‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 127 sur 398 · LIVRE IV. - ONZIÈME SIÈCLE. - GRÉGOIRE VII, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - ONZIÈME SIÈCLE. - GRÉGOIRE VII, ETC

prétend établir sur la terre une sorte de paix perpétuelle, et substituer un état légal à l'étal de nature qui existe encore entre les nations.

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconic ou de Souabc? Lui appartient-il d’clre, sur la terre, l’instrument d’une si grande révolution? Cet idéal de calme et d’ordre, que le genre humain poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l’empereur d’Allemagne qui va le donner, ou bien serait-il ajourné à la lin du monde, à la consommation des temps?

Ils disentquc leur grand empereur Frédéric Barhcruussc n'est pas mort ; il dort seulement. C’est dans un vieux château désert, sur une montagne. Un berger l'v a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les broussailles; il était dans son armure de 1er, accoudé sur une table de pierre, cl sans doute il y avait longtemps , car sa barbe avait cru autour de la table et l’avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant à peine sa tète appesantie, dit seulement au berger : Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne? — Oui, encore. — AhI bon , je puis me rendormir.

Qu’il dorme, ce n’est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au saint-empire du moyeu âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes qu’il appartient de réaliser l’idéal du genre humain : la paix sous la loi, la réconciliation definitive des nations.

Sans doute, c’était un noble monde que ce monde féodal qui s’endort avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoues à leur seigneur et à la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le suivre à Jérusalem et jusqu’au désert de la mer Morte; de pieuses et candides âmes d’hommes sous la cuirasse d’acier. F.t ces magnanimes empereurs de la maison de Souabe , cette race de poètes et de parfaits chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l’empire du monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d’une boucle de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n’y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds *. Ces beaux cheveux blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de saint

1 Une jeune fille vint le consoler dans sa prison ; ils eurent un fils qui s'appela BentivcgUo {je te rens du Mm).

■ir.iirt.rT. msT. pr. nuxcr.

Louis n’en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin , et la maison de France succéda à la prépondérance des empereurs.

L'empereur doit périr, l’Empire doit périr, et le monde féodal , dont il est le centre et la haute expression. Il y a en ce mondc-Ià quelque chose qui le condamne et le voue à la ruine; c’est son matérialisme profond. L'homme s’est attaché à la terre, il a pris racine dans le rocher où s’élève sa tour. Suite terre tune seigneur, nul seigneur sans terre. L’homme appartient à un lieu ; il est jugé, selon qu'on peut dire qu’il est de haut ou de bas lieu. Le voilà localisé, immobile, fixé sous la masse de son pesant château , de sa pesante armure.

La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. Comme personne , elle est indivisible; elle doit rester une et passer à laine. Personne immortelle, indifférente , impitoyable, clic ne connaît point la nature ni l'humanité. L’atnc possédera seul ; que dis-je? c’est lui qui est possédé : les usages de sa terre le dominent ,’cc fier baron; sa. terre le gouverne, lui im|>osc ses devoirs ; selon la forte expression du moyen âge, il faut qu'il terre ton fief.

Le fils aura tout , le fils aîné. La fille n’a rien à demander ; n’cst-elle pas dotée du petit chapeau , de roses et du baiser de sa mère * ? Les puînés, oh ! leur héritage est vaste ! Ils n’ont pas moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là, les soirs d’hiver, grelottants et affamés , voir leur allié seul au foyer où ils s’assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le grognement de scs chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il faut bien qu’ils aient quelque chose aussi.

Je conseille aux puînés de se tenir contents, cl de ne pas risquer de s’établir sous un autre seigneur : de pauvres , ils pourraient bien devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiens riraient corps et biens. Bonne aubaine pour lui ; ils deviendraient ses aubaine; autant presque vaudrait dire ses terft, ses juifs. Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au seigneur; il a Y aubaine et le bris.

Il n’est qu’un asile sûr, l’Église. C’est là que se réfugient les cadets des grandes maisons. L’Église, impuissante pour repousser les barbares , a été | obligée de laisser la force à la féodalité ; elle devient elle-même peu à peu toute féouale. Les chevaliers

C’est , selon U tradition , la tige de l'illustre famille de ce nom.

5 ParcxempledanslesnnciennesCoul.de Normandie.

restent chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s’indignent qu’on leur présente la pacifique mule , et qu'ou veuille les aider à monter. C’est un destrier qu’il leur faut, et ils s’élancent d’eux-mêmes Ils chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de sabre, et imposent arec la masse d'armes de lourde » pénitences11. C’est une oraison funèbre d’évéque : bon clerc et brave soldat. A la bataille d’ilastings, un abbé saxon amène douze moines, cl tous les treize se font tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs , comme pacifique et peu raillant s. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques. Tout père prévoyant ménage à scs cadets un évêché, une abbaye. Ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, balbutie deux mots de catéchisme 4, il est élu ; il prend charge d'âmes , il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n’en pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux . les fait (ester, léguer, bon gré mal gré, cl

1 Mnnach. S. Gall., 1. I . ap. Scr. fr., V, 100. • Un jeune clerc venait d’être nommé par Charlemagne à un évêché. Comme il s’en allait tout joyeux, ses serviteurs, considérant la gravité épiscopale , lui amenèrent sa monture près d'un perron; mais lai, indigné. et croyant qu'on le prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu’il faillit passer de l’autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler aussitôt : • Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre empire; j’ai besoin «l’un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux. » — Actes du concile de Vernon , en 845 , article 8 (Baluze H, 17) : Quosdam episenporum ab expeditionibus corporis défendit imbecillitas , aliis nulem vestra indulgent ia cuuctis optabilem largitur quietem ; præcavendum est utrisque ne pereorum absenliam res roilitaris dispendium patiatur.

1 l'oy. un chant suisse inséré dans le Des Knahcn Wnnderhnrn.

* C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer ces mots de l'Évangile : Met* ton èp<‘e au fourreau ; on obtint du pape sa déposition. Michaud , llist. des Croisades. IV, 399. — Dithmar. chron., I. II, 34 : Un évêque de Italisbonne accompagna les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille, et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l’achever. ■ Tune ipse conforlatus iu Domino post longum mutui agonis luctamen victor hostrm prostrarit ;ct iulcr multas itineris asperitates incolumis notes pervenit ad fines. Indegaudium gregi suo exoritur, et omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et servatur optimus pastor in populo , et fuit ejusdem mutilalio non ad dr-

1 recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour n tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.

Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces noblesetvaillanlsprélresn’achelasscnt plus la jouissance des biens de l'Église par les abstinences du célibat *; qu'ils eussent la splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits prêtres ; qu’ils égayassent du vin de l’autel leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte espérance ! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu ! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur de les 61er de ces palais.de ces églises; l’église, elle leur appartient ; c’est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à l’élection , la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la dépasse ; plus d'une fois elle fit part aux filles , une fille eut en dot un évéché *. La femme du prêtre marche près de lui ■ à l'autel ; celle de l’évéque dispute le pas à l'épouse du comte.

, «lecus sed ad honorent magis. • — Gicsekr, Rirchengeschichte, t. II, P. I, 107.

4 Atto Vcrccllens., ap. d’Achcry Spicileg., 1 , 493. Ipsos etiam parvulos ad pastoralem promovere curarn non dobitant... Rident pluritni , alii quasi de infanlis honore gaudentes... Ipse quoque parvulu» de aliquibux I interrogatus capitulis , quse si pnepararc potuerit , meraoriter reddet , vel in aliquo t rem en s leget pitalio ! (pinacio?).

& Nicol. à Clemangis , de praesul. simon., p. 105. Deuiquèlairi usqur adeô persuasion habent nullos cxlibn esse, ut in pleiisque parochiis non aliter velint presbyterum folcrarc, niai concubinatn ha beat, qoo vel sic suis sit consultum uxorikus, qoa nec sic quidem u«u|ucqitaque sunt extri periculum. — aussi Muratori,

, VI , 333. Ou avait déclaré que les enfants nés d'un { prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l’Église; j ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme témoins.

, Schrocckh , Kircbengescbichtc . p. 92 , ap. Voigt . Hddebraml , als Papst Gregorius der siehente , uud sein | Zeitalter, 1815.

| Res imtnorlalis : qniitn longo tempore talis

Mundi ri»u* crunt , quos prcshjlcri pSUCTMl?

(Carmen pro notliis, op. Scr. fr., XI. 444.)

6 Daru , Histoire de Bretagne, 1. 303. II y avait en 1 Bretagne quatre évêques maries : ceux de Quimpcr, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et évêques; celui de Délc pillait sou église pour doter ses filles. Lettres du clergé de Xoyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par Mahillon. — Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on refusait l’ordination à leurs enfants. IU donnaient

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