‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 113 sur 398 · LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LIVRE 111. — TABLEAU DE LA FRANCE

slave nourri dans rcmporlenicut des Belges , ne à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.

Celte frontière des races et des langues 3 européennes , est un graud théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer 5 ; puis les batailles y pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et des races. Celle bataille du monde, qui eut lieu, dit-on , aux funérailles d’Attila , elle se renouvelle incessamment en Belgique entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C’est là le coin de l’Europe, le rendez-vous des guerres 4. Voilà pourquoi elles sonL si grasses,

turc allégorique et officielle ne donne pas l'Idée de son génie. C’est dans les tableaux d’Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers la sainte Famille , où il a mis ses trois femmes sur l’autel , et lui, derrière, eu saint George , un drapeau au poing et les cheveux au veut. II (it ce graud tableau en dixsept jours. — Sa Flagellation est horrible de brutalité; l’un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde pardessous sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de van Dyck semble bien pâle & côté du tableau original. — Au Musée de Bruxelles , il y a le Portement de Croix, d’une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madelaine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille sou enfant. — On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liéviu, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiqueté la chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations. — Le Combat des Amazones lui a donné une lielle occasion de peindre une foule de corps de femmes dans des altitudes passionnées; mais son chef-d'œuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains qu’il a tissus ensemble dans sou Jugement dernier.

1 Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux en Europe est aux deux bouts : à l'orient, les Slaves de Pologne, Illyrie, Styrie, elc.; à l'occident, les Celles d'Irlande , Écosse , etc.

3 La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le traité de 1648 , et par le traité do la Bornât* (1715). Ce nom est significatif. — La Marche, ou Marquisat d'Anvers, crécc par Olhoii II, fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l’Empire, k Godefroy de Bouillon. — C’est au Sas de Gaud, qu'Othon Ht creuser, en 980, un fossé qui séparait l'Empire de la Frauce. — A Louvain, dit uu voyageur, la langue est germanique , les mœurs hollandaises et la cuisine française. — Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques ( Al-oet , Üsl-ende) ; eu France, comme chez toutes les nations celtiques , les noms sont empruntés k la lcrre ( Lille , l'Ut ).

ccs plaines ; le sang n'a pas le lenips d'y sccher ! Lullc terrible et variée! A nous les batailles de Bouvines, Roscbcke, Lens, Sleinkcrque, Denain, Fonlenoi, Fleurus, Jcmniapcs; à eux, celles des Éperons, de Courlrai. Faut-il nommer Waterloo6?

Angleterre ! Angleterre ! vous n’avez pas coinhatlu ce jour-là seule à seule : vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à s’enorgueillir, si le reste mutile de cent batailles, si la dernière levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du baiser des mères , s’est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard de tniséri-

5 Avant l'émigration des tisserands , en Angleterre , vers 1582, il y avait k Louvain cinquante mille tisserands. Forster, I, 564. A Ypres ( sans doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en 1382. — En 1580, • ceux de Gand sortirent avec trois armées. » ûudegherst. Chronique de Flandre, folio 301. — Ce pays humide est dans plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on disait : « Il ressemble à la mort d'Ypres. » — Au reste, la Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1402 ; Gand , par celle de 1540 ; Anvers, par le traite de 1648, qui lit la grandeur d’Amsterdam en fermant l'Escaut.

4 La grande bataille des temps modrrnes s'est livrée précisément sur la limite des deux langues , à Waterloo. A quelques pas eu deçà de ce nom flamand , on trouve le Mont-Saint- Jean. — Le monticule qu'on a élevé dans cette plaiue semble uu tumulua barbare, celtique ou germanique.

6 • Arrête!... sous tes pieds est la poussière d’un empire... Ici dort tout ce qu'une révolution du globe entassa de ruines... La tombe de la France, l'homicide Waterloo!... Ici, pour la dernière fois, l'aigle plana dans son orgueil , puis hatlit la plaine déchirée d'une serre sanglaiitc, transpercé qu’il était par la flèche des nations conjurées... Et maintenant il trahie les anneaux de la chaîne brisée du monde. •

Stop !... for tliy thread is on an cmpire's dusl !

The grave of France, (lie deadly Waterloo!

In ■ pride of place • hcre last tiic cagle liew,

Thcn tore wilh bloody talon lhe rent plain ,

Pierccd by lhe shafl of banded nations throtigb ;

Hc wear» the shaltcr'd links of the world’s broken eliain.

(Chitde llarold’s Pilgrimage, c. III, 17-8.

In pride of place... leith bloody talon... Ces termes de chasse sont bien méprisants, quand il s’agit de l'aigle de la France... Il y a ici tout à la fois le souveuir du jeune chasseur écossais , et le demi-dédain qui siège si souvent sur In belle bouche de Byron.

corde dunl le soldai aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, celte odieuse Angleterre , en face de l'Europe, en face de Dunkerque 1 * * et d'Anvers en ruines *. Tous les autres pays, Russie, Autriche. Italie, Espagne , France , ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis souffla de l’Asie. L’Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour braver le monde , uttum omnia contra. Cette dernière terre du vieux continent est la terre héroïque, l’asile éternel des bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Roinains chassés par les barbares. Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés , Normands avides , cl l’industrialisme flamand persécuté , et le calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, cl pris pour patrie la grande lie : A ira, bcata pelamus area, dicitcê et insu/as... Aiusi l’Angleterre a engraissé de malheurs, cl grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile , se sont mis à se regarder , à mesure qu’ils ont remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. C’a été corn me ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'étre ensemble: hippopotames et lions , tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l’Océan, se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croycz-le bien, n’est pas finie encore. La Bète triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire sc mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'eri puisse plus à tourner l’aigre cl criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande, qu’elle tient à terre , se retourne et mugisse.

La guerre des guerres, le combat des combats, c’est celui de l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français sont ceux des hommes qui (entèrent de grandes choses contre l'An-

1 Faulconnirr, Histoire de Dunkerque (1730, in fol,,

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