LIVRE IV. — ONZIÈME SIÈCLE. — CRÉCOlllE Vil, ETC
Certes, ce n'est pas moi qui parlerai contre le mariage : cette vie aussi a sa sainteté. Toutefois *, ce virginal hymen du prêtre et de l'Eglise n’esl-il pas quelque peu troublé par un hymen moins pur ? Se souviendra- 1 -il du peuple qu'il a adopté selon l'esprit , celui à qui la nature donne des enfants selon la chair? La paternité mystique liendra-t-cllc contre l’autre? Le prêtre pourrait se priver pour donner aux pauvres, mais il ne privera point ses enfants!... Et quand il résisterait, quand le prêtre vaincrait le père, quand il accomplirait toutes les œuvres du sacerdoce, je craindrai encore qu’il n’en conserve pas l'esprit. Non, il y a dans le plus saint mariage, il y a dans la femme et dans la famille quelque chose de mol et d’énervant qui brise le fer et fléchit l’acier. Le plus ferme cœur y perd quelque chose de soi. C’était plus qu’un homme, ce n’est plus qu’un homme. Il dira comme Jésus, quand une femme a touché scs vêtements : Je sens qu’une vertu est sortie de moi.
Et celle poésie de la solitude, ces mâles voluptés de l'abstinence, cette plénitude de charité et de vie où l’âme embrasse Dieu et le monde, ne croyex pas qu’elle subsiste entière au lit conjugal. Sans doute il y a aussi une émotion pieuse quand on se réveille cl qu’on voit d’une part le petit berceau de scs enfants , et sur l'oreiller, à côté de soi , la chère cl respectable tête de leur mère endormie. Mais que sont devenus les méditations solitaires, les rêves mystérieux, les sublimes orages où combattaient en nous Dieu et l’homme? Celui qui n'a jamais veillé dans les pleurs, qui n’a Jamais trempé son lit de larmes, celui-là ne tous connaît pas, 6 puissances célestes 3 !
C'était fait du christianisme, si l'Église, amollie et prosaïsée dans le mariage, se matérialisait dans l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d’élan au ciel. Jamais une telle Église n’aurait
même leurs bénéfice» en dot À leurs filles ( au neuvième siècle). Leurs femme» prenaient publiquement la qualité de prétresses. D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuve», 1,463, 549. — 11 en était de même en Normandie, d’après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et Harduin, abbc du Bec. Per totam Normanniam hoeerat ut presbyleri publicè uxorrs ducerent, filios ac filias procrearent, quibus hereditalis jure ecclesias relinquerent rt filias suas noptui traduclas.si alia dresse! possessio , ecclesiara dahant in dolem.
1 L’auteur a dù se placer ici dans la rigueur du point de vue catholique au moyen Age. 11 convient de rappeler tout ce qu’il y a de grand dans ce point de vue, au moment où le saint-simonisme nous propose une réconciliation de l’esprit avec la matière, qui ne serait autre chose que la domination de la matière sur l'esprit.
soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la flèche de Strasbourg; elle n’aurait enfanté ni l’Ame de saint Bernard, ni le pénétrant génie de saint Thomas : à de tels hommes, il faut le recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit d’attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique, qu'elle devienne plus Europe. plus pure, plus chrétienne.
L’Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au cœur. Le monde , depuis la tempête de l’invasion barbare , s'élail réfugié dans l’Église et l’avait souillée ; l'Église se réfugia dans les moines, c’est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique ; disons encore, la plus démocratique; celte vie d’abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs 8. En face de celte Église splendide et orgueilleuse, qui sc parait d'un faste aristocratique, se dressa l’autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle la jugea , la condamna, la purifia, lui donna l’unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie pontificale : l'Église s’incarna dans un moine.
Le réformateur, comme le fondateur, était fils d’un charpentier 4. C'était un moine de Cluny , un Italien , né à Saona ; il appartenait à celte poétique I etposiliveToscanequiaproduil Dante et Machiavel. Cet ennemi de l’Allemagne portail le nom germanique d’Hildebrand8.
Lorsqu’il était encore à Cluny. le pape Leon IX, parent de l’empereur , et nommé par lui , passa par ce monastère; cl telle était l'autorité religieuse I du moine, qu’il décida le prince à se rendre à Rome pieds nus , et comme pèlerin , à renoncer à j la nomination impériale pour se soumettre à l’élection du peuple 6. C’était le troisième pape que l’empereur nommait, cl il semblait à peine que l'on pût s’en plaindre; ces papes allemands étaient exem-
a Goethe, Wilhem Mei&ter.
8 Le clergé de Laon reprocha un jour k «on évêque d'avoir dit au roi : » Clericos non case reverendo», quia penè omnrs ex regiâ forent «crvilute progeniti. » Guibertus Novigentinus , de vilà «uà , I. III , c. 8. — t oyes plus haut comment l’Église *e recrutait sous Charlemagne et Louis le Débounaire. L’archevêque de Beim», Ebbon, était fils d’un serf. — Voy. aussi plus haut un passage de Thégan, p. 130, note 3.
* Voigt, Iliit. de Grégoire Vil, initio.
4 Fils de In flamme ou flamme du fils.
* Otto Frisingen»., 1. VI , c. 33. Inclinatu» Léo ad monitum ejus, purpuram drpouit et... à clero et populo in Summum Pontificem eligitur. — f'oy. Wibert, in vità Leonia IX , I. II , e. 2. Bruno , vit* Lconis IX , ap. Voigt , p. 14.
HISTOIRE DK FRANCK.
plaircs. Leur nomination arail fait cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c’était peut-être encore pis que le pape fût nommé par l’empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver , comme à Bagdad , comme au Japon , que la puissance spirituelle fût anéantie : la vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces, l’unité, l’identité, c’est la mort.
Pour que l’Église échappât à la domination des laïques, il fallait qu’elle cessât d’être laïque clicmême , qu’elle recouvrât sa force par la vertu de l’abstinence ctdessacrilices.qu'ellese plongeât dans les froides eaux du Slyx , qu’elle se trempât dans la chasteté. C’est par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au pontificat, il fitdéclarcr qu’un prêtre marié n’était plus prêtre Là-dessus grande rumeur; ils s’écrivent, ils se liguent, enhardis par leur nombre , ils déclarent hautement qu’ils veulent garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent -ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures; qu’il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du charpentier n’hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres *. Partout la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de l’autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement lui fil prendre plaisir à outrager ce qu’il avait adoré , à fouler aux pieds ceux dont il baisait les pieds,
1 Berlhold. Constant., ap. Scr. fr., XI, 93. Hujus coustitolionis maxime fuit auctor llildchrandus.
* Marier»., Thés, anecd., I, 231. Plebeittc error... usquè ad lïiroris soi satictatem injunclA sibi, ut ait, in elericorum contomrlias obrdicnliA crnd'diler abutitur, etc. — Ce caractère de Grégoire VU est mis dans tout son jour dans le bel ouvrage de M. Villeinain. Je ne dirai de ce tivre qu'un mot qui , â mon sms, comprend tout l’éloge : il est profondément vrai. Les chroniqueurs contemporains ont rencontré cette vérité du détail ; mais la retrouver, A la distanccdc tantdr siècles, c’est un grand effort d'érudition , une rare puissance d’art et de talent.
• Id., ibid.,Hi clamorcs insultant ium. digilos oslendentium,colaphos pulsanliiim perferunt. — llli autem, laicoi dico, ecclesi.T myslcria couleninerc, parvulos suos lavacro salutari fraud.ire, ipsi ahsque humili peccatorum confcationc et solemui reelesiæ vintico migrarc, religiosum députant. — Sig. Gerabl., ann. 1074 : Laici sacra myslrria temerant, et de his disputant, infantes baptisant , sordido liumorc nurium pro sacro oleo et chrisraale utentes, corpus Doraini à presbvteris conjugalis consccralum sxpè pedibus concalcaverunt , et sanguincm Domini voluntariè effuderunt , etc.
4 Damiaui dit dans une de scs déclamations sur ce
| à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties *. Les moines poussaient, prêchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il s’habituait à mépriser la forme . à la briser , comme pour en dégager l'esprit. Gette épuration révolutionnaire de l'Kglise lui communiqua un immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou concubine du roi d’Angleterre. Pietro Damiani, l’anachorète farouche, courut l’Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme In turpitude de l'Église *.
, C’était désigner les prêtres mariés à la mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la reforme étaient tuahles sans difficulté*. Grégoire VII lui -même approuva la mutilation d’un moine révolte •. L’Église, armée d'une pureté farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la Tauride.
Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge repoussait les juifs et les souffletait comme meurtriers de Jésus-Christ , la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain : la pauvre Eve paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché, tout au moins un péché véniel 7.
Ainsi s'accomplit l’épuration de l’Église; elle se
sujet :« Loisqu'à Lodi lesIxrufsgraBiIcrÊgliseinVntourèreut , lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent «les dents, comme s’ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils sc fondèrent sur le canon d’un concile tenu A Tibur, qui permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis : Peu m'importe votre concile; je regarde comme nuis et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de Rome. « Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs , il leur dit : « C’est A vous que je m'adresse, séductrices des clercs , amorce de Salau , écume du para«lis, poison des âmes, glaive des cœurs, huppes, bijoux, chouettes, louves, sangsurs insatiables, etc. Veuile ilaque, audite me, scorla, prostibula, volutabra porcorum pinguium , cubilia spirituum immundorum , «irrita* , lamiae , etc. *
* Manegold., episl. Tlu'odcrici, C. 58, ap. Gicscler. II, 25. Hi qui cxcommunicalos non pro privatâ iujuriâ , ■rd Erclfsiam defcndrndoinlcrficiuiit, non ut boni ici d.c pcenitcanlur vel puniaiitur.
6 11 déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé, et peu de temps après le fil évêque. Chronic. Casin., III . c. 27, np. Giesrler, II , 9.
7 Ce fut toutefois, je pense. Pierre Lombard, qui vivait un peu plus tard.