LIVRE III. - TABLEAU I)E LA FRANCE
sa forme incomplète, me semble un chant des troubadours, un canxone de Pétrarque; plus d’élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n’y arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.
La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, d’où l’on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j’y pleurerais comme Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.
Mais il faut que je fraye ina roule vers le Nord, aux sapins du Jura, aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berri et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer l’unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des hommes plus disciplinâmes, plus capables de former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine cl de l’Alsace.
Les Provençaux appellent les Dauphinois les Franc iaux. Le Dauphiné appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de pays rudes et d’hommes énergiques qui couvrent la France à l’est. D’abord, le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes ; puis le marais de la Bresse; puis dos à dos la
beaux yeux qui ont consumé mon cœur , quelque repos après tant de fatigues.
» Cruelle, ingrate servitude! j'ai bràlé tant qu’a duré l'objet de mes feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre. •
(Sonnet cclxxix.)
1 Même esprit critique en Franche-Comté ; ainsi Guillaume de Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le grammairien d'OIivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer MM. Charles Nodier, Jouffroy et Droz. M. Cuvier était de Montbellianl ; mais le caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.
3 On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des traces singulières de leur vieil esprit processif. * Les propriétaires qui jouissent de quelque aisance parlent le français d’une manière assez intelligible,
j Franche-Comté et la Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à l’autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans, mais c’est notre salut contre l’étranger. Elles donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably, et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de Bourg-en- Bresse, l’astronome Lalande, et Bichat, le grand anatomiste ’.
Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste raisonneurs et intéressés *, c’est la guerre. Qu’on parle de passer les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au Dauphiné, ni les Ney, les Fahcrt, à la lorraine. Il y a là, sur la frontière, des villes héroïques, où c’est de père en fils un invariable usage de se faire tuer pour le pays *. El les femmes s'en mêlent souvent comme les hommes4. Elles ont dans toute celte zone, du Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d’amazones, que vous chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées dans leur mise *, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles -mêmes, veuves, filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c’est que souffrir et mourir; mais elles n’y euvoicnl pas moins les leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n’est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la inain d’une femme : en Dauphiné, Margot de Lay défendit Monlélimarl, et Philis la Tourdu-Pin la Charcc ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le génie viril des Dauphinoises a souvent exerce sur les hommes une irrésistible puissance : témoin la fameuse madame Tencin , mère
mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la révolution, quand les enfanta avaient passé un au ou deux cbez un procureur , à mettre au net dea exploits et des appointements , leur éducation était laite , et ils retournaient k la charrue. • Champollion- Figeac, Patois du Dauphiné, p. 67.
3 La petite ville de Sarrelouis, qui compte k peine cinq mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et militaires décorés , presque tous morts au champ de bataille. Je cile de mémoire un document récent que je ne puis retrouver ; mais je ne crois pas me tromper sur les chiffres.
4 On conserve , au Musée d'Arlillerie , la riche et galante armure des princesses de la maison de Bouillon.
& C'est une remarque que tout le monde peut faire en Franche-Comté, en Lorraine et aux Ardennes.
VM
de d’Alemberl; et cette blanchisseuse île Grenoble qui, de mari en mari, finit par épouser le roi de Pologne ; on la chante encore dans le pays avec Mélusine et la fée de Sassenage
Il y a, dans les mœurs communes du Dauphiné, une vive et franche simplicité à la montagnarde, qui charme tout d’abord. En montant vers les Alpes surtout, vous trouverez l'honnétctc savoyarde 3, la même bonté, avec moins de douceur. I.à, il faut bien que les hommes s'aiment les uns les autres ; la nature, ce semble, ne les aime guère s. Sur ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon cœur et le bon sens du peuple. Des greniers d’abondance fournis par les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, cl pour elles d'abord 4. De là parlent des émigrations annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin. l’Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs ambulants 4 qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et d’Fmbrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, et de l’autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers ; ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines
1 Barginet de Grenoble, Le» Montagnardes. Quelque critique qu’on veuille adresser à ce chaleureux écrivain, ou ne lit pas sans intérêt ses romans écrits dans sa prison, et annotés par un maître d’école du paya.
— f 'oy. aussi : La Faye de Sasseuage, par J. Millet. Ce I sont les aventures de Claudine Mignot, appelée la Belle I Lliauda. femme d'Amblérieux , trésorier du Dauphiné, | du marquis de l'Ilôpital , de Casimir III , roi de Pologne. — Louise Sermrnt, la philosophe de Grenoble, mourut à l'âge de trente ans, eu 1002.
3 Celle simplicité , ces mœurs presque patriarcales, tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le vieillard est l’objet du respect et le centre de la famille , et deux ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme. — Les domestiques mangent k la table des maîtres. — Au novembre {c’est le misdu de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'œufs et de farines bouillies ; chaque mort a son couvert ( Barginet, Les Montagnardes, III). Dans u ii village, on célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champolliou. — On retrouve en Dauphiné, comme en Bretagne, les brayea celtiques.
5 Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il existe île riches mines; mais une 1 vierge vêtue de blanc en garde l'entrée avec une i faux.
4 Quand une veuve ou un orplicliu fait quelque perle ! de bétail, fie., ou se cotise pour la réparer.
du Dauphiné, le paysan, moins bon ci moins modeste, est souvent bel esprit : il fait des vers, et des vers satiriques.
Jamais dans le Daupbiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la Fraucc. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie *, eurent intérêt de ménager leurs hommes ; les rarasseurs y furent moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants7. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la révolution française n'a point été sanglante à Grenoble. elle y était faite d’avance *. Ce n’est pas une douce et gouvernable population *; mais la démagogie est là chez elle; pourquoi serait-elle violente? La propriété est divisée au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une chambre l0. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'Ile d'Elbe il voulait alors relever l’empire par la république.
A Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz, et dans tout le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu’on ait dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou plutôt l’une et l’autre se sont accordées, confondues, l’évéquc s’élanl trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait,
4 Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents instituteurs. Peuchet , etc.
4 Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse dauphinoise. On l'appelait l 'écarlate dea gentilakommea. C’est le pays de Bayard , et de ce Lcsdiguièrrs qui fut mi du Dauphiné, sous Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait proueaee de Terrait, comme loyauté de Satrainy . nobleaæ de Sa t Ménagé . — Prés de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans , la railée Cberallereuae .
I Le noble faisait hommage debout ; le bourgeois à genoux et baisant le dos de la main du seigneur ; l’homme du peuple , aussi à genoux , mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur, f'oy. Salvaing. Usage des fiefs? — De même à Metz, le maître échcvin parlait an mi debout , et non à genoux.
* Dans la Terreur , les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un courage et une humanité admirables, à peu près comme a Florence le cardeur de laiuc, Michel Lando, dans l’insurrection des Ciompi.
9 On dit : reconduite de Grenoble , pour reconduite à coups de pierres ( Les Montagnardes , 1 , 37) ; comme
| en Languedoc : invitation de Montpellier , incitation amr l’eacalier i couvit de Mounpeié , couvida à lYscaié ). Mil lin, V, ôiS.
10 pi-rri|] Dulac, Description de l’Isère (Grenoble. 1*00, I, 507).
II 11 descendit dans une auberge tenue par iiii vieux soldat , qui lui avait donné unr orange dans la campagne d’Égypte.