LIVRE III. - TABLEAU UE LA FRANCE
liairc «Je l'Église, connue familière «le l'inquisition. Simon de Monlfort y établit quatre cent trentequatre liefs *. Mais cette colonie féodale, gouvernée par la coutume de Paris , n'a fait que préparer l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit d’opposition. Les catholiques mêmes y ont eu leur protestantisme sous la forme janséniste. Aujourd'hui encore à Alcl on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la lièvre *. Les Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier *, les frères rivaux, non pourtant, comme on l'a cru, jusqu’au fratricide. Faut -il nommer ce comédien de Carcassonne, ce bel esprit sanguinaire, Fabre d'Églantinc? Au moins l'on ne refusera pas à cette population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le nœud, a été souvent froissé dans la lutte des races, et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle. Aujourd’hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nlines , il y a une haine traditionnelle , qui , il est vrai , lient de moins en moins à la religion : ce sont comme les Guelfes et les Gibelins. Os Cévcnnes sont si pauvres et si rudes; il n’est pas étonnant qu’au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il y ail un choc plein de violence et de rage envieuse. L’hisloirede Nîmes n'eslqu'un combat de taureaux.
Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la légèreté spirituelle de la Guienne et de la pétulance emportée de la Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guienne la même différence qu’entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et Barnavc, entre le vin fumeux de I.unel cl le vin de Bordeaux. La conviction esTTorle, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et l’incrédulité aussi. La Guienne au contraire, le pays de Montaigne cl de Monlcs-
1 On m'a assuré qu'en 1814, on reprochait b plusieurs familles d'émigrés de descendre des compagnons
de Simon de Moutfort. — f'oy. plus bas le récit de la croisade des Albigeois. Ce chapitre complète le tableau du LauguedoA, comme le premier du livre Ier.0 qpmmencé celui de la Gascogne, en faisant connaître les Ibères, ancêtres des Basques.
3 Trouvé, p. 258.
3 Les deux Chénier naquirent à Constantinople , où
leur père était consul général : mais leur famille était
de Limoux , et leurs aïeux avaient occupé longtemps la
quieu, est celui des croyances Boitantes ; Fénelon, l'homme le plus rcligieuxqu’ils aient eu, est presque un hérétique. C’est bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très-nobles cl très-gueux , de drôles de corps , qui auraient tous dit, comme leur Henri IV : Paria vaut bien une mette; ou , comme il écrivait à Gabriclle, au moment de-Valûuration : J^e r ait faire le tant périlleux 1 * 3 4 *! Os hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnac s’allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.
Le génie provençal aurait plus d’analogie, sous quelque rapport, avec le génie gascon qu’avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples d’une même zone sont alternés ainsi ; par exemple, l'Autriche , plus éloignée de la Souabc que de la Bavière, en est plus rapprochée par l’esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des Bcuvcs ou torrents qui sc répondent (le Gard à la Duraiicc, et le Var à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes : c’est lui qui verse les fleuves à la Guienne et à l’Auvergne. La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes rivières, clic n’est qu’un prolongement, une pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, cl le pied dans l'eau, sont scs belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer cl du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et C<;tte ne veulent point être des ports 6. Aussi l'histoire du Languetloc est plus continentale que maritime ; ses grands événement sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette Marseille et Toulon ; elle semble élancée aux courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d’Italie et d'Afrique.
place d'inspecteur des mines de Languedoc et de Roussillon. *
4 Un proverbe gascon dit : Tout bon Gascon peut se dédire trois fois. { Tout boun Gaaeoun quia pot rrprrnquà tria eopa.) Dans beaucoup de départements méridionaux, on.rougirail de ne pas aller à la messe, et l'on aurait honte d'aller à confesse. Ceci m'a été al testé, particulièrement pour le Gers.
3 Trois essais impuissants des Romains . de saint Louis , et de Louis XIV.
La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les chants , dansé les danses d'Avignon , de Reaucaire ; tous se sont arretés aux passages du Rbùne , à ces grands carrefours des routes du Midi *. Les saints de Provence {de vrais saints que j'honore ) , leur ont bâti des ponts 3. et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles tilles d'Arles et d'Avignon, continuant cette œuvre, ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont , bon gré mal gré, mené la farandole *. Et ils n'ont plus voulu sc rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, italiennes. Ils ont préféré les ügurcs fiévreuses de Fréjus * à celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.
Cette poétique Provence n’en est pas moins un rude pays. Sans parler de ses marais ponlins6, et du val d'OIlioules, et de la vivacité de tigre du paysan de Toulon , ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux
1 Ce pont d'Avignon , tant chanté , succédait au pont de bois d'Arles qui , dans son temps , avait reçu ces grandes réunions d'hommes , comme depuis Avignon et Beaucairc. Arles, disait Ausone, petite Rome gauloise ,
Gallula Roma A relas , quant Pfarbo Martius , et quant
Accolit Alpinia opulents Vtcnna colinis,
Pra-cipili» Rliodaui sic interci&a flutotù,
Ut médian facias navali ponte platcam ,
Per quem romani commen-ia suteipis orliis.
Auson.. Onlo nobil. urltium, VII.
1 Le berger saint Bruezet reçut, dans une vision, l'ordre de construire le pont d'Avignon ; l’évéque n’y crut qa'après que Benczct eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fouda l’ordre des frère» pontife» qui contribuèrent à la construction du pont du Saint-Esprit , et qui en avaient commence un sur la Durance. Bolland., acta SS., 11 april. Ilcliot, Hist. des ordres religieux, t. II, c. >14. — Bouche, llist. de Provence, t. II , p. IG3. D. Vaisselle, llist. du Languedoc, t. III, liv. XIX, p. 46. — Cf. les Pontiftce» étrusques et romains.
* L'une des quatre espèces de farandole que distingue Fischer, s'appelle la Turque; une autre, la Moresque. Ces noms, et les rapport* de plusieurs de ces danses avec le boléro , doivent faire présumer que ce sont les Sarrasinsqui en ont laissél'nsageen France. Millin, III,
4 Millin, Il , 487. Sur l'insalubrité d'Arles; mL, III, G45. — Papon , 1 , 20 , proverbe : Avcnio ventosa , sine vento venenosa , cum vento laslidiosa. — En 1913, les évéques de Narbonne , etc., écrivent k Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon : •» Multi ex prudatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat , nrquivirou* eolloquio intéresse; sicque
à la cùle, n'est guère moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'cmmailloller du manteau espagnol. Et cc puissant soleil aussi, la fêle ordinaire de ce pays de fêles, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus sou- ! vent des orages, des ruisseaux qui deviennent lleuvcs. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline , ou le suit voguant à grande eau T et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature capricieuse , passionnée, colère cl charmante.
Le Rhône est le symbole de la contrée, son féi liche, comme le Nil est celui de l'Egypte. Le peuple n'a pu sc persuader que ce fleuve ne fût qu’un ! fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de ' la colère et reconnu les convulsions d'un monstre | dans ses goufTrcs tourbillonnants. Le monstre c'est ! le ilrac. la larasque, espèce de tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines fêtes 7. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur
1 factum est ut necessario negotium difleretur. » Episl.
Inuoc. III (Ed. Baluze , II , 709). — Il y eut de* Ic- ] preux h Martigues jusqu'en 1731 ; k Vitrolles, jusqu’en | 1807. En général, les maladies cutanées sont communes | en Provence. Millin, IV, 55.
4 11 y a quatre ceut mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, Statistique des Bouches-du-Rhôue. Toge» aussi la grande Statistique de M. de Villeneuve, 4 vol. tn-4°. — Les marais d’Hyèret rendent celte ville iuhaj bitahle l'été ; on respire la mort avec les parfums des . fruits et des fleurs. De meme à Fréjus. — Statistique du i Var. par Fauchrt. préfet, an ix, p. 52, sqq.
I • On trouve le long do tout le cours du Rhône drs traces du culte sanguinaire de Mithra. — On voit k
I Arles, k Tain et k Valence, de» autels tauroholiques; un autre k Saint- Audéol. A la Bktie-Mont-Saléon , ensevelie par la formation d'uu lac, et déterrée en 1804, ou a trouvé un groupe mithriaque. — A Fourrières, on a trouvé un autel mithriaque consacré k Adrien; il I y en a encore un autre à Lyon consacré à Septimc-Sëi vêre. Millin ,pa»tim.
1 Le jour de Sainte-Marthe , une jeune fille mène le monstre enchaîné k l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette. Milliu, III, 453. Cette fête se retrouve , je crois , en Espague. — L'Isère est surnommée le serpent, comme le Drac le dragon; tons deux menacent Grenoble :
Le serpent et le dragon Mettront Grenoble eu savon.
— A Metz, on promène 1e jour des Rogations un dragon qu'on nomme le gruouiUi ; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue des petits pains et drs gâteaux. C’est la figure d'uu monstre dont la ville fut délivrée par sou évêque, saint Clément. — À Rouen,