‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 99 sur 398 · LIVRE lll. — TABLE Al DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LIVRE lll. — TABLE Al DE LA FRANCE

contrées excentriques qu'elles traversent, sont Tort isolées de la France. La seconde, petite Hollande ‘, répandue en marais , en canaux , ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La tille blanche2 comme la ville noire, la Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Eglise, aux juifs, aux serfs, aux coliberte du Poitou. Le pape protégea l'une comme l’autre3 contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de dlmc cl de tribut. Une foule d’aventuriers sortis de celte populace sans nom, exploitèrent les mers, comme marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour , et mirent au service des rois leur génie démocratique , leur haine des grands. Sans remonter jusqu’au serf Leudastc, de l'Ilc de Rc, dont Grégoire de Tours nous a conservé la curieuse histoire , nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, Balue cl Doriole sous Louis XI ; ce prince aimait à se servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligni eût été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX et Richelieu, tant d’efforts héroïques, tantd’obslination, el ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu’ils cédassent

1 Le marais méridional est tout entier l’ouvrage de l'art. La dilliculté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la Sèvrc. — Les digues sont souvent menacées. — Les caianier » ( habitants de fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. — Le Marais mouillé , au delà des digues , est sous l'eau tout l'hiver. La Bretonnière. — Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et ou trouve des digues artificielles, sur une longueur de onze mille toises.— Les Hollandais desséchèrent le marais du Petit Poitou , par un canal appelé Ceinture des Hollandais, Statistique de Peuchet et Chanlaire. f 'oy. aussi la Description de la Vendée, par M. Cavoteau, 1818.

7 Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises. Voy. l'histoire de celte ville , par le père Arcèrc, de l'Oratoire, 2 vol. in-4®. — Sur Ica coliberts , caqueux , cagots, gésitaius, etc., t oy. les Éclaircissements.

3 Pour Saint-Malo, f'oy. Daru, Histoire de Bretagne, t. Il, p, 177 ; pour la Rochelle, eoy. Àrcère. — Raymond Perraud , né à la Rochelle , évêque et cardinal, homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochcllois , des bulles qui défendent à tout juge forain de les citer à sou tribunal.

4 Voy. Statist. du départ, de la Vienne , par le préfet Coebon , an x. — Dès 1557 , on proposa de rendre la

pourtant, quand l'Angleterre , trahissant la cause protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port ; on distingue encore à la inaréc basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer , la ville amphibie ne lit plus que languir. Pour mieux la muscler, Rocbcfort fut fondé par l.ouis XIV à deux pas de la Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n’avait guère paru dans l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle s’est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvrc nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage vendéen, telle fut la principale et première sccnc de cette guerre terrible qui embrasa tout l’Ouest. Celte Vendée qui a quatorze rivières , el pas une navigable 4 , pays perdu dans ses baies et ses bois, n’était, quoi qu'on ail dit, ui plus religieuse, ni plus royaliste que bien d'autres provinces frontières *, mais elle tenait à ses habitudes. L’ancienne monarchie , dans son imparfaite centralisation , les avait peu troublées ; la révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque el violculc, portant partout une lumière subite et hostile , elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le voiturier Calhelineau pétrissait son pain 6 quand il entendit la proclamation

Vienne navigable jusqu’à Limoges ; depuis , de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne ; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la Vienne a trop de rochers. — Ou pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. Chàtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers. — Si la Charente devenait navigable jusqu’au-dessus de Civrai, cette navigation, uuie au Clain par un caual, ferait communiquer en temps de guerre Rochrfort, la Loire et Paris. — foyes aussi Texier, Haute- Vienne; et la Bretounière, Vendée.

5 J'ai déjà cité le mot remarquable de M . le capitaine Galleran. — Genoude, Voyage en Vendée, 1821 : ■» Les paysans disent : Sous lerègnedc M. Henri (de la Roc lie Jarquclin }. • — Ils appelaient patauds, ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient le parler noblal. — Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la Bretonnière (p. 0), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au clergé.

6 Mémoires de madame la Roche-Jacquclin. — 11 résulte de riuterrogatoire de M. d'Elbée que la véritable cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes décrétée par la république. Les Vendéens haïssent le service militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent pour la garde

républicaine; il essuya tout simplement ses bras, et prit sou fusil. Chacun en til autant et marcha droit aux bleus. El ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et en plaine. Ils étaient près decenL mille au siège de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du border écossais, celle de Vendée une Iliade.

En avançant vers le Midi , nous passerons la sombre ville de Saintes et scs belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de Jarnac , les grottes de la Charente cl ses vignes dans les marais salants. Nous traverserons mémo rapidement le Limousin, ce pays élevé, froid, pluvieux qui verse tant de lleuves. Ses belles collines granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forets de châtaigniers, nourrissent une populatiou honnête, mais lourde, timide etgauchcpar indécision3. Pays souffrant. disputé si longtemps entre l'Angleterre cl la France. Le bas Limousiu est autre chose; le ca- I ractèrc remuant cl spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des Ségur, des Saiut-Aulaire. des Noailles, des Vcnladour, des Pompadour, et surtout des Tureune , indiquent assez combien ; les hommes de ce pays se sont rattachés au pouvoir central, et combien ils y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Urives-la-Cailiarde.

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l’Auvergne, cl celles-ci avec les Cévenncs. L’Auvergne est la vallée de l'Ailier, dominée à l’ouest par la masse du Mont-Dor, qui s’élève entre le pic ou puy de Dôme cl la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui paré presque partout d’une forte cl rude végétation3. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce *.

de Louis XYL11 , il ne s'est pas trouvé un seul volontaire. Cavolcau , Description de la Vendée, 1813.

1 Piganinlde la Force, XL— Boulainvillicrs. — Texier- 0)ivier,liaate-Yienne (il en était préfet en 1*08 ), p. 8, proverbe : • Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»

a Texier-Olivier, p. 44, 00, etc.

3 Les produits do la terre, comme de l'industrie, sont communs et grossiers, iboudanls il est vrai. De Pradt , Voyage agronotn., p. 108.

4 Au nord de Saiut-Flour, la terre est couverte d’une couche épaisse de pierres ponces , et n'en est pas moins très- fertile. De Pradt, p. 147.

* Voy. Legrand d'Aussy, Voyage en Auvergne.

4 De Pradt, p. 74.

1 L'hiver, ils rivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heure» ( Legrand d'Aussy, p. 283). f'oy. divers détails de mu‘urs, dans les Mémoires de M. le eu il» le de Monliosier, 1«* vol. — Consulter aussi l'élégant tableau «lu Puy-de-Dôme , par M. Duché; les cu-

Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume encore, cl que les étou/fts du Moul-Dor 3 ne rappellent la Solfatare et la grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dor, au bruit monotone des cascades, soit que, de File basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagtie , et sur le Puy-de-Dôme , ce joli dé à coudre de sept cents toises, voilé, dévoile tour à tour, par les nuages qui l'aiment , et qui ne peuvent ni le fuir , ni lui rester. C’est qu'eu effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel cl contradictoire * , dont les vallées opposées et alternées de scs montagnes , animent , irritent les courants. Pay s froid sous un ciel déjà méridional , où l’on gèle sur les laves. Aussi dans les montagnes, la population reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables . entourée d’un chaude et lourde atmosphère 7. Chargée cuinme les Limousins, de je ut* sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale * grelottant au vent du nord, et comme resserrée , durcie , sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer 9, comme l’herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres pouces, leurs pierreries communes l0, leurs fruits communs qui descendent l'Ailier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle qu'ils préfèrent ; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge 1 1 . Plus laborieux qu’industrieux, ils labourent encore souvent les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi, qui égratigne à peine le sol l3. Ils uni beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

rieuses Recherches de M. Gnnod, sur les antiquités de l'Auvergne, l'ouvrage du bon curé octogénaire, Dclarbra. etc.

• En Litnagnc , race laide , qui semble méridionale; de Bi ionde jusqu'aux sources île l'Ailier, ou dirait des crétins ou des mendiants espagnols. De Pradt. p. 70.

* L’amertnme de leurs fromages tient . soit â la façon, soit k la dureté et l'aigreur de l'herbe; les pâturages ne sout jamais renouvelés. De Pradt, p. 177.

10 Jusqu’en 1784, les Espagnols venaient achel«*r les pierreries grossières de l'Auvergne. Legrand d’Aussy , p. 247.

11 De Pradt , p. 74.

12 Dans le pays d’outre- Loire, bu n'emploie guère que [’arati't. petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans tout le Midi, les chariots et outils sont petits cl laibhs. — Arthur Young vit avec indignation celte |>ctite charrue qui elilcurait la terre, et calomniait sa

! fertilité. De Pradt. p. 85.

Page 1