LIVRE IV. — L'AN 1000. — FRANCE FÉODALE
le christianisme avait cru d'abord devoir remédier aux maux d’i ci-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vint autre chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon , dans le sépulcral m pace ; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les tumultes solitaires du cœur, au milieu des tentations et des chutes, des remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et qui le soir, tiranlsa couverture, lui disait gaiement à l'oreille: « Tu es damné M »
Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe A quel prrt! Il leur valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d’ailleurs avoir aussi son charme, ce moment où l'aiguê et déchirante trompette de l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon, un rire terrible eût éclate au milieu des pleurs.
Cet elTroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités qui précédèrent Pan 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre des saisonfrsc fût interverti, que les éléments suivissent des lois nouvelles. Une peste terrible désola l’Aquitaine ; la chair des malades semblait frappée par le feu, se détachait do leurs os, et tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martin , à Limoges ; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du Midi s’y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection aussi ; ils mouraient sur les reliques des saints *.
Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde depuis l'Orient, la
1 Rad. Glaber, I. V, c. I. Astilit mihi ex parte pe-
dam lectufi forma homunculi lelcrritnx speciei. Erat
cnim staturâ mcdiocris, collo gracili, (Vicie macilenta, oculis nigerrimis, fronts rugosA et contracté , depres-
sis naribus. os exporrectum, label lis tumenl ibus, tncnlo
subtractoac perangnsto, barhà caprin A, a urrs hirtas et
prxacutas,eapillis stantibus et incompositis, dentibu* caninis, occipitio acuto, pectore lumido, dorso gibbato, c'lunibusagitantibus,vestibus sordidis,conatu æstuans,
ac toto corpore prteceps ; arripiensque summitatem slrati in quocubabam, tolum terribiliter concussit lectum...
a Translatio S. Gcnalfi, ap. Scr. fr.,X, 361. — Clironic. Ademari Cabannens., ibid., 147.
9 Glaber, 1. IV, c. 4. — Sur soixante-treize ans, il y m eut quarante-huit de famines et d'épidémies. — An
Grèce, l’Italie, la France, l'Angleterre. >- Le muid de blé , dit un contemporain 5, s’éleva ù soixante sols d'or. Les riches maigrirent et pâlirent ; les pauvres rongèrent les racines des forêts ; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, cl les attiraient à l’écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c’eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même. »
« ... Dans la forêt de Mâcon, près l’église de Saint-Jean de Castancdo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit tètes d’hommes, de femmes et d’enfants. Le tourment de la faim était si affreux . que plusieurs , tirant de la craie du fond de la terre 1 * * 4 * * * * 9, la mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les loups , alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, commencèrent à s’attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; cl le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait ceux qui semblaient les plus robustes , de peur que la terre ne demeurât sans culture. »
087, grande famine et épidémie. — 989, grande famine. — « 990-994, famine et mal detardent*. — 1001, grande famine. — 1003-1008, famine et mortalité. — 1010-1014, famine , mal de» ardent* , mortalité. — 1087-1029 , famine ( anthropophages). — 1031-1033, famine atroce. — 1035, famine, épidémie. — 1045-1040, famine en France et en Allemagne. — 1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans. — 1059, famine de sept ans, mortalité.
4 Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr., X. 809. On sait qoe les saurages de l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite sur les marchés de Java. — Alex, de Homboldt , Tableaux de la Nature, trad. par Evrièa (1808).!.
Ces excessives misères brisèrent les cœurs cl leur rendirent uii peu de douceur el de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre, ni de faire la guerre pour celte terre maudite qu'on allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi, comme lui-méme, avait peu à vivre. A l'occasion de la peste de Limoges, ils coururent de bon cœur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les églises , à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi malin), toute guerre était interdite : c’est ce qu'on appela ta paix, plus lard ta trêve de Dieu 1 .
Dans cet efTroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l’autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent l'empreinte «l’une même croyance : « Le soir du monde approche, disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon
âme Ou encore : « Considérant que le servage
est contraire à la liberté chrétienne, j’alTrauchis un tel, mou serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs. »
Mais le plus souvent tout cela lie les rassurait point. Ils aspiraient à quitter l'épéc, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle ; ils se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci n’avaient d'autre peine qucd’empécher les grands du inonde, les ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume P", duc de Normandie, aurait tout laisse pour se retirer à Jumiégcs, si l’abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d’enlever un capuchon cl une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit cofTre, cl en garda toujours la clef à sa ceinture a. Hugues Ir% duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l’église de l’abbaye de
1 Glaber , i. Y, c. 1, • Ou vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, /I leur exemple , cedant à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance particulière.
1 Saint- Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le psalmislc : « Voici le repos que j’ai choisi, et mon habitation aux siècles des siècles! a Un religieux l'entendit, el avertit l'abbé. Celui-ci appela l’empereur dans le chapitre des moines, cl lui demanda quelle était son intention. « Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant, renoncer à l’habit du siècle.
1 revêtir le vôtre, cl ne plus servir que Dieu avec vos j frères. — Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon notre règle cl à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la mort? — Je le veux, reprit l'empereur. — Eh bien! je vous reçois comme moine, dès ce jour j’accepte la charge de votre âme, cl ce que j’ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur. Or, je vous ordonne «le retourner au gouvernement de l'empire que Dieu vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume s. » I.’empereur, lié par son vœu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme. L’Église l'honore sous le nom de saint Henri.
[996-105I]Lnaulre saint, qu’elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de France. »i Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Berlin , était très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: Adsit nobis gralia ; les rhy thmes Judœa et //ic ru taie ni, Concetle nobis quœ sam us, et Cornélius centurio, qu’il offrit, mis eu musique el notés, sur l'autel de Sainl-l'ierrc à Rome, de même que l’antiphone Eripe, et plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d’elle; il écrivit alors le rhylhinc O constantia martyrum , que la reine, à cause du nom de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à i’cglisc de Saint-Denis dans ses habits royaux, el couronné de sa couronne, pour diriger le chicur à matines, à vêpres cl à la messe, chanter avec les moines, cl les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait certain château le jour de Sainl-Hippolylc. pour qui il avait une dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis diriger le chœur pendant la messe; el tandis qu’il chantait dévotement avec les moines Agnns Dei. dona nobis paeem,
ou même d'exiger caution ; que celui qui oserait violer ce décret public, payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de sou pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi dedonner à celte loi le nom »le treutjue (trêve) de Dieu. •
3 Willelm. Gcmet.,1. III, c. 8.
3 Vita S. Ricbardi, ap. Scr. fr., X. S7ô.