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( 229 ) lion qui mène les hommes. Il pense qu'alors pourra s'exercer , sans se compromettre 3 cette autorité légère qui dirige sans contraindre , et corrige sans flétrir. Avec quel mélange de dignité et de tendresse , il plaide la cause de la pudeur et de l'enfance , lorsqu'il semble protester contre une punition en usage de son temps; punition terrible, qui dégrade, qui effarouche les âmes, qui ne leur laisse que le sentiment de leur humiliation, et peut-être l'épouvantable besoin de la vengeance; punition bien moins capable de corriger des méchans, que d'en faire. Il pense que le plaisir de communiquer la science et celui de la recevoir doivent seuls soulager le professeur et l'élève d'un fardeau immense; doivent, plus qu'aucune autre cause , écarter le scandale de îa colère dans l'un , et le danger de la résistance dans l'autre. Bénissons , en effet , le ciei qui, en nous faisant naître dans l'ignorance^
nous a donné la curiosité pour en sortir s qui, en nous créant faibles, a attaché à cette faiblesse même un charme qui appelle à l'instant la protection de tous. Ainsi, dans ce concours de la curiosité de l'enfant qui s'élève vers la vérité , et de la bienveillance de l'homme qui s'incline vers l'enfant, le travail est tempéré par le plaisir; l'instruction de l'un devient le bonheur des deux. Ce bonheur a été surtout celui de Rollin. Or , il eût craint de le compromettre en recourant à ces mesures extrêmes , qui viennent au moins interrompre les plus doux rapports entre le maître et l'élève. Il est tellement pénétré, lorsqu'il s'abandonne aux développemens de sa méthode , qu'il se met en scène , à son insu. Nous le voyons conversant avec ses enfans, abdiquant près d'eux l'autorité de sa place , pour essayer celle de la raison ; s'insinuant dans leurs âmes , faisant couler leurs larmes , y mêlant les siennes.
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Avouons-le cependant : ces procédés si corm pliqués, si délicats, ou l'autorité, la raison, la douceur paraissent tour-à-tour ; ne peuvent être à l'usage que des âmes comme la sienne. Il pouvait espérer de trouver dans les inépuisables trésors d'un esprit souple, d'un cœur aimant , les expédiens heureux , propres à remplacer le ressort de la crainte : et encore a-t-il succombé quelquefois. Or, ce sont les âmes qui chérissent le plus cette manière de diriger les autres, qui doivent le plus souffrir d'y succomber. Nous pouvons du moins juger de sa douleur par les consolations que lui adressait un de ses illustres amis. Nous oserions donc penser que , pour échapper aux inconvéniens multiplies qu'un tel système présente, non-seulement le grand nombre , mais tous doivent se retrancher dans cette autorité absolue qui entraîne même sans persuader; qui fait de l'obéissance une habitude; qui , par une àc-
( 23a ) tion puissante , comprime toujours dans les jeunes âmes ce germe d'indépendance prêt à se développer toujours. Ce n'est pas que cette autorité, pour être absolue, doive être violente. Il faut que l'on voie dans la modération des peines la douceur du maître , et dans leur certitude sa fermeté ; il faut surtout qu'il ait toujours présent ce bel exemple que Rollin nous propose dans Platon, qui, sur le point de châtier un esclave, s'arrête toutà-coup , parce qu'il se sent emporté par la colère. Que dans ces déplorables instans, où il est sous la tyrannie d'une passion qui nous dégrade plus sensiblement qu'aucune autre , il fasse comme une abdication passagère d'une autorité qui ne semblerait plus qu'une arme pour la vengeance. Hélas ! la terreur produite alors dans ces âmes, qui ne savent obéir que lorsqu'on n'est plus digne de leur commander; la douleur ressentie par celles qui ne voudraient point
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( ^33 ) distinguer leur obéissance de leur amour, suffiront pour tout contenir dans un morne silence. Que le professeur, éclipsé, absent, pour ainsi dire, dans cet orage de la passion, seul puni par elle , ne reprenne son empire que dans sa sérénité , et tout est réparé.
Doucement conduit à la fin de cet ouvrage , vous vous sentez reporté à ces aperçus où Fauteur a dévoilé à vos regards des parties si intéressantes du tableau de l'antiquité. Vous éprouvez un regret, c'est qu'il ne vous ait pas montré ce tableau en entier. Vous lui demandez une histoire ancienne, comme l'Université lui avait demandé un Traité des études. Cette grande tâche , qu'il s'était d'avance imposée à lui-même , au milieu de son ouvrage, il la commence à soixanteneuf ans et la finit à soixante-dix-sept, comme sj dans ce déclin de la vie il se fût rajeuni par le zèle. Si quelque chose pouvait lui ins-
( 234 ) pirerune nouvelle ardeur, c'était la pensée qu'il remplissait un vide immense dans l'instruction de la jeunesse. L'antiquité s'offrait éparse dans un grand nombre d'ouvrages. A la voix de Rollin , elle s'est reproduite avec un ensemble imposant. Tandis que la jeunesse était captivée par le charme des détails, les juges les plus exercés ont été frappés de la majesté de l'ordonnance; ils ont avoué qu'il a su élever un édifice digne des magnifiques matériaux qu'il avait trouvés sous sa main. Les événemens les plus importans, la législation des peuples , leurs mœurs , leurs usages j leurs arts, leurs personnages remarquables , tout se présente à vous dans un ordre si lumineux y si attachant , qu'enlevé aux temps modernes, vous ne vivez plus que dans l'antiquité.
Parmi tous ces peuples qu'il fait passer devant vous , vous voyez bientôt grandir cette étonnante république, qui enfin sou-
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niet tout à ses lois , et qui , dans ce domaine de l'histoire , semble demander une place digne d'elle , comme pour y régner encore. Ce sera pour Rollin la matière d'un nouvel ouvrage. Comme ces guerriers qui veulent mourir en combattant, il le commence l'année même où il finit le premier; et le public reçoit en même temps les derniers volumes de l'histoire ancienne, et le premier de l'histoire romaine.
Je ne sais s'il n'était pas plus propre que beaucoup d'écrivains d'un ordre supérieur à nous donner l'histoire de cette république et de toutes les autres. Un si petit nombre d'hommes , dans ce long débat entre les partisans de la liberté et ceux du pouvoir, savent se représenter les choses sous ce jour heureux qui dispose à la tolérance et mène à la vérité; je veux dire, savent voir, d'une part , des âmes ardentes et fières , qui peuvent embrasser la cause de la li-
( 236 ) berté comme celle de la vertu même; et de l'autre, des âmes modérées et circonspectes qui se retranchent dans ces idées imposantes d'ordre, de stabilité, qu'elles ne croient compatibles qu'avec leur système d'autorité absolue ! Heureux les hommes rares qui envisagent ainsi ce grand débat! Une telle discussion leur offrant de part et d'autre de la noblesse dans les motifs, ils se disent constamment à eux-mêmes que les £mes les plus honnêtes peuvent se trouver dans les rangs opposés; et dès-lors ils échappent au tourment de haïr , et méritent le rôle de juge, qui est celui de l'historien. L'âme de Rollin était naturellement placée à cette hauteur. Vous voyez qu'une monarchie paternelle obtient avant tout son admiration et son amour. Mais il ne s'effarouchera pas du spectacle de cette république romaine; il n'en fera pas la satire sous prétexte de vous en donner l'histoire, comme on a pu
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( 237 ) ie reprocher de nos jours à cet écrivain ) qui, instrument trop docile d'un tyran ombrageux , semblait vouloir immoler , aux pieds de son nouveau trône , cette république dont la grande image le faisait pâlir. C'est ici qu'une opposition frappante va faire ressortir la grandeur de cette âme modérée. Il s'est présenté parmi nous de ces hommes impétueux qui semblaient devoir être les martyrs de leurs opinions ; et du moment qu'ils se sont vus en présence de ce despotisme , sorti tout armé du sein d'une révolution , qui devait , disait-on , enfanter la liberté, ils ont ou trahi par leur silence , ou flétri par leurs écrits ces mêmes doctrines qu'ils avaient préconisées avec transport. Peut-être même qu'après tant de maux accumulés , lorsqu'une multitude en délire poursuivait cette chimère de république , ils ont embrassé ce système d'un pouvoir absolu avec la même sincérité qu'ils
( 238 ) l'avaient combattu : âmes alors bien malheureuses! toujours esclaves de l'impression du moment; qu'une première peur précipita dans l'anarchie, qu'une seconde peur plongea dans la servitude; éternellement condamnés à éveiller le despotisme par leur turbulence , ou à déshonorer l'espèce humaine par leur faiblesse. Au milieu des fluctuations de ces hommes qui, égarés par l'expérience du moment, ou entraînés par leur inconstance , ou déterminés par les motifs les plus vils , combattent la liberté comme une horreur , ou l'abandonnent comme une mode , ou la sacrifient à une nouvelle idole , Rollin , dans un calme majestueux, sait toujours sentir et déclarer les avantages qui en découlent. Il ne l'exalte pas avec un air menaçant , mais il la respecte. Il semble avoir trouvé dans son humanité ce que tant de philosophes hautains n'ont trouvé que dans leur orgueil. Tous ces sys-
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(*39) ternes de gouvernement tempéré, où la loi devient plus puissante que l'homme , se présentent à lui dans un bel accord avec la morale; et en même ten?ps cette morale est à ses yeux une émanation et de ces rapports naturels qui nous unissent y et de ces autres rapports qui nous rappellent à l'auteur de notre être. Or, ce dernier point de vue y s'il n'empêche pas l'enthousiasme pour les choses de la terre , en préviendra les écarts. C'est ainsi que s'élevant toujours dans ses pensées , il va puiser jusqu'à la source et le principe et la mesure de son amour pour cette liberté y à laquelle tant d'autres sacrifient sans mesure , sscrifient en aveugles, jusqu'au point de l'immoler elle-même. Cultivée par l'homme qui voyait de si haut y l'histoire ne pouvait porter que d'heureux fruits. Tous ces sentimens que l'énergie républicaine inspire , en passant par cette âme religieuse et pure , se déga-
geaient de cette rudesse qui pouvait les rendre terribles dans une monarchie, pour arriver à Fâme de la jeunesse dans cette mesure qui devait les rendre salutaires. D'une si belle école vous verrez sortir non-seulement des littérateurs , mais des citoyens. Ce que l'ardent Romain faisait pour la patrie, ils le feront pour le prince qui la représente.
A côté de ces immenses avantages qui résultent de ses histoires • que deviennent les erreurs qu'on a pu lui reprocher ? Il s'est trompé , peut-être , sur quelques dates, mais non sur les impressions que l'historien doit s'attacher à produire. 11 a pu errer où il fallait quelques degrés déplus d'érudition, mais non ou il fallait du goût et de Pâme ; et ses erreurs entraînées dans le cours de ses belles et simples compositions historiques , passeront innocemment pour laisser les cœurs dominés par ces douces émotions qui disposent à bien faire.
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On a pu reprocher encore un manque d'originalité à son ouvrage, de force à sa pensée , et d'éclat à son style.
J'avoue qu'on voit s'aggraver dans ses corn- Réponse
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positions françaises un défaut qui se fait un «proche. peu remarquer dans ses compositions latines les plus belles. Se défiant trop de ses forces , il aime à s'appuyer sur un grand écrivain. Mais ne trouverons-nous pas ici plutôt la matière d'un éloge que d'un reproche ? Dans cet intervalle si court que lui laissait son grand âge pour atteindre à son but, quel est l'heureux génie qui aurait pu y arriver en s'obstinant toujours au travail de la composition originale ? Plus empressé de servir que de briller , il a prouvé son zèle en laissant parler tant de grands hommes à sa place , et son goût dans l'emploi de leurs chefs-d'œuvre .
J'avoue encore que , lorsqu'il marche seul \ a^Tux présente rarement ces combinaisons d'une "SS"
narration hardie , qui fait qu'une grande multiplicité d'événemens roulent à la fois et distinctement devant vous ; ces traits d'un génie pénétrant qui les annonce dans leurs causes et les dessine , pour ainsi dire, dans leurs germes ; ces grandes idées qui , agissant long-temps sur les âmes , leur donnent la force de se soutenir par elles-mêmes et de dominer constamment toute cette scène des empires. Descendant enfin aux procédés de la composition , je reconnaîtrai qu'abandonné à lui-même , il laisse regretter quelquefois , dans les sujets brillans , cette parure d'expression , cette aisance , ce mouvement qui distinguent sa phrase latine. Il semble que , par la force de ses études , il a passé d'une langue dans une autre. Sa langue natale lui paraît un peu étrangère , et une langue étrangère paraît sa langue natale. Voilà ce qu'on peut remarquer , lorsqu'en lisant ses histoires on a pris la résolution de
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les juger sous le rapport de la pensée et du style. Mais cette résolution même , il vous la fait souvent oublier. Gomme il réunit au moins les qualités essentielles, une nette distribution des détails, une juste appréciation des résultats , une diction généralement claire et pure, vous êtes bientôt dans le cas d'un homme qui , attentif à une grande variété d'objets , ne s'occupe pas de la lumière qui la lui découvre. J'irai jusqu'à dire que , pour peu que vous soyez doué de sensibilité, vous éprouvez de ces émotions où vous pourriez craindre , dans vos jugemens , d'être trompé par votre plaisir, si ce plaisir lui-même ne devait pas être la mesure de vos jugemens. La divine inspiration de la vertu , réparant ce qui pourrait manquer à la pensée et au style , embellit à vos yeux ses pages les plus simples. Il est des écrivains si éloquens , qu'ils paraissent vertueux ( le croire , du moins , est le besoin des belles
âmes, comme c'est même le système de quelques bons esprits) (i); mais lui, il est si vertueux, que , même sans art, il en devient éloquent. Mille fois vous vous sentez attendri et meilleur ; et dans votre reconnaissance , en dépit de toutes les réclamations des esprits fins , mais froids , vous prononcez au fond de votre cœur que c'est un grand écrivain.
Un reproche bien plus grave, à ses yeux, que tous les précédens, lui a été fait souvent par ses amis et par lui-même. Et je ne sais si , jusques dans ses efforts pour ne pas le mériter , il ne nous fait pas sentir qu'il le mérite encore , et si nous ne devons pas l'en chérir davantage. Dans ce que je vais dire , si je perds de vue l'écrivain pour ne plus
(i) Pour être éloquent, il faut surtout savoir exprimer de nobles sentimens , etpour les bien exprimer il faut les éprouver ; ce qui nous met sur la voie del'ancienne définition de l'orateur.
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( ^45) voir que l'homme , et si ensuite je porte , un instant , mes regards sur cette religion oui l'attirait tout entier à elle, je croirai avoir reproduit, par la succession même des idées de ce discours , comme une image des opérations de cette âme , qui , ennoblissant son talent par son caractère et son caractère par la religion , s'élève enfin à ces hauteurs où elle se dérobe à nous, pour ne nous laisser plus voir que cette puissance auguste , sous la garde de laquelle elle a placé ses vertus. Lors donc qu'averti , pour ainsi dire , d'en haut , il suspend son admiration pour les vertueux personnages de l'antiquité , vous voyez qu'il résiste à l'un de ses penchans les plus doux. Vous diriez un homme qui subit le supplice d'avoir à condamner ses amis. Il a beau nous déclarer que l'orgueil a inspiré leurs actions les plus belles , il paraît plutôt le croire que le sentir. Et l'on peut dire de cette âme si naturellement modeste,
(^46) qu'il a fallu que l'orgueil de l'homme lui fut révélé. Avec quelle fierté cependant ( je suis forcé d'emprunter ce mot au langage des passions pour exprimer une vertu où n'entre aucune d'elles ) , avec quelle fierté cependant il savait se relever , lorsque , pour l'honneur de ses fonctions , il s'agissait de réprimer la vanité des petites âmes ; lorsqu'il s'agissait de leur faire sentir toute la dignité , j'allais presque dire, toute la majesté de cette profession , qui , régnant sur les générations naissantes, influe si puissamment sur l'avenir des peuples ï O jour de triomphe pour elle , que celui où le plus modeste des hommes, faisant sa grande affaire d'une étiquette qui pouvait sembler frivole , resta vainqueur des prétentions de ce personnage , qui , à force de vouloir relever les prérogatives de son rang , semblait avoir oublié l'esprit de son ministère ! De tels procédés de la part d'une âme si