‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 101 sur 398 · LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE

porliers irritables et capricieux, las de l’éternel passage des nations , ils ouvrent à Abdéramc , ils ferment à Roland ; il y a bien des tombeaux entre Roticevaux et la Seu dTrgel.

Ce n'est pas à l’historien qu’il appartient de décrire et d'expliquer les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier cl d'Élie de Beaumont, qu’ils racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient eux, et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d'un tilaniquc enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve Maladetta. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des Alpes1. Les pics s'émoussèrent et s’arrondirent en belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est uu mont 3.

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu3, mais seulement au port de Paillcrs, où les eaux sc partagent entre les deux mers , ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le sublime 4. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces sites étranges, incompatibles,

gage et de mœurs. Les villes font exception ; elles ne sont guère peuplées que d’étrangers. Les pécheurs des côtes ont un aspect tout moresque, » — La partie ccntraie des Pyrénées, le comté de Foix (Arriègc), est toute française d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.

• Ramoud, Voyage au Mont-Perdu , p. 54. « Ces pelouses des liantes montagnes, près de qui la verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru cl de faux . « — Laboulinière , 1 , 330 : • Les eaux des Pyrénées sont pures, et oürent la jolie nuance appelée reri d’eau. • — Dralet , 205 : • Les rivières des Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas , comme celles des Alpes , un limon malfaisant , au contraire... •

3 Dralet, 1,5. — Ramond : a Au midi tout s’abaisse tout d’un coup et 1 la fois. C'est un précipice de mille à onze ceuts mètres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l’Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies , au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des plaines de l’Aragou, Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur graduellement décroissante. » Cette description , contredite par M. Laboulinière, est conürmée par M. Élit* de Deaumout. L'axe granitique des Pyrénées est du côte de la France.

réunis par une inexplicable féerie6 ; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les objets 6; ces gaves écumants ou vert d’eau, ces prairies d’émeraude. Mais bientôt succède l’horreur sauvagedes grandes montagnes, qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N’importe, persistons, engageonsnous le long du gave de Pau , par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes ; puis les rochers aigus,

[ les neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d’un mont à l’autre; enfin le prodigieux Cirque et scs tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des pont» de neige, cl cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l’an- I cicii monde 1 .

Ici finit la France. Le port de Gavarnic, que vous voyez là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils if attend pas le père 8, c'est la porte de l’Espagne. l?nc immense poésie historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre choix, si le regard était assez perçant. Toulouse ou Saragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l’ouvrit en deux coups de sa durandal 9. C’est le symbole du combat éternel de la France et de l'Es-

5 On sait que le grand poète des Pyrénées , M. Ramond , a cherché le Mont-Perdu pendant dix ans. — « Quelques-uns, dit-il, assuraient que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu qu’à l'aide du diable , qui l’y avait conduit par dix-sepl degrés. P. 28. u Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles. Ibid., 201.

4 C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la Hourquette des cinq Ours, que le vieil astronome Plsntadc expira près de sou quart de cercle, en s’écriant : Grand Dieu ! que cela est beau !

6 Ramond , p. 109. • A peine on pose le pied sur la corniche , que Ja décoration change , et le bord de la terrasse coupe toute communication entre deux sites incompatibles. De cette ligne , qu'on ne peut aborder sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et s'ils n'étaienl point liés par 1a chaîne du Mont-Perdu , qui en sauve un peu le contraste , on serait tenté de regarder comme une vision , ou celui qui vient de disparaître, ou celai qui vient de le remplacer. •

6 Laboulinière , III , 12.

7 Elle a mille deux cent soixante et dix pieds de liau leur. Sur tout ceci , voyez Dralet , p. 108, sqq., t. I .

» Dralet, 2, 217.

9 Miliin , V , 538. — Dralet. — Laboulinière , I , 195, etc.

pagne , qui n'est autre que celui de l'Europe et de j l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu, j Comparez les deux versants : combien le nôtre a l'avantage *, Le versant espagnol, exposé au midi, , est tout autrement abrupt, sec et sauvage j le j français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournil à l'autre une grande par- j lie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs 3. Ce pays de vins et de pâturages est oblige d’acheter nos troupeaux et nos vins. Là , le beau ciel, le doux climat, et l’indigence : ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers 9 ; ou seulement. regardez ces étrangersaux eaux de Cautcrels, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux dose comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas que nous insultions i vos misères!

1 L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone ; la Garoune à l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux . Au canal de LouisXIV répond celui de Charlcs-Quint. C'est toute la ressemblance.

* Dralet , Il , p. 197. — u Le territoire espagnol , sujet à une évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements limitrophes et l’ancienne province de Poitou qui leur fournissent I ccs animaux ; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en ' approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit eu outre plus de six mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions hait cent mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes de la Catalogue. La Catalogne paye eu piastres et quadruples . en huile et lièges, en bouchons. • Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait Dralet ( 1812).

3 A. Youug, 1 ,78. « Eulrv Jonquièrcs et Perpignan, sans passer une ville, une barrière, ou mémo une muraille, ou entre dans un nouveau monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne , vous passez tout d’un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de ravines, il y a des ponts bien bâtis ; ce n’est plus un pays sauvage, désert et pauvre. #

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c’est aux foires de Tarbes qu’il doit aller. Il y vient près de dix mille âmes : on s’y rend de plus de vingt lieues. Li vous trouvez souvent k la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d’Aragon, le chapeau rond de Navarre , le bonnet pointu de Biscaye 4. Le voiturier basque y viendra sur son âne avec sa longue voiture à trois chevaux ; il porte le béret du Béarn; niais vous distinguerez bien vite le Béarnais cl le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue s* prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes , agriculteur habile, cl fier de sa maison dont il porte le nom *. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c’est chez les Celtes de Bretagne , d'Ecosse ou d’Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des

4 Arthur Young , t. I, p. 57 et MO. • Nous rencontrâmes des montagnards qui me rappelèrent cens d’£rotte; nous avions commencé par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes culottes. • v. Oii trouve des Auteurs, des bonnets bleus, et de la farine d'avoine , dit air James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe, ainsi qu'à Loch a bar.» — Toutefois, indépendamment de la différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards ri'Écosse et ceux des Pyrénées ; c’est que ceux-ci sont plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diversrs populations qui 1rs cutourriil.

9 lharce de Bidassouet , Cantahres et Basques, 1835. in-8®. Le peuple basque . qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs, et avec ses chênes celui de uourrir une multitude infinie de cochons, vil dans l'abondance, tandis que dans la majeure parti» des Pyrénées... Lahoulinière, t. III. p. 41G :

lira rue»

Fous cl courtes.

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Pir que eau.

« Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le Bigordau , qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture mélée d'un peu de rudesse. » Dralet , 1 , 170. Ccs deux peuples ont d’aiUours pon de retsemblnnce. 1/ Béarnais , forcé par les neiges de mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses mœurs et perd dosa rudesse naturelle. Devenu fin , dissimulé et curieux , il conserve néanmoins sa fierté et son amour de l’indépendance... Le Béarnaises! irascible et vindicatif autant que spirituel ; mais la crainte de la Üétrissurc et de la perte du scs biens le lâil recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des autres peuples des Pyrénées , depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée :

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