‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 131 sur 398 · LIVRE IV. - ONZIÈME SIÈCLE. — GRÉGOIRE VII, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. - ONZIÈME SIÈCLE. — GRÉGOIRE VII, ETC

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nom proverbial en Europe , nous le trouvons chez eux dès le dixième et le onzième siècle. C’est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n’élait pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous «lit que la Normandie était une Egypte, une Thébaïde, pour la multitude des monastères '. Ces monastères étaient des écoles d’écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux I.anfranc, qui donna tant d’éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c’était un légiste italien *.

Les historiens de la conquête d’Angleterre et de Sicile se sont plu à présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des héros de chevalerie. En Italie, un d’eux lue d’un coup de poing le cheval de l’envoyé grec *. En Sicile, Roger, combattant cinquante mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers , est renversé sous son cheval , mais se dégage seul, et rapporte encore la selle 1 * * 4 5. Les ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, sc moquaient de leur petite taille 6. Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, ces descendants de Rollonet d’Haslings se montrent peu marins, et forlcffrajés des tempêtes de l’Adriatique *.

Mélange d’audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens Romains, scribes cl chevaliers, rasés comme les prêtres 7 et bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Eglise , cl malgré l’Eglise. La

1 Guill. Pictav., ap. Scr. fr., XI, 80. Æmulabalur Ægypttim régula ri utn ccenobiorum collegiis. — Guillaume, dit le même auteur, ne refusa jamais son autorisation à quiconque voulait donner aux églises. — Ordcric. Vital., I. IV, p. 237. Cœnobia plurima devotè consumait.

s Acta SS. ord. S. Ben., scc. VI, p. 642.

* Gaufred. Malaterra, 1. 1, c. 9, ap. Muratori, Script, rer. Italicarum, V, 555. Normannus Hugo, cognomento Tudehufem (Tuebtcuf )... nudo pugno cquum in cervicc pcrcutirnsunoictu, quasi mortoumdcjccil. — Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre , et les jette par-dessus une muraille. Cliron. reg. Fr., ap. Scr. fr., XI, 395.

4 ld., I. II,c.50.ibid.,5G7. Ensem, in modum falcis virons pratum resccantis, vibrando ducens , ut sicul in condensis saltibus jaccrent à veuto diruta ligna, sic circumquaque sibi adjacerent peremtacadavera. lpse cquo amisso... scllnm asportans.

5 Guill. Apulus, I. II, ap. Muratori, V, 250,

Corpora dérident Normsnnica , qn» hreviora

Eue vidchanlur.

lance y lit, mais aussi la lance Je Juda$, comme parle Dante *. Le héros de celte race, c’est Robert l'Avist (Guiscard, fl'ise).

La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu’ils pussent butiner grand’chose les uns sur les autres *. Il leur fallait donc aller, comme ils disaient, gaaignanl 10 par l’Europe. Mais l’Europe féodale, hérissée de châteaux, n’était pas, au onzième siècle, facile à parcourir. Ce n'clail plus le temps où les petits chevaux des Hongrois galopaient jusqu’au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, ou voyait descendre de la montagne quelque homme d’armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n’y avait pas beaucoup à gaaigner en voyageant ainsi. Nos Normands s’y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent traînant et nasillard , qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu’ils s’en allaient au mont Gassin , au saint sépulcre, à Saint-Jacques de Coinposlelle; on respectait d’ordinaire une dévotion si bien armée. Le fait est qu’ils aimaient ces lointains pèlerinages: il n’y avait pas d'autre moyen d'échapper à l’ennui du manoir. Et puis, c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin , et l’absolution au bout du voyage.

« Gibbon, XI, 151.

7 Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr., XI, 183.

* Id., Ibid. Ubi vires nonsuccessissent , non minus dolo et pecuniA corrumpcre.

9 Guillaume de Jumièges raconte ( I. I, c. 10 ) que le bracelet d’une jeune fille resta suspendu pendant trois ans A un arbre au bord d’une rivière, sans que personne y touchât.

10 Wacr, Itoman de Rou. — Gaufred. Malaterra, 1. 1, e. 3. Est gens astutissima, injuriarum ultrix ; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendons, quæstûs et dominationis avida, cujuslibct rei simuiatrix : inter largitatem et avaritiam quoddam medium hahens. — Guill. Malmsb., ap. Scr. fr., XI , 185. Cum fato ponderare perlidiam , cum nummo mulare sententiam. — Guill. Apulus, 1. II, ap. Muratori, 250.

Audit... quia çens semper Normannica prona Est ad avaritiam ; plus, qui plus pnrbct, amalur.

— Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à encourir la disgrAcc de leur duc, partaient aussitôt pour l’Ilalie. Guill. Gcmetic., 1. VII, c. 10, 30. Guill. Apul., I. 1, p. 250.

Tout au moins, comme ces pèlerinages étaient aussi des foires, ou pouvait faire un peu de commerce, cl gagner plus de ceul pour cent en faisant son salut '.

Le meilleur négoce était celui des reliques : on ‘ rapportait une dent de saint (icorge , un cheveu de j la Vierge. On trouvait à s’en défaire à grand profil ; j il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son église, quelque prince prudent qui n’était pas fâché à tout événcmentd'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

C’est un pèlerinage qui conduisit d’abord les Normands dans l’Ilalic du sud, où ils devaient fon- ^ der un royaume. Il y avait là, si je puis dire, trois débris, trois ruines de peuples : des Lombards dans les montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d’Afrique qui voltigeaient sur toutes les eûtes. Vers Fan 1000, des pèlerins normands aident les habitants de Saiernc à chasser les Arabes qui les rançonnaient. Bien payés, ces Normandsen attirent d'autres. Un Grec de Rari, nommé Mclo ou 51 clés , eu loue pour combattre les Grecs byzantins , et affranchir sa ville, l'uis la république grecque de Naples les établit au fort d’A versa, entre clic et scs ennemis , les Lombards de Capoue (1026). Enlin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du Cotentin1, Tancrède dcllaulcville. Tancrède avait douze enfants ; sept des douze étaient de la même mère.

Fendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s’acheminèrent vers Fltalic, où l’on disait qu'un simple chevalier nor- 1 maiid était devenu comte d’Avcrsa. Ils s’en allé- I relit sans argent, se défrayant sur les routes avec leur épée s (1057?). Le gouverneur (ou kaia pan ) 4 byzantin, les embaucha, les mena conlreles Arabes. Hais à mesure qu’il leur vint des compatriotes , et qu’ils se virent assez forts, ils tournèrent contre

1 Baron, annal, eccles., ad ann. 1004.

3 Chronic. Malleac., ap. Scr. fr., XI, 044 : Wiscardus... cum generi* esset igiioti et pauperculi. Richard. Cluniae. : Robert us Wiscardi, vir pauper; mile* tamen. Alhcric., ap. leibnitzii accès», bistor., p. 134. Mrdiocri perentelâ.

* Gaufr. Malaterra , I. I , c. 5. Per diversa loca milita riter lucrutn quxrrntcs.

4 Kctri 0», commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouillr exprime par ce vers :

Quod ( atapnn Gneci, nos juxUi dicimu» omit*.

* Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison :

T'ro numéro commun his se* staluérr plaies»,

ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Fouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait ses assemblées à Mclphi s. Les Grecs essayèrent en vain de sc défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu’à soixante mille Italiens *. Les Normands qui étaient, dit-on, quelques centaines d’hommes bien armés, dissipèrent cctlc multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d’Ürient et d’Occidcnt se confédércrcnl contre les fils du gentilhomme de Coulanccs. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir ( Henri 111 ), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée d’Italiens. Au moment du combat, les Italiens s’évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils s’agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief de l’Eglise, tout ce qu’ils avaient pris et pourraient prendre dans la Fouille, la Calabre , et de l’autre cûté du détroit 7. Le pape devint, malgré lui, suzerain du royaume des Üeux-Siciles (1052-1055). Celle scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fil encore un pape prisonnier ; il le força de recevoir son hommage , et sc (il de plus déclarer, lui et scs successeurs, légats du saint -siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d’investiture qui fit par toute l’Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l’Empire.

La conquête de l’Italie méridionale fut achevée par Robert Y Atitè (Guiscard). Il sc fil duc de Fouille et de Calabre, malgré ses neveux p,qui réclamaient comme fils d’un frère aine. Robert ne traita pas

Alqnc domus comitum lotidem fabricautur in url*c.

(Id., ihid., p. iü6.)

4 Gaufr. Malaterra, 1. 1, c. 9. Gneci... maximâ mullitudiuc ex Calabrià et Apuliâ sibi coadunatâ , usquê ad sexaginta milita armatorum.

7 Id.,ibid.,c. 14. Gaill. Apul., I. II, p. 361. If crin ami. Contract., ap. Scr. fr., XI, 31.

* Gaultier d’Arc, p. 395. • Guiscard fil dire à soit neveu Abailard qu'il venait de s’emparer de son jrune frère , mais que si sa place de San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la liberté, aussi tût que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano. • Abailard n’hésita pas : les portes de San-Severino furent ouvertes par ses ordres ; et il alla I rou ver en toute hâte son oncle, pour le prier d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano : ■ Mon neveu , lui dit Gui«card, je n'y compte pas arriver avant sept ans. •

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