DEUXIÈME PARTIE
Vous nous direz peut être : « Ce ne sont pas les vertus de ces anciens peuples que nous craignons , ce sont leurs écarts. Ces révolutions si multipliées peuvent en laisser le germe dans les âmes. Il est à craindre que les jeunes imaginations ne s'exaltent et n'enfantent des vœux parricides. Nous voudrions surtout leur dérober ce scandale de princes dépossédés. »
Je réponds d'abord à cette dernière partie. Déchirez donc aussi toutes nos histoires modernes , puisqu'il n'en est aucune où ne se reproduise ce scandale ? Et encore , estil souvent bien moindre, ou même nul chez les anciens. Quelles sont , en effet , dans leurs histoires , la plupart de ces victimes du courroux populaire ? Des ambitieux , qui viennent bouleverser l'ordre antique de la société , pour se mettre à la
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place de l'autorité légitime , et qui succombent ensuite , comme sur un champ de bataille. Car alors chaque citoyen était, nonseulement autorisé par une coutume universelle , mais même excité par des récompenses éclatantes , à frapper l'usurpateur. Le malheureux savait d'avance que, du moment qu'il s'élevait au-dessus des lois de son pays , il se plaçait vis-à-vis de ses concitoyens sous la loi de la guerre. Ainsi , là même où vous êtes tentés de voir une doctrine qui arme les peuples contre leurs souverains , vous devez voir plutôt une loi positive qui , fidèlement traduite dans nos institutions monarchiques , se trouverait l'auxiliaire de la légitimité. Or , voyez comme ici vous devez vous rassurer. En supposant que cette loi devînt aussi la nôtre , jamais ce quelle a de noble dans son objet , ne rachèterait à nos yeux ce qu'elle a de sauvage dans ses moyens t ou de hasardeux
(34,) dans son application. Jamais eîîe ne serait qu'un contre-sens dans nos mœurs. Je n'en veux qu'un exemple. Noire vénérable monarque , attaqué par un usurpateur incorrigible , nous a mis , nous a laissés, un instant, sous cette loi grecque ou romaine. Et, l'usurpateur, protégé contre la loi du moment, contre nos propres haines, par notre caractère de tous les siècles , n'a trouvé sa punition que sur le champ de bataille. Il a été décidé alors que le poignard, qui pourra bien armer quelques monstres ou quelques furieux dans tous les systèmes, ne sera jamais, parmi nous, une arme nationale. Sur ce sol natal des sentimens héroïques, nous vouions voir notre ennemi en face, et nous voulons qu'il nous voie. Notre premier mouvement, en l'attaquant, est de lui crier de se défendre , et notre générosité est plus forte que notre colère. Je n'en voudrais pas davantage pour pro-
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noncer que la nation française est le premier des peuples. Mais je n'en veux pas davantage aussi pour affirmer que vos terreurs sont vaines. A la hauteur où sont placées les âmes françaises, surtout lorsque l'instruction vient ajouter à leur noblesse , elles résisteraient , sur ce point délicat , au prestige des plus illustres exemples. Et elles ne condamnent pas avec moins de sévérité Brutus sacrifiant César aux lois, que César lui-même sacrifiant les lois à son ambition. Ou , si l'ancienne Rome nous présente une coutume , une loi, qui justifie Brutus, c'est cette coutume , c'est cette loi qu'elles condamnent.
Je reviens à la première partie de votre objection. Oui, sans doute , les révolutions sont fréquentes chez ces anciens peuples. Mais le meilleur préservatif contre les révolutions n'est-il donc pas leur histoire? Ne sortons-nous pas du récit de ces catas-
trophes comme de celui des tempêtes ? A la vue de ces ébranlemens politiques , dont les résultats sont incalculables , ne trouvonsnous pas dans notre terreur un commencement de sagesse ? Je veux que quelques âmes ardentes et féroces conçoivent alors des projets de bouleversement; niais cette multitude, sans laquelle ces ambitieux seront toujours comme des généraux sans soldats, apprend en même temps à redouter des cornmotions où elle est presque toujours instrument et victime.
Si le premier vice qui se développe dans l'homme est l'orgueil, le premier gouvernement, pour lequel l'homme doive éprouver du penchant, est celui où le malheur d'obéir, ce malheur si grand pour l'orgueil, est si habilement déguisé au premier aspect. Offrez donc à la jeunesse l'histoire de ce gouvernement, mais avec persévérance, d'une manière développée. C'est lui offrir
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(345 ) l'histoire des mécomptes de l'orgueil ; puisque le même peuple, qui a refusé de se donner un chef, ne tarde pas à sentir , et souvent au milieu des plus douloureuses secousses, qu'il s'est donné plusieurs maîtres.
De cette histoire des républiques nous recueillons bientôt cette moralité précieuse, que cette forme de gouvernement est , non pas celle qui tend le plus à enfanter des vertus , mais celle qui peut le moins s'en passer , à cause de cette obstination du peuple à jouer ou à essayer le rôle de monarque; qu'elle est pour les nations ce qu'est pour les guerriers une armure pesante, qui protège la force et écrase la faiblesse. Plus même nous avons admiré d'abord les vertus dont elle a pu s'honorer , plus nous lui soupçonnons ensuite un côté faible , un principe profond de désordre , puisqu'elle a pu rendre si souvent ces vertus inutiles pour le bonheur. Que dis- je inutiles? Combien de fois nous les
(346) voyons fatales à ceux qu'elles décorent, ou h. l'état même ? Rappelez-vous ces grands personnages , qui finissaient par trouver comme une armée ennemie dans ce peuple soupçonneux dont ils étaient la gloire ou les sauveurs. Rappelez-vous encore ces âmes généreuses qui, dans ces agitations perpétuelles, où il est si facile de perdre de vue la droite route, bouleversaient l'état, à force de vouloir le servir. Ne sentons-nous pas alors le besoin d'un système qui, déplaçant la puissance, dérobe à une aveugle multitude la direction de ses propres destinées; arrache le génie et la vertu à cet ostracisme sous lequel elle se complaît à les placer ; et , par la stabilité des institutions, fasse sentir une barrière ou plutôt un appui aux âmes les plus fortes.
Aussi , avec quel enchantement voyonsnous s'élever et s'affermir l'autorité de ce sénat, la véritable décoration de la république ro-
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(M7 ) maine ! Comme dans ces douces illusions que produit l'histoire , nous nous pressons autour de ces grandes figures , les Ménénius Agrippa, les Cincinnatus, dont l'apparition vient calmer les flots populaires! Hésitons-nous jamais entre Fabius et Varron, entre Cicéron et Clodius? Ne courons-nous pas au capitule , à la suite de Scipion vainqueur des tribuns comme de Carthage ?
Jeunesse, vous êtes exposée peut-être à bien des orages. Vous venez dans un siècle où, pour parler le langage romain, les dernières centuries menacent de s'armer de toute la puissance du nombre. C'est dans le sénat romain que vous trouverez, pour les combattre, vos armes les plus belles.
Eh! qu'a fait dans le principe de nos débats ce vertueux orateur (i), qui est au-
(i) Le comte de Lally Tolenâal, qui en 1790 fit paraître une brochure intitulée : Cincinnatus aux Français.
(343) jourd'hui l'un des ornemens du sénat français ? Son génie prophétique ; qui voyait tout notre avenir, n'a fait que répéter à des Français égarés les paroles que le grand Cincinnatus adressait aux Romains ingrats.
Vous voyez donc que c'est surtout au milieu de ce fracas des gouvernemens populaires que la jeunesse doit se trouver sur la voie des idées d'ordre , de stabilité. Ses maîtres n'ont plus besoin que d'un léger effort pour la conduire jusqu'aux résultats politiques les plus précieux. Mais, sous ce dernier point de vue, les anciens sont encore ses maîtres. Ce que la simple exposition des faits a pu ébaucher dans les jeunes âmes , ces grands écrivains l'achèvent. De l'ensemble de leurs compositions historiques, il s'échappe un esprit de modération, qui vient calmer les tètes les plus ardentes. Salluste lui-même, si corrompu et si factieux, vous semble transformé en un autre homme 9
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lorsqu'il passe dos intrigues du forum et des brigandages d'un proconsulat, à cette majestueuse tribune de l'histoire. Il parle de la vertu comme Caton, et de Catilina comme Cicéron même. De tels historiens, parieur gravité, nous font mieux apprécier et les plaisanteries du chef le plus ingénieux de la philosophie moderne (1) , et les déclamations de l'un de ses plus fougueux disciples (2) ; et ce n'est point par l'ennui qu'ils nous font acheter la sagesse. Nous trouvons chez eux, dans des proportions étonnantes , ce qui peut exalter les âmes et ce qui doit les tempérer. Par leurs harangues, si fortement empreintes de l'intérêt des circonstances, ils nous plongent dans tout le feu des passions çlu mcment, et par leurs réflexions ils nous en retirent. Nous nous trouvons , au milieu de
(1) Voltaire.
(2) Raynal.
C 35o ) ces scènes de l'histoire , tour-à-tour acteurs et juges; et nous jugeons plus sagement ensuite , parce que nous avons plus vivement senti d'abord. Vous diriez que ces grands hommes ont appliqué à l'histoire une règle établie par un autre grand homme pour un autre genre de composition. Ils n'émeuvent notre sensibilité que pour la mieux diriger, que pour faire pénétrer plus avant dans nos âmes les hautes leçons qu'ils nous destinent. Haletans à leur suite, a travers ces événemens qu'ils nous font si bien apprécier, nous vivons en quelque sorte avec ceux dont nous lisons la vie ; nous recueillons en quelques heures l'expérience de plusieurs siècles.
Mais je ne suis pas encore arrivé au but que je me propose. Je me compare ici à un voyageur qui, après une excursion dans des contrées lointaines , ne veut prendre de repos que dans sa patrie. Cette aristocratie, pour laquelle nous faisions d'abord des vœux