‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 132 sur 398 · LIVRE IV. — ONZIÈME SIÈCLE. — GRÉGOIRE VII, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — ONZIÈME SIÈCLE. — GRÉGOIRE VII, ETC

mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un peu lard demander part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en volant des chevaux puis il passa en Sicile et en fil la conquête sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunil l'Italie méridionale à ses Etals insulaires, et fonda le royaume des Deux-Sicilcs.

Ce royaume féodal, au bout de la péuitisule, parmi des cités grecques, au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande ulililéà l'Italie. Les maliométans n'osèrent plus guère eu approcher avant la création des États barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, clleurempirefulinème envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les Allemands enfin , dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grégoire VU, fermèrent les yeux sur les brigandagcsdesNormandsct s’unirent étroitement avec eux contre les empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV victorieux , et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.

Celte prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume le bâtard (il s'intitule ainsi lui-même dans scs chartes) *, était de basse naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d’un Lanneur de Falaise. Il n'en rougit point, cl s'entoura volontiers des autres fils de sa mère. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à la raison scs barons qui le

méprisaient, mais il en vint à bout. C’était un gros homme chauve 1 * 3, très-brave, très-avide, et très- •afge, à la manière du temps, c’est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait qu’il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine, était mort en sortant d’un dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur celle province. L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le laissaient eu repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la Normaudie, en épousaul sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre. Celle alliance faisait sa force 4 *, aussi il entra daus une grande colère quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser Lanfranc. I/ltalicii ne s'effraya pas; eu homme d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval boiteux : Si vous voulez que je m’en aille de Normandie, lui dit-il, fournissez- m’en un autre *. Guillaume comprit le parti qu’il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui -même à Rome, et le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. Lanfranc réussit : Guillaume cl Mathilde en furent quilles pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encure.

C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, déjà gouvernée par Ilildebrand , qui fut bientôt Grégoire VU. Leurs projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l’autre côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir 6. Celle-ci , pour n'êtrc pas occupée par

1 Gaufr. Malaterr., 1. I,c. 33.

3 Ego Guillclmus, cognomeuto Bastardus... / oy. une charte citée au douzième volume du Recueil des Historiens de France , p. 508. — Ce nom de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit daus Raoul Glaber, 1. IV, c. G(ap. Scr. fr., X, 51 ) : • Robertus ex concubiuu Willclmum genuerat... cui... universossui ducamiiiis principes militaribusadslrinxit sacra mentis... Fuitcnim usui à primo advcnlu ipsius gcutis in Galiias, ex liujusmodi coiicubinarum commixtione illorum principes exlilisse. » L’auteur des Gesta consulum Andegavensium a copié ce passage (Scr. fr., XI, 305). « Willelmus siugularc notborum decus (Chrome. Neubrig , apud Scr. fr., XIII, 03.) • On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les outrages que lui

attirait la bassesse de son origine maternelle. Des as-

siégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des

cuirs : La peau ! la peau ! ( Sa mère était fille d'un tan-

neur.) Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux d’entre eux. Guill. de Jumiégcs, 1. VII, c. 5.

s Will. Malmsb., 1. IM , ap. Scr. fr., XI, 100. Juste fuit staturoc, immenstc corpuleutiaa : facie le ri , Ironie ca pi I lis nudà, roboris ingentis in lacertis, magna: dignité lis sedens et stans, quanquam obesilas veutris nimiurn protensa.

« Order. Vital., ap. Scr. fr., XI, 333.

3 Acta SS. ord. SS. Reued. sec. VI, pars 3 , p. 033.

* Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les Normands. Quaud ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de Normandie : « Noue u’avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous avons combattu, pour notre perte , avec la terrible population d’un seul comté. Nous u’y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux plus robustes ennemis. A ce récit , le roi , reconnaissant sa folie, rougit, plein de douleur. • Will. Gemetic., I. V, c. 4, ap. Scr. fr., X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait

les Arabes, n’clait guère moins odieuse au saint- ; siège. Les Anglo-Saxons, d’abord dociles aux papes, et opposes par eux à l’Église iiidëpeiidanted’Écossc et d’Irlande, avaient pris bientôt cet esprit d'opposition , qui était, ce semble, nécessaire et fatal en Angleterre. Mais cette opposition n’était point philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Coloiuban et de Jeanl'Erigène. I/Églisc saxonne, comme le peuple , semble avoir été grossière et barbare '. Celte Ile était, depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord. Celles, Saxons , Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts , étaient devenus tête» tle loup, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le Confesseur, (ils d’un roi saxon et d’une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier souverain national , comme la Bretagne s'est souvenue d’Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne

offert de rendre aux fils d'Ethelred, moitié de l'Angleterre. Id., I. V, c. 15; ibid., XI, 37 !

1 * Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Nalmesbary, avaient, longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la religion. Le* clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; h peine balbutiaient - ils les paroles des sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l’un d’eux savait la grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, dans de petites cl misérables maisons. Bien différents des Français et des Normands qui , dans leurs vaste* et superbes édifices . ne font que très-peu de dépense. De là tous le* vices qui accompsguent l’ivrognerie, et qui efféminent le cœur i des hommes. Aussi après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur esclavage. — Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu’au milieu du genou ; ils portaient les cheveux courts, et la barbe rasée, leurs bras étaient chargés de bracelets d'or , leur peau était relevée par des peintures et des stigmates colorés ; leur gloutonnerie allait jusqu’à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à l’abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs vainqueurs; et,à d'autres égards, ce l'ureut eux qui adoptèrent les mœurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore ( au milieu du don- 1 zième siècle , époque où écrivait Guillaume de Malmes-

ful qu'un court culr'acle qui sépara l'invasion danoise de l’invasion normande. Ami des Normands plus civilisés et chez qui i! avait passé ses belles années , il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant chef saxon , nommé Godwin, qui l'avait rétabli eu chassant les Danois, mais qui dans la réalité régnait lui -même; possédant par lui ou par ses (ils le duché de Wesscx, et les comtés de Kcnl, Sussex, Surrey, Hereford et Oxford, c’està-dire tout le midi de l'Angleterre *. Ou accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred , frère d'Édouard, et de l’avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l’un des de Godwin, avait tué son cousin Beorn. cl le pauvre roi Edouard n’avait pu venger ce meurtre 5. Les Normands qu’il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils de Godwin devinrent maîtres 4, et l'un d'eux, nommé Harold , qui avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.

Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu’il avait désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu’Édouard l'avait nommésursonlildemorl, et qu’en Angleterre on regardait comme valables les

bary) soigneux dans leurs habita, jusqu'à la recherche, délicats dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l’attaque, ils saveut, lorsque la force ne suiiit pas , employer également la ruse et la corruption. Chrz eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense modérée pour la table . I Is sont envieux de leurs égaux; ils voudraient dépasser leurs supérieurs, et tout en dépouillant leurs inférieurs , ils les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs , la moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la perfidie avec la fortune , et vendre leur serment. Au reste, de tous les peuples , ils sont les plus susceptibles de bieuveillance ; ils rendent aux étrangers autant d'honneur qu’à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets. « — Willelm. Malmesburiensit, de geslis regum Angloru m . lib. III, ap. Ser. fr., XI, 185. — Matli. Paris (éd. 1044), p. 4. Optimales (Saxonum)... more ebristiano ecclesiam mauè non petebaut, sed in cubiculis et inter uxorios amplexus, matutinarum solcmnia ac missarum à presbytère festinantes auribus tantum prodibabant... Cleriei... ut esset stupori qui grammaticam didiciaset. — Order. Vital., 1. IV, ap. Scr.fr., XI, 245 : Anglos agrestes et peuè illiteratos invenerunt Normanni.

* Thierry , Conq. de T Angleterre, etc., 1850, 1, 553.

* f 'oy. Lingard, Hist. d'Angleterre, I, 448.

4 Guill. Malmesb., XI , p. 174. Godwinus tantum brevivaluit, ut Normannos omîtes ignomini.r nolalos ab AngliA effugaret.

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