LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE
île son bord. Elles existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands qui conquirent l'Angleterre. La conquête n’esl-ellc pas le point d'où celle-ci a pris l’essor? Tout ce qu'elle a d'art , à qui le doit-elle? Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises, que sont-elles, sinon une imitation, une exagération de l'architecture normande 1 * 3 ? Les hommes eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange français ? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui a fait de l'Angleterre, apres la conquête , une nation d'hommes d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Celte sève acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la ville de sapience , conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n’a rien à envier, les bonnes traditions s’y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des champs , aime à expliquer à scs petits , attentifs , quelques articles du Code civil a.
Le Lorrain cl le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour l’esprit processif. L'esprit breton , plus dur, plus négatif, est moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la conquête ; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, industrialisme. Ce génie ambitieux cl conquérant se produit d’ordinaire par la ténacité, souvent par l’audace et l'élan ; et l'élan va parfois au sublime : témoin tant d'héroïques marins * , témoin le grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie , quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux pueme de Rou 4 parait au douzième siècle avec Abailard ; au dix-septième. Corneille avec Dcscartcs. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais tombe vite. Il tombe dans l’indigente correction de Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai. dans les ingénieuses
1 Le docteur Militer seul accorde U supériorité aux cathédrales anglaises. U lait naître l'ogive en Angleterre. f 'ojf. N. de Caumonl , Cours d’Autiquitcs monumentales, t. II.
* « Voyez-vous ce petit champ? me disait M. 1)., expresident d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées. » — Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence , «lit qii auteur du onzième siècle, qu’on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des orateurs... Quasi rhetores attendas. Gnufml. Ma la terra, I. I, c. 3.
3 f’oy. l'ouvrage «le M. Est anodin , et l'Histoire des
recherches de la Bruyère et de Fontenclle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois qu’ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d’insipides plaideurs , livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.
Ni subtil, ni stérile, à coup sùr, n'est le génie de notre bonne et forte Flandre , mais bien positif et ! réel, bien solidement fondé ; solidis fundatum osai- ! bus ittlùs. Sur ces grasses et plantureuses campagnes, uniformément riches d’engrais, de canaux , d’exubérante et grossière végétation, herbes, hommes et animaux , poussent à l'cnvi , grossissent à plaisir. Le bœuf et le cheval y gonflent, à jouer l’éléphant. La femme vaut un homme, et souvent mieux. Race pourtant un peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d’une force musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du département du Nord.
La force prolifique des Bolg d'Irlande sc retrouve | chez nos Belges de Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de , Gand , de Bruges , les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne fallait pas mettre le | pied sur ces fourmilières. Us en sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus , bien armés. Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
Avaient-ils si grand tort d'étre fiers, ces braves Flamands? Tout gros et grossiers qu’ils étaient 5, ils faisaient merveilleusement leurs affaires. Personne n’entendait comme eux le commerce, l’industrie, l’agriculture. Nulle part le bon sens, le | sens du positif, du réel , ne fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyeu Age ne comprit mieux la vie couranLe du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et la Flandre sont alors : les seuls pays qui puissent lutter pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissarl, et dans Comines son Machiavel *. Ajoulez-y
ville* «le France , par M. Vitet. Dieppe , t. II. — Il parait que le* Dieppoi* avaient découvert avant les Portugais la route de* Inde*; mais ils en gardèrent si bien le secret , qu’il* en ont perdu la gloire.
4 / "oy. l'excellente édition qu'en a donnée M. Auguste Prévost , de Rouen , l’un de nos antiquaires les plus j distingués.
| 5 Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans
i une foule de choses. On peut, voir à Bruxelles la petite ! statue du Mnnncken-pi » » le plus vieux bourgeois de ! la ville; • on lui donne un habit neuf aux grandrs I fêtes.
4 On pourrait citer encore Gaguin de Douai , Oudrglierst de Lille, et plusieurs outres.
ses empereurs -historiens de Constantinople. Scs auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au moins en ce qui concerne les mœurs publiques.
Mœurs peu édifiantes , sensuelles et grossières. El plus on avance au nord dans celte grasse Flandre , sous cette douce et humide atmosphère , plus la contrée s’amollit, plus la sensualité domine, plus la nature devient puissante '. L’histoire, le récit ne suffisent plus à satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même, avec le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L’architecture aussi prend l’essor ; non plus la sobre et sévère architecture normande, aiguisée en ogives, et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille; mais une architecture riche et pleine en scs formes. L’ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt s’affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde et onduleuse dans tous scs ornements , la charmante tour d’Anvers s’élève doucement étagée , comme une gigantesque corbeille, tressée des joncs de l’Escaut.
Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande , éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. Elles sont plus propres que les églises italiennes , et non pas moins coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque *, à qui manquent la vigne cl le soleil. Quelque autre chose manque
1 V oy. les Coutumes du comté de Flandre, traduites par Legrand , Cambrai, 1719, 1" vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 30 ; (Niemandt en sal bastaerdi wesen van de mtrder...) ; pereonne ne tera bninrtl de la min; mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes ( non au père ). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions, etc.
a Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui , selon Virgile , était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En Flandre , une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.
3 La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille statues et figurines. M. Franchetti, l'auteur de la Description de cette prodigieuse église, me l’a assuré.
4 11 est juste de remarquer que cet instinct musical
s’est développé «l'une manière remarquable, surtout
dans la partie wallonne. Liège est la patrie de Grétry.
4 l'oif. au Musée «lu Louvre le tableau intitulé : Fête
aussi ; on s’en aperçoit en voyant ces innombrables figures de bois que l’on rencontre de piain-pied dans les cathédrales ; sculpture économique qui ne remplace pas le peuple de marbre des cités il’ 1 lalie *. Par-dessus ces églises, au sommet de ces tours , sonne l'uniforme et savant carillon , l’honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de générations d’artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur l'établi 1 * 3 4.
Mais la musique et l’architecture sont trop abstraites encore. Le n'est pas assez de ces sons , de ces formes ; il faut des couleurs , de vives et vraies couleurs . des représentations vivantes de la chair et des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes cl rudes fêles , où des hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement4. 11 faut des supplices atroces, des martyrs indécents cl horribles , des Vierges énormes , fraîches , grasses , scandaleusement belles. Au delà de l’Escaut , au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme cl Grotius4 *. .Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystères seront travestis 7 dans ses tableaux idolàlriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité du génie 8. Cet homme terrible , sorti du sang
Flamande. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.
* Selon moi , la haute expression du génie belge , c’est pour la partie flamande , Rubens , et pour la wallonne ou celtique, Grétry. La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs ont aimé ce dernier pays. Drscartcs est venu y faire l’apothéose du moi humain , et Spinosa , celle de la nature. Toutefois la philosophie propre à la Hollande , c’est une philosophie pratique qui s’applique aux rapports politiques des peuples : Grotius. — Si l’on veut comparer l'Allemagne et les Pays-Bas , on trouvera que l'Autriche est & la Belgique ce que la Prusse est à la Hollande ; mais la Hollande est moins énergique. Cette énergie semble s'éteindre dans un caractère liahituel de calme et de taciturnité. Vous voyez les paveurs hollandais prendre le thé dans la rue trois ou quatre fois par jour. Vous ne trouverez chez ces gens -ci, dit an voyageur, ni un voleur pour vous dépouiller, ni un guide pour vous conduire.
7 Son élève, van Dyck, peint dans un de scs tableaux un Ane à genoux «levant une hostie. Forster, Voyage en Allemagne , en Flandre.
8 Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés & Rubens, par Marie de Mcdicis. Mais rette juin-