VU K 111. - TABLEAU DK LA FRANCE
races de l'Occident , immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui : Carthaginois, Celtes. Romains, Gotha et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux : Savez-vous que nous datons de mille ans? Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus *.
Celte race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle, elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, j Asturies et Léon , Aragon. Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le midi, les Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, j perdirent tout peu à peu. Leur dernier roi, Sanche , rÆn/’erNié.qui mourut d'un cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet j dans ses montagnes par des peuples puissants, j rongée pour ainsi dire par les progrès de l'Espagne cl de la France , la Navarre implora même les mu- j sulmans d’Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibaut, comte de Champagne; c'est Roland brisant sa duraudal pour la soustraire à l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d’Aragon et des comtes de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret , aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris, non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée l’inscription mystérieuse du château de Coarazc où fut élevé Henri IV : Lo que a de scr no puede faltar : ce qui doit être ne peut manquer 3. Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C’est une belle expression des origines | primitives de la population française comme de la dynastie.
Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la Bretagne et la Navarre , devaient céder aux races mixtes, la frontière au centre, la
tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Commiuges, du Couserans , du comté de Fois et du Roussillon, qui sont bâties le long de cette chaîne de montagnes. •
1 Iharce de Bidassouct.
* Laboulinière, 1, 958.
* Dralet.
3 I.abouliuière, 1, 939. — Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Dralet , 1 , 51 . Le chat sauvage y est devenu rare ; le cerf en a disparu depuis deux eent# ans , selon Buflbo.
4 l'oif. Description des Pyrénées, par Dralet, con-
nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout cette image du dépérissement de l’ancien inonde, l/antiquilé y a disparu ; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des Mores. ces ossements des templiers qu'on garde à Gavarnic3, y figurent d'une manière toute significative le monde qui s’en va. La montagne elle -même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son existence. Les cimes décharnées qui la couronnent, témoignent de sa caducité *. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages ; et d’en bas l’homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts, qui couvrait la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les terres végétales , que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud , par le froid , miné par les fontes de neige, il est emporte par les avalanches. Au lieu d’un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné : le laboureur, qui a chasse le berger, n'y gagne rien luimême. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à travers le gazon et les forêts , y tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites *. Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres dévastations *.
Dès 1673 , on s’alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains communaux. Des forestiers furent établis. Enl 669, en 1736, et plus lard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le progrès du mal. Mais à la révolution, toute barrière tomba; la population pauvre commença d'ensemble cette œuvre de destruction. Ils escaladèrent , le feu et la bêche en main, jusqu’au nid des aigles, cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de sabots 7. Eu même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux ,
servateur des eaux et forêts, 1814, I, 197; II, 990.
6 Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en Espagne. — Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche d’arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets , et la défend des neiges. — Diodore de Sicile disait déjà (lib. II) : * Pyrénées vient du mot grec pur (fea ), parce qu’au! refois, le feu ayant été rais par les bergers , toutes les forêt» brûlèrent. » — Procès-verbal du 8 mai 1670 : « Il n’y a aucune forêt qui n’ait été incendiée à diverses reprises par la maliee des habitants, ou pour faire convertir les bois eu prés ou terrains labourables. •
i Dralet, 11,74.
les jeunes pousses, dévorant l’espérance. La chèvre surtout, la bête de celui qui ne possède rien, bêle aventureuse, qui vit sur le commun, animal ni* veleur, fut l'instrument de celte invasion démagogique, la Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de combattre ces monstres rongeants. En 1815 , les chèvres n’étaient plus le dixième de leur nombre en l'an x *. Il n’a pu arrêter pourtant cette guerre contre la nature.
Tout ce Midi si beau , c’est néanmoins , comparé au Nord , un pays de ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint- Bertrand de Commingcs et de Foix, ces villes qu’on dirait jetées là par les fées ; passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, scs vertes prairies, ses brebis noires, scs romances catalanes, si douces à recueillir, le soir, de la bouche des filles du pays 3. Descendez dans ce pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d’oliviers, au chant monotone de la cigale. Là , point de rivières navigables ; le canal des deux mers * n’a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi, où ne croit que le salicor 4; d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c’est une autre Judée 5. 11 ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Il n'avaient pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à Carcassonne €.
C'est que, malgré le Cers occidental, auquel Auguste dressa un autel , le vent chaud et lourd d’Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes
1 Dralet , I, 85.
2 V. Barbcrct, professeur d'histoire an collège Louis le Grand , va nous donner un rrcucil des romances historiques de Roussillon et de la Catalogne. M. Tastu prépare de grands Ira \aAx sur les antiquités de ce dernier pays. Ainsi couliuuff cette conquête littéraire du Midi commencée par noire vénérable Raynouard.
5 Je parlerai ailleurs decc grand monument du règne de Louis XIV.
4 Trouvé, Statistique du département de l’Aude,
р. 507. L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des glaces de Venise, p. 515.
6 Depping, Description de ta France, 1,380.
* Trouvé, p. 340.
7 Id., p. 347. Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la tète, à Bordeaux. — Le Cers et l'Autan dominent alternativement en Languedoc. Le Cers (cyrch, impétuosité, eu gallois), est le veut d’ouest, violent, mais salubre. — Senec., Quiest. natur., 1. III ,
с. 11 : Infestât... Galliam Circîus : cui adilicia quassanti , tamen incolæ gratias aguut, tanquêm salubri- I talem cœli sui dcbcaut ci. Divus ccrtè Augustus templum illi ; quùm in Galliâ morarctur, et vovit et fecit. — L’Autan est le vent du sud-est , le veut «l’Afrique , lourd et putréfiant.
I ne guérissent guère à Narbonne :. La plupart de ces villes sombres dans les plus belles situations du : monde., ont autour d'elles des plaines insalubres : Albi, Lodève, Agdc la noire 8, à cOté de son cratère, Montpellier, héritière de feue Maguelonne, dont les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les (Avenues, les Alpes même, a près d'elle et sous elle, une terre malsaine, couverte de fleurs, tout aromatique, et comme profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris *.
C’est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout les ruines sous les ruines . les Camisards sur les Albigeois. 4cs Sarrasins sur les Golhs, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux , de i statues, d’inscriptions ,0. L’amphilhcdtre de Mmes est percé d’embrasures gothiques , couronné de | créneaux sarrasins, noirci par les flammes de [ Charles Martel. Mais ce sont encore les plus vieux ! qui ont le plus laissé; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace ; leur Maison carrée, leur triple pont du Gard , leur énorme canal de Narbonne qui .recevait les plus grands vaisseaux ".
Le droit romain est bien une autre ruine, cl tout autrement imposante. C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le Languedoc a dù de faire exception à la maxime féodale : Nulle terre sans seigneur )3. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La féodalité ne put s’y introduire qu’à la faveur de la croisade, comme auxi-
8 Proverbe : Agde , ville noire, caverne de voleurs. Ellcost bâtie de laves. Lodève est noire aussi. Millin,IV,
9 Millin, IV, 333. Montpellier est célèbre par ses distilleries et parfumeries. Ou attribue la découverte de
: l’eau-de-vie h Arnaud de Villeneuve, qui créa les par- I fumeries dans cette ville, p. 334. — Autrefois, Montpellier fabriquait seule le vcrt-dc-gris; on croyait que les caves de Montpellier y étaient seules propres.
10 Id., ibid.,383. Sous François I", les murs de Narbonne furent réparés et couverts de fragments «le monuments antiques. L’ingénieur a placé les inscriptions sur les murs , et les fragments de bas-relief près des portes et sur les voûtes. C’est un musée immense, amas «le jambes , de têtes , de mains , de troncs , d’armes , de mots sans aucun sens; il y a près d’un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette. — Sur les murs d’Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant d'un théâtre. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France , p. 350.
11 Trouvé , p. 371. Le canal était large de ceut pas, long de deux mille , et profond de trente.
12 Foy. Caseneuve, Traité du Franc -Alleu en Lan- | guedoc.