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de tant de peuples semblaient ne s'être chargées que du soin de leurs plaisirs. Un tel hommage devait se présenter ici , et comme une protestation contre les efforts de ces hommes, qui, dans ces temps malheureux, voudraient enlever à la morale affaiblie des nations son plus bel appui, et comme le devoir de la reconnaissance, dans l'éloge de l'homme qui soumettait à cette religion son âme toute entière; qui voulait lui devoir toutes ses vertus , telles qu'elle prétend les inspirer, les diriger, et, pour ainsi dire, les faire.
Elle produit souvent l'éclat de son talent, comme elle fait toujours le fonds de sa morale. C'est là le caractère frappant que présentent cet éloge d'un prince pacifique et ses autres harangues latines qui, sous ce point de vue , annoncent si bien toutes les productions de sa vie. Vous en jugerez surtout par ce morceau si animé sur la fureur
( x9° ) des duels, et par la peinture de ces guer-» riers qui passent leurs derniers jours dans ce palais que leur a donné un grand roi. Cet esprit religieux , par lequel il vivifie toutes les considérations morales de ses harangues , se fait encore bien sentir dans leur partie historique. Au milieu des événemens qu'il retrace , il aime à faire entrevoir le suprême moteur ; et , pour satisfaire aux besoins de son âme pieuse , il se crée une sorte d'épopée , qui, bien ménagée, peut présenter une tout autre grandeur que l'épopée antique. Ne devrions - nous pas cependant lui reprocher de faire trop Souvent intervenir ce grand ressort, surtout dans nos histoires modernes ? elles ne sont point placées sous la même lumière que les événemens de l'antiquité. La souveraine sagesse ne nous a point donné de ces révélations, de ces textes précis, qui puissent nous aider à découvrir ou à soupçonner Ses desseins
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( I91 ) sur les destinées ultérieures des peuples, Les événemens et les catastrophes de ce drame des Empires ne peuvent plus être éclaires à nos yeux que par le flambeau de la sagesse humaine. Si, pour les pressentir \ ou pour les juger , nous voulons faire parler ce grand oracle de la religion devenu muet , nous nous exposons à mettre le fantôme de nos imaginations à la pîace de là pensée divine. Respectons ce voile derrière lequel se dérobe la cause première ; ce voiîe qui ne se lèvera pour nous que lorsque le théâtre des événemens aura disparu. Vous le voyez, Rollin ne s'égare jamais que sous l'influence trop vivement sentie de quelques grandes et nobles pensées : et ne croyez pas que ce génie se décolore et languisse, lorsqu'il est transporté hors de cette sphère sublime d'idées, vers laquelle il lui est si naturel d'aspirer. La harangue prononcée quelques mois après l'éloge d'un prince pa-
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( '92 ) cifique , pour célébrer les triomphes du Dauphin , duc de Bourgogne ; les deux éloges de Louis XIV , qui ont signalé les deux années de son rectorat en i6g5 et 1696; la harangue consacrée à l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne en 1701, dans la cinquième année de sa principauté du collège de Beauvais , nous forcent d'admirer en lui une flexibilité et une vigueur de talent que ne soupçonneraient pas ceux qui se bornent à lire ses productions françaises. Reproduisant quelques traits de cet homme prodigieux , qui parmi nous est tour a tour le plus impétueux et le plus grave des orateurs , il sait et peindre les vertus guerrières dans l'énergie de leur action , dans le fracas des plus terribles ébranlemens , et s'élever à ces hauteurs de la politique , d'où l'on découvre tout d'une seule vue. Vous éprouvez, à sa suite, de ces illusions qui annoncent que vous êtes sous
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( J93 ) l'empire d'une imagination puissante. Vous croyez le voir, ou tout poudreux dans les combats , ou gravement assis dans les conseils ; et la pourpre du modeste recteur se présente à vous comme celle d'un consul ou d'un sénateur romain.
A. côté de ces discours , dans lesquels Rollin a si bien rempli l'attente de l'Université, vous désirerez peut-être voir des tragédies du genre de celles qui, parmi nous, ont honoré quelques talens , surtout dans une société rivale (i). Une tragédie latine était, en effet, un tribut annuel que FUniversité , par un ancien règlement , prétendait lever sur chacun de ses professeurs d'éloquence , pour orner ou pour remplacer même ses exercices littéraires, ne considérant pas qu'elle demandait ce que , même parmi les génies du premier ordre, un très-petit
(i) Chez les jésuites.
( »94) nombre pourrait donner. Rollin n'a jamais payé ce dernier tribut. Dirai- je qu'il n'était pas plus dans son talent de faire des tragédies que d'en jouer? ou ce règlement, le seul qui l'ait trouvé rebelle , n'aura-t-il pas rencontré plus de résistance dans son caractère que dans son talent ? Il n'est guère donné à l'homme de réussir que dans les genres pour lesquels il se passionne. Or , Rollin souffrait non-seulement dans ses principes , mais dans ses affections, lorsque des solennités scolastiques venaient faire ressembler ce qu'il aimait le plus à ce qu'il pouvait supporter le moins, un collège à un théâtre. Non, il n'a point fait de belles tragédies , mais il s'en est réservé plus de temps pour faire de bons élèves. Lorsqu'il les montrait au public , on les trouvait suffisamment parés de leur propre science. C'était pour ces résultats des solides études , un vrai triomphe sur un monde frivole, étonné de s'y plaire. Dès lors ,
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( '95) ces exercices de nos écoles , ramenés dans plusieurs à leur vrai caractère, ont gagné en réalité ce qu'ils pouvaient avoir perdu en apparence. Rollin leur ménageait quelquefois un ornement, mais qui semblait sortir de leur propre fonds et restait un accessoire; c'était lorsqu'il se montrait lui-même au milieu de ces jeunes talens, pour faire entendre de ces vers dignes de l'ancienne Rome. Jamais il ne fut mieux inspiré, que lorsqu'en 1692 il offrit à l'auditoire une lutte de la poésie et de la peinture , en essayant d'exprimer par la parole ce tableau ingénieux , qui , placé à la tête d'une thèse philosophique de l'abbé de Louvois, présentait, avec une grandeur imposante , ce qu'était alors la France , et ce qu'après de passagères éclipses elle redeviendra toujours. Ce tableau n'existe plus peut-être, mais il a passé tout entier dans les vers de Rollin. C'est d'après sa poésie brillante que les peintres
( '96) pourront le retrouver sans travail , et le reproduire encore plus beau sans génie : ou, portant plus haut nos regards , c'est là qu'il reste en dépôt comme un éternel modèle pour les grands princes.
Outre ces poésies qu'il consacrait à ces solennités des collèges , il nous en a laissé plusieurs, parmi lesquelles deux se feront toujours remarquer. Dans l'une (i) il remonte jusqu'à la source à laquelle n'avait pu atteindre le génie de Boileau , soit affaibli , soit égaré dans un genre qui n'était plus le sien. En le reproduisant dans la langue latine , il le ranime par de si vives couleurs 9 qu'il en résulte comme une métamorphose, où vous croyez voir Horace lui-même. Roilin finit dans une langue étrangère ce que Boileau n'a pu qu'ébaucher dans la sienne.
(i) Traduction de l'Ode de Boileau sur la prise de Namur.
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Ce chef- d'œuvre est Tune des plus fortes preuves de la puissance de l'expression , puisqu'un intervalle immense sépare deux ouvrages qui offrent le même fonds de pensées.
L'autre production (1) vous semble d'abord un jeu ; mais vous éprouvez bientôt de ces impressions qui vous annoncent que l'auteur était trop ému pour se borner à des jeux. Un grand homme avait été contraint d'aller mourir sur une terre étrangère. C'est celui qui au milieu de ses discussions théologiques , devenues les combats de toute sa vie , voyant soupirer après le repos un de ses amis qu'il traînait, pour ainsi dire ? haletant après lui , le ranimait par ces paroles : « 3N'aurez-vous pas pour vous reposer l'été r- » nité toute entière ? » Santeuil avait loué ce beau génie par de beaux ver s, et avait eu
(1) Santolius pœnitens.
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la faiblesse de se rétracter. Dans une fiction qu'embellit une poésie du premier ordre (1) , Rollin prête à Santeuil le langage d'un homme qui se repent de cette faiblesse , qui l'envisage comme un crime. Or , telle est la chaleur répandue dans toute cette pièce , que vous voyez bien que l'auteur exprime , ou , si vous voulez , trahit des sentimens bien chers à son cœur. Dans ce moment , j'entrevois au loin quelques nuages qui viennent attrister une si belle vie. Ah ! reculons dans le passé , goûtons encore , quel-
(1) De quelque grand poids que soit pour moi l'opinion de l'ingénieux historien de Rollin , M. Gueîiau de Mussy , je ne puis souscrire à son jugement si sévère sur la poésie de cette pièce. Vous y trouvez un grand nombre de traits du genre de ceux-ci :
« Ora sepulchrall fœdalus pulvere , et ater
Jlssurgens. »
« Errabundafero hue Mue vesùgia , diri&
Distorqutns rabida ora modis. »
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( »99 ) ques instans , le plaisir de voir heureux celui que nous aimons. Il l'était sous la multiplicité des travaux dont il s'accablait sans cesse. C'est ce qu'il a pu déjà vous faire soupçonner par ces premiers discours d'éclat dont je viens de parler , quoique dans des productions de ce genre le caractère se montre rarement , ou ne se montre que paré comme le talent même. Mais si vous le suivez dans ces discours d'une moindre étendue que lui commandait en diverses circonstances la nature de ses fonctions , vous achevez de le voir tel que vous l'avez soupçonné ; c'est-àdire , comme un homme tourmenté du besoin immense de servir la jeunesse. Vous finissez par vous intéressera cette Université , comme il s'y intéressait lui - même : elle s'offre à vous comme une république, dont il est le citoyen le plus distingué. Tout contribue alors à piquer votre curiosité , jusqu'à ce désordre d'un recueil où vous
sont présentés ces discours souvent sans date. Vous relisez avec une attention plus vive ces productions d'une époque incertaine , afin de les distribuer convenablement , s'il est possible , dans l'histoire d'une vie qui vous semble toujours plus attachante. Tandis que vous vous abandonnez avec lui à toutes ces idées sévères et imposantes d'instruction , d'ordre public , par quels mouvemens inattendus de la plus douce sensibilité il les interrompt dans ce noble exposé des travaux de son premier rectorat , pour doncier des larmes à sa mère qu'il venait de perdre comme au milieu de son triomphe ; et avec quelle énergie il les reproduit et les ranime , lorsque , cherchant ses consolations dans ses devoirs , il se dévoue par un nouveau serment à cette Université , qu'il embrasse comme une seconde mère ! Vous croyez alors plus que jamais qu'une âme si élevée et si tendre devait être aimée de tous ,
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comme elle l'est de vous-même ; et c'est au moment où cette illusion si douce arrive à son comble ,. qu'elle va se détruire pour vous. Lorsqu'à peine revenu de vos fortes émotions , vous portez sur le discours suivant des yeux encore humides de vos larmes d'admiration et d'amour , les révélations les plus sinistres viennent déconcerter toutes vos pensées et contrïster votre âme. Dans ce discours 3 cet homme qui jusqu'alors avait tonné avec la vigueur de Caton contre le relâchement de la discipline antique , retrouve les plus aimables épanchemens de Cicéron , mais de Cicéron modeste , pour se plaindre des ennemis que lui a faits son dévouement à cette discipline. Alors éclataient sans doute les premiers symptômes de cette faction domestique , qui devait le livrer , pour ainsi dire , aux ennemis du dehors. Elle se présente donc encore à moi cette période que j'aurais voulu franchir comme