‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 124 sur 398 · LIVRE. I\. - L AN 1000. - FRANCE FEODALE · texte numérisé non relu

LIVRE. I\. - L AN 1000. - FRANCE FEODALE

d'agir. En l’an 1000, un politique fonde la papauté, un saint fonde la royauté : je parle de deux Français , de Gerbert cl de Robert.

Ce Gerbert, disent-ils, n’était pas moins qu’un magicien '. Moine à Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier les lettres et l’algèbreà Cordouc. De là, à Rome ; le grand Othon le fait précepteur de son fils, de son petitlils. Puis il professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer; et obtient sa place par l’influence d'Hugues Capel. Ce fut une grande chose pour les Capcls d’avoir pour eux un tel homme ; s’ils aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.

Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient J archevêque de Ravennc, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne), | donne des lois aux républiques ; il règne par le f pontificat et par la science. Il prêche la croisade; i un astrologue a prédit qu’il ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien ; mais un jour qu’il siégeait à j Rome dans une chapelle qu’on appelait Jérusalem, j le diable se présente et réclame le pape. C’est un : marché qu’ils ont passé en Espagne chez les musul- j nians. Gerbert étudiait alors ; trouvant l’élude longue, il sc donna au diable pour abréger. C’est j de lui qu’il apprit la merveille des chiffres arabes. | et l’algèbre, et l’art de construire une horloge, et l’art de sc faire pape. Eül-il pu sans cela? H s’est donné ; donc il est a son maître. Le diable prouve, et puis l’emporte. « Tu ne notais pas que j'étais logicien 1 * 3 !.»

Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi

1 Guill. Malmsbur., 1. II , ap. Scr. fr., X , 343. Non absurdum , si lilteris inaudemus qu« per omuium ora voûtant... Divinationibus et incantationibus moregentis familiari sludentes ad Saracenos Gcrbcrtus pervenieus, desiderio satisfecit... Ibi quid caulus et volatils avium porlendit, didicit ; ibi excire tenues ex inferno figuras... Per incantalioncs Diabolo accersito , perpe-

tuum paciscitur hominium. — Fr. Andreæ chronic., ibid., 2#y : A quibusdam eliara nigromaucià arguitur... à Diabolo enira percussus dicitur obiisse. — Chronic. reg. Francorum , ibid., 501... Gcrbertum monachutn phiiosophutn , quiu polius nigroraauticuui.

3 Dante , Inferno, c. 38 :

Tu non pensa vi qu'io logico fossi !

Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, dans les légendes du moyeu âge, ! Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est remarquable , c'est qu’ici la France ail sur l'Allemagne l’initiative de j

homme , un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour une race plébéienne, Saxonne d’origine. Leur aïeul Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normands: Eudes combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens ; mais les rois qui suivent jusqu’à Louis le Gros n’ont rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire à l'avènement de chacun de ces princes , qu’il était fort chevalcreux; nous voyons cependant qu’ils ne se soutiennent guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient, sans doute par leur conseil , à se rattacher au passé, et par de lointaines alliances avec le monde grec , à primer les Carlovingiens en antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d’une princesse de Constantinople *. Son petit-fils Henri 1" épousa la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de scs aïeules qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les traditions romanesques du moyen Age qui expliquait A sa manière la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des Troyens , et les Saxons des Macédoniens , soldats d'Alexandre 4.

I/élévation de ccttc dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit scs nombreuses abbayes ; l’ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-Peur5.

deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de l'imprimerie.

5 Grrberti epist., ap. Scr. fr., X , 400. • Quoniam unicus nobis filius et ipse rex , ncc ci parcm in raatrimonio aptare possumus , propter afiinitatem vicinorum région filiaro sancti Imperii prœeipuo afiecliqu.-erimos.

* Dans le panégyrique allemand d’Hannon, archevêque de Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes , les Bavarois, les Saxous, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne , les raraèue en Italie , chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schiller,!. 1.

3 Willelm. Gemetic.,1. IV, ap. ter. fr.,X, 184. Mortuo Francorum rege Lothario, in illius locum ab omnibus subrogatur Hugo Capcth. admiuiculanle ci duce Richardo.

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Celui-ci, traité si mal dans son enfance par Louis d’Outremer plus d’une fois trahi par Lolhaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingfcns. Hugues Capel était son pupille et son beau-frère. Il convenait d’ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par l’épée. C’était de même l’espérance de la maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux cl Beauvais, descendaient d’un Thiéboit, selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiéboll avait épousé une sœur d’Eudes, s’était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate ilastings *. Son lils, Thibault le Tricheur , épousa une tille d’Herbert de Vermandois, l’ennemi des Carlovingiens, et soutint les Capel s contre les empereurs d’Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de BJois refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capel, en haine de ceux qui l’avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son fils , le roi Robert, la fameuse Berlhe, veuve d’Eudes I" de Blois (fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capels quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il le prétexte d’une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l’histoire ou la fable de l’abandon de Robert , délaissé de scs serviteurs, qui jetaieul au feu tout ce qu’il avait louché , et la légende de Berlhe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la statue d’une reine qui a un pied d’oie, etqui semble désigner l’épouse de Robert s.

Berlhe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé Eudes, comme son père, et surnommé le Champenois , parce qu’il

1 Louis le tenait prisonnier, mais un de ses servi leurs le sauva en l’emportant dans une botte de fourrage. Willelm. Géra, hist., c. 4 et 5.

2 Alberic., ad ann. U04. llastingus, prie timoré, vendità Theobaldo ci vitale CarnotcnA, clam discesait.

* P. Üamiani epist., 1. U , ap. Scr. fr., X , 4M : Ex quA suscepit (ilium , anscrinum per otnnia collum et capot bebentem. Quos cliam, virum scilicct et uxoren», omnes ferè Galliarum episcopi commun! simul eveura-

municavérc sruleuliA. Cujus saccrdotalis edieti tantus omnem undiquè popuium terror invasit, ut ab ejus . uiiiverxi socielate recéderont, etc. — la Disserta- |

ajouta à scs vastes domaines une partie du la Bric et de la Champaguc. Eudes osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère ; il soumit tout jusqu’au Jura , et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine et par l’Italie qui le voulait pour roi 1 2 * 4, il prétendit relever l'ancien royaume d'Oslrasie. 11 prit Bar, et marcha vers Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêles de Noël. Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège et de Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué en fuyant, il ne put élrc reconnu que par sa femme qui retrouva sur son corps un signe caché 4 (1037 ).

Ses Étals, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que guerrière, poêles, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne n’eurent ni l'esprit de suite , ni la ténacité de leurs rivaux de Normandie et d’Anjou.

La maison d’Anjou n’clait ni Normande comme celles de Blois et de Normandie, ni Saxonne comme les Capcts , mais indigène. Elle désignait comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort chasseur *. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres dans le Gatinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger. petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite , furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine elle Maine; aux troisièmes ce qui s’étend d'Angers à Nantes : plus unis et plus disciplinâmes que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages . s’étendirent de l’autre cOlé de la Loire, et poussèrent jusqu’à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance qu’avaient eue un instant les comtesdeBloiset de Champagne. (Juand le roi Robert fut obligé de quitter

tion de Bullct, sur la reine Pédauque ( pied-d’oie ).

4 Glabrr, I.III, c. 0. Præstolabantur ilium legali ex ItaliA directi , deferentes ei arram principatùs , ut aiebant, totius Italiæ regionis. McdiolAnenses... existimabant eumdem Odonem passe percipere regnum Austrasiorum atque ad cos transirc, ut illic gcrcret priucipatum.

5 Id., ibid. C’est l'histoire d'IIarold reconnu par sa maîtresse Edith. Elle se reproduit A la mort de Charles le Téméraiee.

6 Gesta consul. Amiegav., ap. Scr. fr.. Vit , Î56. Ha bitator rusticanus fuit . ex copié silvcstri et venatico exercilio viclilans.

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