‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 104 sur 398 · LIVRE III. - TABLEAU DE LA FAANCK · texte numérisé non relu

LIVRE III. - TABLEAU DE LA FAANCK

son passage. La fêle n’est pas belle, s’il n’y a pas au moins un bras cassé.

Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner contre son delta de la Camargue, l'Ile des taureaux et des beaux pâturages. La fête de Plie, c’est la Ferradc. lin cercle de chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à I coups de fourche les taureaux qu’on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune animal , et pendant qu’on le lient à terre, on offre le fer rouge à une dame invitée; elle descend et l’applique elle-mémesur la bêle écornante1.

Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque, les sonnettes aux genoux 3 , ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse des épées, le baechuber*, comme disent leurs voisins de Gnp ; ou bien à Riez, jouer tous les ans la bravade des Sarrasins 4. Pays de militaires , des Agricola, des Baux, des Grillon ; pays des marins intrépides ; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Citons le bailli de Suffren , et ce renégat qui mourut capilan-pacha en 1706 4 ; nommons le mousse Paul (il ne s’est jamais connu d’autre nom); ne sur mer, d'une blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête à Louis XIV ; mais il ne méconnaissait pas pour cela scs vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa tout son bien.

Cet esprit d’égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques , au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes même , le servage n’a jamais pesé comme dans la reste de la France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des Mores; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, intelligentes.

c’est un mannrquin d'osier, la gargouille, à qui on remplissait autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de ce monstre , qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.

1 Millin , IV. A Marseille , trois jours avant la Fête- Dieu, on promène un hcrufet un petit saint Jean-Baptiste. Les nourrices font baiser à leurs nourrissons le museau du boeuf pour les préserver des maux de dents. Papon, I.

3 Millin, III, 300.

* Id.,ibid.

4 Id., II, 54. Dans les Pyrénées, c’est Renaud, monté sur son bon cheval Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles. Laboulinière , III , 404.

* Papou, 1,905.

3 virant r.

Libre et hardi fut encore l’essor de la Provence dans la littérature, dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de la liberté humaine, fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus, par Gassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du cinquième siècle. Quand le Breton Descaries affranchit la philosophie de l’influence théologique, le Provençal Gassendi lenta la même, révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo, Mauperluis et la Metlrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée provençal (d’Argcns).

Gc n’est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vil alors tout ce qu’il y a de subtil et de gracieux dans le génie de celle contrée. C’est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour la parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage ; il ont donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury. les orateurs I et les rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, parlement et noblesse , démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence méridionale, s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force du Rhône.

Comment ce pays-là n’a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien vaincu l’Italie au treizième siècle. Comment est -il si terne maintenant, en exceptant Marseille, c’est-à-dire la mer? Sans parler des côtes malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus 6, je ne vois partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de l’antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs l de saint Rcmi et d’Orangc, et de tant d’autres mo- I numenls. Mais dans l’esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages7, qui lui donnent une physionomie si originale et si antique ; là aussi je trouve une ruine. C’est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux, et qui pourtant en conserve

« « Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines ont perdu , depuis un demisiècle, neuf dixièmes de leur population. - Feuchet , an ix, loc . cit.

1 Dans ses jolies danses moresques , dans les romerages de ses bourgs, dans les usages de la bêche calendaire, des pois chiches à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes.

Millin, 111 , 346. La fête patronale de chaque village s’appelle Romna-Fagi, et par corruption Romerage , parce qu’elle précédait souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)

Millin ,111, 336. C’est à No£l qu’on brûle le caligneau ou calendeau ; c’est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d’huile. On criait autrefois en la plaçant : Calene ren , tout bm ren , calcnde vient, tout va

la trace '.Un pays traversé par tutis les peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage ; mais non, il s'est obstiné dans scs souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.

Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d’Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd’hui; elle n'esl riche que de morts cl de sépulcres a. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole des Gaules. C’était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix , qu'on abandonnait au llcuve ; ils étaient fidèlement recueillis 9. Cependant celte ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primalic des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes.

Ou and de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines d’Avignon, puis aux montagnes qui s’approchent des Alpes, on s'explique la ruine de la Provence. Ce pays, tout excentrique, n'a de grandes villes qu'à scs frontières. Ces villes étaient

en grande partie des colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s’emparer du Rhône, les Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis délivré le pays des Mores, eurent Forcalquier, Sisleron, c’est-à-dire l’intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu’à ce que vinrent les Français, qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s’endormit avec Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les Albigeois ; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité cl le moyen âge, s’y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de celte décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour I*aurc que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque jour 4.

La Provence, dans son imparfaite destinée, dm*

bien. CYst le chef de la famille qui doit mettre le feu à la bûche ; la flamme s'appelle raro fuech , feu d’amis. On trouve le même usage en Dauphiné. Cbampollion- Figeac, |>. 194. Ou appelle chalenden le jour de Noël. De ce mot ou • fait chalendal , nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on inet au feu la veille de Noël au soir, et qui y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. DèsquYlIc est placée «lans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le aigue de la croix, et c’est ce qu’on appelle : balisa lo chalendal. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée , et Tou ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni , au moins par la gale.

Milliu, III , 339. On trouve l’usage de manger de» pois chiches à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie , eu Espagne, à Gènes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville croit que lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une setierou, un champ de pois chiches , et que c’est en mémoire de ce jour que s’est perpétué l'usage de manger des aetis. — A certaines fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Paucpsics).

1 La procession du hou roi René à Àix, est une parade dérisoire de la Fable , de l'histoire et de la Bible. Millin, II, 909. On y voyait le duc d’Urbin ( le malheureux général du roi René) et la duchesse d'Urbin, montés sur des ânes; on y voyait une Ame que se disputaient deux diables; les chevaux fnts ou fringants, en rarton ; le roi llérode , la reine de Saba , le temple de Salomon, et l’étoile des Mages au bout d’un bAlnn,

ainsi que la Mort, V abbé de la jeunesse couvert de poudre et de rubans, etc., etc.

* Si comc id Arli , ove I RchIboo stagna .

Fanno i sepolcri tutto ’l loco varo.

Disti, Infcruo, c. ix.

Entre autres bas-reliefs remarquables qu’on trouve sur les tombeaux d'Arles, il en est un qui représente le monogramme du Christ enlevé par un aigle, dans une couronne de chêne. C’est un beau symbole de la victoire de Constantin. — Charles IX lit venir de la même ville des sarcophages de porphyre , qui périrent dans le Rhône, et qui y sont encore. Milliu, UK,

3 La Lauzière, Hist. d’Arles, 1,306.

* Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du poêle sur les destinées de l'Italie, ou de scs regrets lorsqu’il a perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sounet admirable , où le pauvre vieux poëtc s'avoue enfin qu’il n'a poursuivi qu’une ombre :

« Je le sens et le respire encore , c'est mon air d'autrefois. Les voilà, les douces collines, où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle de pleurs.

« O fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve , et troubles sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu’elle occupait, ce nid où j’aurais voulu vivre et mourir!

« J 'espérais , sur ses douces traces . j'espérais de ses

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