les paisibles procédés de l'esprit dans ses investigations laborieuses , nous serons forcés de convenir qu'il entre dans cette opinion un grand fonds de vérité , bien capable d'animer un discours : aussi en fait- il jaillir les plusbril-
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lans détails. Quant à l'erreur qu'il y a mêlée, voyons-la comme la poésie de son ouvrage , comme la fiction d'une âme digne d'un monde -meilleur.
Parlerai-je maintenant du style d'une harangue latine faite par un Français, lorsqu'il me semble voir sourire plusieurs de nos modernes dédaigneux , qui considèrent comme perdu , comme enseveli , tout l'esprit que nous voudrions faire passer dans cette langue appelée morte ? Us se persuadent qu'il ne nous est pas même donné de l'écrire médiocrement; comme si, pour y porter la même supériorité que les plus grands écrivains de l'ancienne Rome , nous n'avions pas les plus beaux moyens de tous , qui sont leurs chefs-d'œuvre; comme si. même, à côté d'un tel secours , leur conversation , que l'on regrette , ne se présenterait pas quelquefois comme un obstacle , puisque leurs chefs-d'œuvre nous montrent la plus
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( i83 ) belle partie d'eux-mêmes , et que leur conversation nous les montrerait avec leurs négligences. Ce préjugé, si peu fondé, comme vous voyez , se reproduira cependant toujours , par je ne sais quel inconcevable prestige. Il se maintiendra non-seulement comme la consolation de ceux qui ne savent pas cette belle langue des Romains , mais comme le travers de ceux qui la savent. Et n'en voyons-nous pas un exemple dans le célèbre Muret , qui a pu lui-même soutenir cette opinion, aussi fausse qu'elle est commune , et qui la réfutait si bien à l'instant par le style dans lequel il l'exprimait ? A l'exemple de ce professeur distingué , Roilin, dans ce premier discours, reproduit avec une profusion étonnante les plus belles formes de la phrase de Cicéron. Ce sont pour ainsi dire , des moules toujours présens où coule sa pensée. Il est vrai que son imagination , incessamment attirée vers les
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ouvrages d'un si grand écrivain , ne poursuit pas toujours avec assez de force les idées propres au sujet , surtout lorsqu'elles résistent a l'expression oratoire. L'invention chez lui , se trouve quelquefois sacrifiée à l'élocution; et quelquefois encore cette élocution elle-même , plutôt prise qu'imitée de l'auteur ancien , comme une fleur enlevée à sa tige , ne présente aucun coloris de fraîcheur et de vie. Ne vous hâtez pas toutefois de prononcer sur l'étendue de son talent. Avec quelques années de plus , donnant plus de vigueur à sa pensée , et de liberté à son expression , il se montrera le rival souvent heureux de ce petit nombre d'illustres modernes , en qui cette langue des Romains revit , non-seulement parée de toutes ses grâces ; mais même dégagée de certaines formes , qui , pour la rendre plus difficile dans les anciens , ne la rendent pas plus belle »
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(i85) Dès 1688 on put voir un progrès marqué dans son talent , lorsqu'au milieu d'une paix brillante il prononça cet éloge d'un prince pacifique , piège admirable tendu par son humanité à l'âme guerrière d'un grand roi dont le seul défaut est d'avoir outré la grandeur. Il succédait alors à Hersan dans la chaire d'éloquence du collège royal, comme il venait de lui succéder dans la chaire d'éloquence du collège de Plessis , lorsque ce professeur était appelé par le marquis de Louvois , ministre , à l'éducation d'un fils de la plus belle espérance ; et c'était Hersan lui-même , qui éprouvant pour son disciple une tendresse et une admiration toujours plus vives, avait fait accumuler sur cette jeune tête ces deux dignités littéraires. Ah! saluons-le à son départ de cette Université, où , par un dernier bienfait , il se donne un si digne successeur. Ayons encore les yeux sur lui, comme il conti-*
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{ i86 ) nuera d'avoir les yeux sur elle , puisque, pour contribuer à la prospérité du collège de Beauvais , au moment où Rollin en deviendra le chef, il doit faire sentir à ce disciple chéri cette main bienfaisante (i) , qui, dans son enfance , avait su lui donner d'autres secours que ceux de l'instruction. Suivonsle par honneur jusqu'à sa tombe. Interrompre l'éloge de Rollin , pour celui d'Hersan , c'est remplir le voeu le plus cher de Rollin , qui , ce nie semble , repousse toutes nos louanges pour les renvoyer à son maître. Après avoir répondu à l'attente d'un grand ministre /dans l'instruction de son fils ; après s'être constamment oublié auprès d'un personnage si distingué , pour se rendre l'interprète des malheureux , pour jouer le rôle sublime de la bonté imprimant une direction heureuse à la puissance ; recherchant l'obscu-
(ï) Il donna raille ëcus.
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( i«7 ) rite ) comme d'autres pourraient rechercher la gloire ^ il se retire à Compiègne , sa patrie. Là , il fonde une école florissante en faveur des enfans pauvres : il s'y fait lui-même leur instituteur ; et par une belle erreur d'un zèle toujours croissant 7 il entreprend une fondation nouvelle à laquelle sa fortune ne peut plus suffire. Arrivé ainsi à ses derniers momens , après une succession de sacrifices qui ne lui laissent plus d'autres richesses que ses vertus, il sait ajouter à un tel fonds par la récompense qu'il demande aux malheureux dont il a été le protecteur et dont il se voit presque l'égal. Stipulant plutôt pour eux que pour lui , il leur demande le tribut d'une prière prononcée sur sa tombe : renouvelant ainsi l'exemple de cet homme de bien , autre lumière de l'Université , du chancelier Gerson , qui était venu aussi placer sa vieillesse dans ce cortège auguste de l'enfance indigente , pour lui consacrer les
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( i88 ) derniers sons d'une voix admirée des conciles , et qui ne lui avait demandé d'autre prix de ses efforts , que cette prière , dont je veux répéter les simples paroles, pour en orner ce discours ; pour me joindre aux infortunés dont il fut le bienfaiteur ; pour leur succéder dans la reconnaissance avec Hersan, avec Rollin (i) , avec vous tous. « Mon Dieu, mon créateur, ayez pitié de » votre pauvre serviteur , Jean Gerson. »
Tombons ici dans notre vénération devant la source sacrée d'où sont émanés des sentimens si nobles et si purs; devant cette religion qui , à l'époque où les plus belles institutions de la sagesse profane avaient disparu de l'univers, est venue à son tour pour se charger elle-même du soin de nos vertus, tandis que les anciennes religions
(i) Voyez la fin du deuxième volume du Traité de$ Études , et la Harangue prononce'e en 1720.
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