‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 100 sur 398 · LIVRE 111. - TABLEAU DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LIVRE 111. - TABLEAU DE LA FRANCE

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de celte race, une sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l’herbe du Cantal. L'âge n’y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards , les Dulaure , les de Pradl ; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne scs ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au besoin un nouveau livre contre le parti prêtre , ou pour la féodalité, ami. et en même temps ennemi, du moyen âge *.

Le génie inconséquent cl contradictoire que nous remarquions dans d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes 1 * ces logiciens du parti gallican , qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le pape : le chancelier de l’Hôpital , catholique équivoque 3 ; les Arnaud ; le sévère Domal , Papinien janséniste, qui essaya d’enfermer le droit dans le christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix » septième siècle qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de la foi.

Je pourrais entrer par le Roucrgue dans la grande vallée du Midi. Cette province eu marque le coin d’un accident bien rude *. Elle n’est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de houille, de fer, de cuivre , de plomb. La bouille 4 * * y brûle en plusieurs lieues, consumée d’incendies séculaires qui n’ont rien de volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la variété de scs expositions et de ses climats, gercée de précipices, tranchée par deux torrents, le Tarn et l’Aveyron , a peu à envier à l’âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout sc revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Monlauban. Un paysage de trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous , vaste océan d'a-

1 L'illustre vieillard ne s'offensera pas sans doute d'uueobservaliou critique qui s'adresse à tous les grands

hommes de son pays.

3 Domat, de Clermont ; les Laguesle, de Vic-lc-Comte; Dupratet Barillnn, son secrétaire, d'Usoire; l’Hôpital, d’Aigueperse ; Anne Dobourg . de Riom ; Pierre Lizet , premier président du parlement de Paris , au seizième siècle; les du Vair, d'Aurillac, etc.

3 t'oy. dans les Mém. de d'Aubigué, la part secrète q ue le chancelier eut h la conjuration d'Amboise. C'était un proverbe: « Dieu nous garde de la messe du Chancclier,du cure-dent de l’Amiral, et des patenôtres du Connétable.*

4 C’est , je crois, le premier pays de France qui ait

payé au roi ( Louis VII ) un droit pour qu'il y fit cesser

les guerres privées. Foj. le Glossaire de Laurière , 1. 1,

p. 104, ou mot Commun tU paix , et la Décrétale d'A-

lexandre 111. sur le premier canon du concile de Cler-

griculture , masse animée , confuse , qui se perd au loin dans l'obscur; mais par-dessus, s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux télés d’argent. Le bœuf, attelé par les cornes , laboure la fertile vallée, la vigne monte à l’orme. Si vous appuyez à gauche vers les montagnes , vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le mulet, sous sa charge d'builc , suit à mi-côte le petit sentier. A midi , un orage , et la terre est un lac ; en une heure, le soleil a tout bu d’un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville , si vous voulez, à Toulouse. A cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffît de regarder ces maisons de bois et de briques ; la parole brusque, l’allure hardie et vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le petit peuple est toute autre chose, peut-être Espagnol ou More. C’est ici celte vieille Toulouse , si grande sous ses comtes; sous nos rois, son parlement lui a donné encore la royauté , la tyrannie du Midi *. Ces légistes violents qui portèrent à Boniface VIII lesouf- Qel de Philippe le Bel, s’en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques ; ils en brûlèrent quatre I cents en moins d’un siècle. Plus tard , ils se prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge 7. Ils se glorifiaient d’avoir le capitolc de Rome, et la cave aux morts8 de Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de fer , comme celles des Flammes romains ; et le sénat gascnti avait écrit sur les murs de sa curie : fideant consulat ne quid respubtica detrimenti copiât *.

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C’est là, ou à peu près , que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes , le Tarn et la

mont, publié pzr Marca. — Sur le Rouergue, toyti Peochet ctChanlaire, Statistique de l’Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de M. Monteil.

3 Suivant M. Blairier , auteur de la Minéralogie de l’Aveyron, la houille forme plutdea deux liera du aol de ce département. Ibid., p. 15.

8 Et elle semble la reprendre, cette suprématie, au moins dans la littérature. La publication de divers journaux , celle entre autres de la Revue du Midi , a prouvé récemment encore tout ce qu'il y a de vie et de puissance dans le génie de la France occitanique.

7 Elle l'était encore au dernier siècle, selon Piganiol de la Force , Description de la Franee.

8 On y conservait des morts de cinq ceuts ans. Millin, Voyage dans le midi de la France, t. IV, p. 459. Piganiol de la Force, etc.

« Nillin, IV, 44V.

Garonne , pour s'cn aller ensemble à l’Océan. La Garonne reçoit tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l’Auvergne y coulent au nord, par Périgueux , Bergerac ; de l’est cl des Ccvennes,lc Lot, la Viaur, l’Aveyron et le Tarn s’y rendeul avec quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord donne les rivières . le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l’Arriègc; et la Garonne , déjà grosse du Gers cl de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante, qu’au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la Guienne , ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse , le vieux Languedoc romain et gothique, et grandissant toujours , elle s'épanouit comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celleci , longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de cœur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l’Angleterre, vers l'Océan, vers l’Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.

Quelque belle et riche que soit celte vallée de la Garonne, on ne peut s'y arrêter ; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac, triste seigneurie des Albrct, soit que vous cheminiez le long de la côte, vous ne voyez qu’un océan de landes, tout au plus des arbres à liège, de vastes pinadas, roule sombre et solitaire, sans autre compagnie que les troupeaux de moulons noirs 1 * qui suivent leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la plaine, chercher la chaleur au nord , sous la con-

1 Millin , t. IV, p. 347. — On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans le Roussillon (A. Young , t. II ,

p. 59) et en Bretagne. Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

3 Arthur Young , t. 111 , p. 83. — En Provence , l'émigration des moutons est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille ii quaraulc mille. La roule est de vingt ou trente jours (Darluc, Uist. nat. de Proveuce, 1782, p. 303, 329).— Statistique de la Lozère, par M. Jcrpiuniou , préfet de ce département, an x, p. 51. • Les moutons quittent les basses Cévcnnex cl les plaines du Languedoc vers la fin de floréal, et arrivent sur les montagnes de la Lozère et de 1a Nargéridc, où ils viveut pendant l’été.

Ils regagnent le bas Languedoc au retour des frimas.»

— Labouliniêre , 1 , 245. Les troupeaux des Pyrénées émigrent l’hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

3 Cinq toises de large, d’après les arrêts du parle-

ment de Provence.

duilc du pasteur landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresquesdu Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Grau provençale aux montagnes de Gap et de Barcelonnette 3. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi -sorciers , continuent la vie asiatique, la vie de Lot ctd'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les laboureurs qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites routes1. C’est aux Apennins, aux plaines de la Fouille ou de la campagne de Rome , qu’il faut les voir marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils régnent; ils dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toutepuissante compagnie de la Mesta, qui emploie de quarante à soixante mille bergers4 * *, le triomphant mérinos mange la contrée , de l'Estramadurc à la Navarre, a l' Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-méme l’aspect d’une de ses bêles, avec sa peau de mouton sur le dos, et aux jambes son abarca de peau velue de bœuf qu’il attache avec des cordes *.

La formidable barrière de l’Espagne nous apparaît enfin dans sa grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics et de vallées, c’est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux deux bouts *. Tout autre passage est inaccessible aux voilures, et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l’année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, les Basques à l’ouest, à l’est les Catalans et Roussillonnais 7 , sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment ;

4 A year in Spain , by an American , 1832. Au seizième siècle, les troupeaux de la Meeta se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés a deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s’élèvent à cinq millions , i peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de bétail. — Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même ; iis abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le tribunal de l’association , dont les décisions ne manquent jamais de leur être favorables. La Meita emploie des alcadee , des enlregadore } des achayneroe , qui , au nom de la corporation , harcèlent et accablent les fermiers.

3 Description des Pyrénées par Dralcl. conservateur des eaux et forêts, 1813, t. I, p. 242.

4 Le mot basque murua signifie muraille, et Pyrénées. W. de Humboldt , Recherches sur la langue des Basques.

7 A. Young, 1. * Le Roussillon est vraiment une partie de l'Espagne, les habitants sont Espagnols de lan-

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