LIVRE IV. — L’AN 1000. - FRANCE FEODALE
Berthe, veuve el mère tic ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui lit épouser sa nièce Constance, fille du comte (le Toulouse Le frère de Foulques, Bouchard . était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de Melun el de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris 1 * * * 5. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme Constance et à son oncle Bouchard , put à son aise composer des hymnes et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais , un de ses serviteurs, qui essaya de rappeler Berthe , fut tué impunément sous ses yeux *. Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve el la mère. L’évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, lit un pèlerinage à Jérusalem , et bâtit au retour l'abbayo de Beaulieu près Loches : un légal la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et de pèlerinages ; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à Mets 4. De scs deux femmes , il avait relégué l'une à Jérusalem cl brûlé l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères ( Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc. ) , bâtit force châteaux ( Monlricbard , Monlbazon, Mircbcau, Château -Gonlhier). On montre encore à Angers sa noire Tour »c Diable. C’est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils. Geoffroy Martel, défit el tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernail aussi le Maine comme tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures , la maison d’Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mai6 les comtes de Blois n'occupèrent le Irène d'Angleterre qu’un instant, taudis que les Angevins le
gardèrent du douzième au treizième siècle, sous le nom de Plantagenets y joignirent quelque temps tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre.la France.
L’Ilc-dc-France et le roi. que les Angevins avaient eus quelque temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l’an 1013, nous voyons l’Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de Saiut- Maur-des-Fossés , el laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci dominent alors sous le nom du roi Robert , et essayent de lui donner la Bourgogne; ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui les évêques el les abbés de Bourgogne , leur demandait pardon de leur faire la guerre ®. La liaison était ancienne entre les CapcLs el les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père de Roson , roi de Bourgogne-Cisjuranc , cul pour fils Raoul, qui fit roi de France le duc Robert en l’an 033, et le fut ensuite lui-méme ; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux frères de Hugues Capct. Le dernier de ses deux frères adopta le fils de sa femme , Otto-Guillaume, Lombard par son père , mais Bourguignon par sa mère. Cet OUo- Guillaume, fondateur de la maison de Franche-Cointé , attaqué par les Normands el Robert, menacé d'un autre cèle par l'empereur, qui réclamait le royaumede Bourgogne, fut obligé de renoncer au titre du duché. Je dis au titre, car les seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale n'était guère alors qu’un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé comme lui , fut le premier duc Capétien de Bourgogne < 1033). On sait que celle maison donna des rois au Portugal, comme celle de Franche-Comté à la Castille.
A l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues Capct et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d’eux contre le Poitou, comme les Normands s’en servirent ensuite contre la Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d’une prétendue victoire d'Hugues Capct sur le
1 Fragment historique, np. Scr. fr.,X.21 I.FiliamGuil- Iclmi Tholosnui comitis, itomine Constanliam... — Will.
Godt-llus, ibitl., 203. Cognomrnto, ob su;c pulchriludi-
nis immensitntem, Candidam. Rad. Glaber, I. 111, c. 2. — Guillaume Taille-Fer l'avait eue d’Arsindc, tille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d’Anjou, et sœur de Foulques. — Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attira 1 la cour une foule d'Ai|uilains et d’Auvergnats, • pleins de frivolité, bizarres d'habits comme (le mœurs, rasés comme des histrions, sans foi ni loi. « Glaber, I. 111, ad calcem.
* Vila Burchardi , ap. Scr. fr., X, 333.
5 Rad. Glaber , 1. 111 , c. 2. Missi à Fulconc... Hugo- j
nem ante rrgem trneidaverunt. Ipsc verô rex, liect aliquanto t cm pore tali facto tristis cfléclus, postei lamcn , ut deerbat, concors reginæ fuit.
* Rad. Glaber, 1. ll,c. 4.
5 Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.
6 II allait entreprendre le siège du couvent de Saint- Germain d'Auxerre , lorsqu'un brouillard épais s’éleva de la rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne, et toute l'armée prit la fuite. Rad. Glaber, I. Il, e. 8. Après avoir fait le siège du couvent de Sainte-Bénigne à Dijon, * Rl-x, ut crat mente beniguus, cmn cognovit proptrr se monaebos disperses, valdè doluit. « Chrome. S. Bcnigni Divion., p. 174.
comte de Poitou, le Midi resta Tort indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les mœurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance , fille du comte de Toulouse, nièce de celui d’Anjou, régna, comme on a vu , sous Robert. Pour prolonger celle domination après la mort de son mari (1051), elle voulait élever au trône son second fils Robert , au préjudice de Palné , Henri ; mais l’Église se déclara pour l’alné. Les évéques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons , Troyes et Langres, assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C’est la lige de cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu’affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vcxin , et se trouva ainsi établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de reprendre IcVexin.à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant , battit ses luirons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait tourné contre l’Angleterre ses armes et sa politique.
Henri cl son fils, Philippe Ier (1051-1108), restèrent spectateurs inertes cl impuissants des grands événements qui bouleversèrent l’Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs ; ils laissèrent tranquillement l’empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, cl refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la grande guerre des Pays - Pas contre l’Empire. La royauté française n’est guère encore qu'une espérance , un litre, un droit. La France féodale, qui doit s’absorber en elle , a jusqu’ici un mouvement tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu’il détourne les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du Sacerdoce, qu’il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le drapeau de l’Église, qu'enfin il s’achemine à la terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de
1 C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualilia tous les rois dans une diète solennelle , sous Frédéric Barberousse : Regea provinciale*. — Ad iraperalorem spécial totius orbi* patrociuium (Otto Frising., VII , 54). C’est k ce titre, qu’en 1140, Boris, roi de Hongrie,
voir comment l’Église les prit pour instrument à la place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et les éleva si haut , qu’ils furent en état de l’abaisser elle-même.