DEMANDÉ PAR LE DIRECTOIRE
( Imprimé dans le Censeur des Journaux en 1 796. )
Je ne saurais voir dans le serinent qu'une institution empruntée par la politique à la religion.
Or, peut -il subsister dans une législation d'où l'on a pris soin d'écarter toute idée religieuse ?
Dépouillé de ses imposans accessoires , séparé du principe qui le vivifie , que peut-il être autre chose qu'une vaine formule ?
J'admire ces législateurs qui voudraient étouffer la religion d'une main et emprunter son secours de l'autre.
mm
( 16) Dois-je ici dissimuler un regret que partageront sans doute avec moi tous les esprits vraiment philosophiques? Elle s'élevait, cette religion , au milieu de la dépravation sans cesse croissante des mœurs, comme la dernière espérance du sage , comme la source sacrée où une république naissante pouvait puiser sa morale la plus pure. Quel magnifique témoignage c'eût été de la sagesse des vues de nos derniers réformateurs , si , dans le désordre d'un gouvernement qui s'écroule; dans le feu, dans l'impétuosité d'une destruction générale , ils se fussent respectueusement arrêtés devant cette institution d'un ordre supérieur, qui, suppléant à la faiblesse de notre nature par la grandeur des menaces et des promesses ; qui , élevant par la puissance de ses inspirations les âmes les plus vulgaires à la hauteur des plus sublimes, s'est comme chargée de rendre la vertu commune sur la terre ! La religion et la
riTiTiyiyÉyÉWÉ'ÉV
(*7 ) liberté , ces deux grands principes qui gouvernent les hommes, eussent confondu leurs influences. L'une n'eût plus été considérée comme une conquête sur l'autre. On n'eût pas révolté des esprits paisibles, on n'eût pas déchaîné des monstres. Des résistances fatales n'eussent pas arrêté la liberté dans son essor , des crimes inouis n'eussent pas souillé ses triomphes.
Je sais que des esprits exagérés me reprocheront chacune de ces lignes; qu'ils n'écarteront pas seulement ces premières idées comme étrangères au sujet, mais comme indignes du sujet. Qu'ils daignent au moins l'envisager avec moi sous les rapports plus sensibles d'une politique qui doit leur être familière.
Je le demande : Le serment peut-il convenir à un peuple tel que le nôtre? Il a fait des prodiges dans Rome naissante. A quoi a-t-il servi dans Rome corrompue ?
11 se concilie parfaitement bien avec les vertus naïves des premiers âges. Peut-il se concilier de même avec les rafïinemens des siècles policés?
Je frémis, quand je vois le législateur compromettre périodiquement la gravité de l'institution la plus sainte avec la légèreté du caractère national.
Mais, dites-vous, c'est cette légèreté que vous voulez fixer. Vous craignez les révolutions. Ah! ce n'est pas par ces formes vaines qu'on les prévient. Le charme d'un gouvernement prospère, voilà le seul lien qui puisse désormais retenir et fixer les peuples. La liberté et la raison n'en reconnaissent pas d'autres.
Le grand principe , nous dit-on , est que la volonté du peuple soit toujours faite. Or , ou le peuple voudra toujours ce qu'il a juré, ou il ne le voudra pas toujours. S'il le veut toujours , le serment est superflu ; s'il ne le
yz*
( *9) veut pas toujours , le serment doit être rejeté comme contraire au principe, que la volonté du peuple soit toujours faite. J'avoue que je raisonne ici dans une théorie nouvelle ; mais cette théorie est la vôtre. Posez le principe de la souveraineté du peuple; vous ne pouvez me répondre : niez ce principe ; mon dernier argument reste à la vérité sans majeure , mais en même temps tous vos dogmes politiques croulent de fond en comble. Je vous renferme ici dans un cercle dont je ne vois pas que vous puissiez sortir. Il m'est pénible de voir des hommes à qui on ne peut refuser d'ailleurs de la modération et des lumières , employer , pour le maintien d'un gouvernement libre, les mêmes moyens qu'emploierait un monarque absolu , pour l'affermissement de sa puissance. Est-ce donc par des sermens qu'une république doit se soutenir, ce gouvernement dont la liberté est l'àme, ce gouvernement
dont l'essence est de n'exister qu'autant qu'il plaît au peuple? Quels hommes qui, pour affermir la république parmi nous, choquent les principes de la république !
Dirai - je que ce serment de haine à la royauté sera une des superstitions de ce siècle de raison! Si cette forme de gouvernement n'avait pour elle ni les lumières de la théorie, ni la sanction de l'expérience ; si elle avait été constamment réprouvée des peuples comme un obstacle insurmontable à leur bonheur, j'avouerais que le serment qui la proscrit ne serait que ridicule à mes yeux ; car , dans cette supposition même , je ne sache pas qu'on ait jamais juré de haïr son mal, et je ne crois pas qu'il soit besoin d'un serment pour cela : mais elle a été exaltée par les philosophes les plus éclairés ; mais elle a obtenu une sorte de culte chez la plupart des grandes nations , et spécialement chez la nôtre -7 mais, aujourd'hui même
^T.T.f.f.f.f.flM.U.UJ,
msA
ssssm^s
TO
et presque sous nos yeux , elle fait le bon^ heur et la gloire d'un peuple célèbre, chez lequel , quoi qu'on en dise , nous voyons la liberté s'embellir à l'éclat du diadème , bien loin de s'y éclipser. La proscrire pour toujours serait donc protester à la face de tous les siècles , et contre le cri des nations , et contre les oracles de la sagesse , et contre les témoignages subsistans de l'expérience. Je le vois, les hommes, qui, dans ces derniers temps, ont eu en leur puissance les destinées de la France , voudraient qu'elle restât à jamais telle qu'elle est sortie de leurs mains. Ils voudraient que la même forme de gouvernement , les mêmes lois , les mêmes idées qui ont prévalu à la fin de ce siècle , prévalussent dans tous les siècles. Or , je ne crains pas de le dire , je ne sache rien de plus directement opposé au vœu de la nature , qui n'a pas voulu sans doute qu'avec cet esprit qui tend sans cesse
avarier ses productions, nous prissions pour modèles des êtres d'une espèce inférieure à la nôtre ; des êtres qui , mus par un instinct toujours le même , se comportent aujourd'hui dans les sortes de socie'tès qu'ils ont formées entre eux, de la même manière quïls se comportaient dès le premier jour. Exiger de nous cette permanence, cette perpétuité dans nos institutions sociales , c'est supposer de deux choses l'une , ou que les ouvrages de l'homme sont parfaits dès l'abord, ou qu'il est incapable de les perfectionner. Dans le premier cas , c'est faire de nous des Dieux ; et dans le second cas , des brutes. Or, de grâce, ne sortons pas dé notre espèce. Ne nous élevons pas jusqu'au point de nous croire infaillibles ; ne nous abaissons pas jusqu'au point de remplacer l'esprit par l'instinct : sachons reconnaître notre place entre ces deux extrêmes.
O homme ! Quel est ton aveuglement ,
^, T » » « » «f ■■■>■■■ ■ I 9. I. ML^^IiWa
w^wmnmu.w.m.i.imw^
(a3 ) de te prosterner devant l'oeuvre de tes mains î Quel est ton orgueil , d'exiger de ta postérité qu'elle se prosterne après toi pour lui rendre éternellement hommage ï S'il appartenait a une génération d'enchaîner les suivantes, ce serait à la plus éclairée. Mais la plus éclairée sera probablement la dernière. Celle-là du moins aura pour elle l'expérience de toutes les autres.
11 suit de tout ce discours, que le serment suppose ces mêmes idées religieuses que le législateur a bannies de son ouvrage; qu'il tend à corrompre la morale des peuples ; qu'appliqué aux peuples mêmes , il est en opposition directe avec ce principe de leur souveraineté , fondement des théories nouvelles sur le pouvoir ; qu'il contrarie enfin le plus simple bon sens , qui veut qu'une institution quelconque puisse être indéfiniment perfectionnée ou même complètement refondue. 11 doit donc être re été : i°. parce
wmmmmmm
qu'il est défectueux dans son principe; 2*; parce qu'il est pernicieux dans ses effets | 5°. parce qu'il est vicieux dans son application ; 4°. parce qu'il est absurde dans son objet.
IMIiMMMt.MJJJJJ.VA
VâTOVTa;