‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 123 sur 398 · LIVRE IV. — L’AN 1000. — FRANCE FÉODALE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — L’AN 1000. — FRANCE FÉODALE

les murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession ; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte '. »

« Un jour qu’il revenait de faire sa prière, où il avait, comme d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par sa vaniteuse épouse d'ornements d’argent. Tout en considérant cette lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet argent fût nécessaire ; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui demande prudemment quelque outil pour 6tcr l’argent. Le pauvre ne savait ce qu’il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher au plus vite. Cependant, il se livrait à la prière. L’autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, elle roi le met luimême de ses saintes mains dans le sac du pauvre, en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vit. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait a. »

« Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi , pour justifier ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait faire une châsse de cristal tout entourée d’or, où il eut soin de ne mettre aucune relique : c’est sur cette cbftsse qu'il faisait jurer ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude sc rapportent à ce saint homme les paroles d u prophète: « Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la vérité selon son cœur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n’a jamais fait de mal à son prochain s! »

La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. « Comme il soupaità Étampcs, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna d’ouvrir la porte à tous les pauvres. L’un d’eux vint se mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa

1 Chronic. Sith. S. Bcrtini, ap. Scr. fr., X,299.

2 Hclgaldi vit* Robert i, c. 8, ibid., 102.

5 Ilelgaldus, c. 11.

« Id., c. 3.

* Id., c. 7.

« Id., c. 9.

7 Id., e. 18.

8 Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et veuait de Capito, grosse tète. On sait que la grosseur de la tète est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet Charles le Simple (Karolus Slultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. Ir., IX . 55). — Hais il est évident que Capet est pris

avec un couteau un ornement d'or de six ouces qui pendait de ses genoux, et s’enfuit au plus vite. Lorsqu’on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, sc laissa emporter contre le saint à des paroles violentes : Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe d’or? Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans doute plus necessaire à celui qui l’a pris qu’à moi , et, Dieu aidant , lui profilera *. — Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de son manteau , Robert sc retourna , et lui dit : Va-t’en, va-t'en ; contente-toi de ce que tu as pris ; un autre aura besoin du reste. Le voleur s’en alla tout confus 1 2 * * * &. — Meme indulgence pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un clerc nommé Oggor qui montait furtivement à l'autel , posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs sc troublent , qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le seigneur roi , et il proteste qu’il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles de la reine Constance ; enflammée de fureur , elle jure par l'âme de son père qu’elle fera arracher les yeux aux gardiens, s’ils ne rendent ce qu’on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu’il le sut , ce sanctuaire de piété, il appela le larron , et lui dit : Ami Ogger, va-t’en d'ici , que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu as le suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit avec toi! Il lui donna même de l'argent pour faire sa roule ; et quand il crut le voleur en sûreté, il dit 1 gaiement aux siens : Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier ? le Seigneur l’a donné à son pauvre fi. — Une autre fois enfin , comme il se relevait la nuit pour aller â l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou , et la jela sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour eux 7 8. »

Telle fut la douceur et l'innocence du premier ! roi Capétien. Je dis le premier roi , car son père, Hugues Capet * , sc défia de son droit , cl ue voulut

pour Oui pet, ou Cappatu». — Plusieurs chroniques françaises , écriles longtemps après, ont traduit Hue Chupet } ou C ha p pet (Scr. fr., X , 293, 503, 313). — Chronic. S. Mcdard. Suess., ibid., IX, 56. Hugo, cognorainatus Chapet. l'"oy. aussi Richard de Poitiers, ibid., 24, et Chronic. Andegav.,X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font., IX, 286 : Hugo Cappatu», et plus loin : Cappet. — Guill. Nang. IX, 82 : Hugo Capucit. — Chrou. Silh., VII, 269. — Chron. Slrozz., X, 273 : Hugo Caputiut. — Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d’une chappe. — L'ancien étendard des rois de France était la cliappc de saint Martin; c'est de là, dit le Moine de Saint-Gall,

jamais porter la couronne ; il lui suflit de porter la chappe, comme abbé de Saint- Martin de Tours. C’est sous ce bon Robert que sc passa celte terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s’était comme incarnée la paix de Dieu. L’humanité se rassura cl espéra durer encore un peu ; elle vit, comme Ézéchias , que le Seigneur voulait bien ajouter à scs jours. Elle se leva de son agonie , sc remit à vivre, à travailler, à bâtir; à bâtir d’abord les églises de Dieu. « Près de trois ans après l’an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n’en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient rivaliser â qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche des églises *. »

Et cri récompense il y eut d’innombrables miracles. Des révélations, des visions merveilleuses tirent partout découvrir de saintes reliques, depuis longtemps enfouies , et cachées à tous les yeux : « Les saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et apparurent aux regards des fidèles qu’ils remplirent de consolations *. » Le Seigneur lui-même descendit sur l’autel ; le dogme de la présence réelle, jusque-Iâ obscur et caché à demi dans l’ombre, éclata dans la croyance des peuples : ce fut comme un flambeau d’immense

qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de Chapelle. a Capelia, quo nomine Francorutn reges propter cap pam S. Martini quam secutn oh soi tuitiouem et hostium oppressionem jugiter ad bel la portabant, Sancta sua appellare solebant. * L. I, c. 4.

1 Glaber, I. III , c. 4, ap. Scr. fr., X, 29. Igitur infri millesimum tertio jam ferê imminente auuo, contigil in uni verso penè lcrrarum orbe , pnecipuê tameu in llaliâ et iu Gallits, innovari ecclcsiarum basilicas, licct pleraque dcccntcr locatac minimè imliguisscnt. Æmulabatur tamen quæque gens christicolarum ad vers in altcram decentiore frui : crat cnim instar ac si mundus ipte excutiendo semet , rejecti vetustate , passim candidam ecclcsiarum restent inducret.

3 Id.,ibhL, C. 6. Revelata sunt diversorum argu- Rien torum indiciis, quorsûm diii latuerant, plu ri morum sanctorum pignora. Ram veluti quoddam résurrection» decoramen præstolantes , Dci nutu fidelium obtatibus patuére, quorum ctiam raentibus plurîmum intulérc solamen.

» ld.,1. 1, c. 5.

4 Gcrberti epist., 107, ap. Ser. fr., X, 426. « Ea qua? est Hierosolytnis, universali Ecclcsiæ sccptris regnorum imperanti ;

« Cùm henè vigeas, immaculata sponsa Domim, cujos

poésie qui illumina . transfigura l’Occident et le Nord. » Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire. En effet, (tendant que l’Orient avec ses peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l’Occident, placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand œuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi *. »

La lutte de l’Occident et de l’Orient, cette grande idée qui vient de tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c’est la pensée de l’avenir, et le mouvement de l’humanité. De grands signes éclatent, des multitudes d'hommes s’acheminent déjà un à un, et comme pèlerins, à Rome, au mont Cassin , à Jérusalem. I.e premier papefrançais , Gerberl , proclame déjà la croisade ; sa belle lettre où il appelle tous les princes au nom de la cité sainte 4, précède d’un siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Préchée alors par un Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français , la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le monde s’asseye avant

membrum eue /ne fateor, spea mibi maxima per te caput attollrndi jàm penè attritura. An quicquam diffidcrem de te , rerum domina , xi me recognoscis tuam ? Quixquamne tuorum famosara cladem illatam mibi putare drhebit ad xe minimè pertinent , nique rerum intima abhorrere? Et quamvis nnne dejecta , tameu liabuit me orbis terrarum optimam xui partent : penès me Prophetarum macula, Patriarcharum insiguia ; bine clara muudi lumina prodicrunt Apostuli ; bine Christi tidem repetit orbis terrarum, apud me retient pt or em xuum inrenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, tamen hic iiumauitalc natus, passus, sepultus, bine ad ccrlot datas. Sed cùm Propheta dixerit : ■ Erit sepulchrum ejus gloriosum , » paganis loca cuncta subrertentibns, tentât Diabolos reddere inglorium. Enitcrr ergô , miles Christi , esto signifer et compngnator , et quod armis nequis , consilii et opum auxilio xubveni. Quid est quod das, aut cui das? Nempèex molto modicum, et ri qui nmne quod habes gratis dédit, nec tamen gratis recipit ; et hic cum mulliplicat et in fuloro rémunérât ; per me benedieit tibi ut, largiendo créera» ; et pcccata relaxai , ut seeum regnando viras. - — Les Pisans partirent sur celte lettre, et massacrèrent , dit-on , un nombre prodigieux d'infidèles en Afrique. Scr. fr., X, 420.

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